50 Ah! Si nous disposions d’un journal (1)
Ce cri d’appel du P. d’Alzon ne deviendra réalité qu’après sa mort, au temps des héritiers. Le 16 juin 1883, les PP. Picard et Vincent de Paul Bailly, aiguillonnés par le Comte Henri de l’Epinois, prendront la décision de transformer la Croix-Revue en Croix journal, quotidien à un sou. Ce passage à l’acte d’un désir porté par le Fondateur est déjà bien présent dans la tête du P. Bailly quand il écrit au P. d’Alzon le 16 juin 1880 : « Vous me demandez pourquoi La Croix ne tire pas à cent mille. Quand vous voudrez, ce sera possible; qu’elle soit quotidienne et à un sou ». Le P. Vincent de Paul en a lancé l’idée comme ballon d’essai dans le n°133 du Pèlerin en 1879 (2). On se souvient qu’à Nîmes en 1848, le P. d’Alzon s’était déjà fait journaliste en publiant un journal, La liberté pour tous. Homme d’action et de doctrine, n’a-t-il pas toujours été séduit par ce qu’il considère comme un puissant moyen de formation et d’apostolat auprès des masses? L’urgence s’en fait ressentir plus fortement à la fin du siècle quand la loi suffrage universel transforme tout citoyen en électeur et qu’il s’agit de peser sur les choix politiques d’une démocratie en travail d’enfantement, même si le but avoué consiste plus à lutter contre la mauvaise presse, notamment républicaine, qu’à créer positivement un journalisme de veine catholique.
Déjà en 1872, le Conseil général des pèlerinages a donné l’idée d’une petite publication populaire, Le Pèlerin, né en 1873, que, quatre ans plus tard, le P. Bailly, vrai journaliste de trempe, transforme en une publication à succès. Malgré des critiques répétées à l’encontre du ton de certains articles et de la veine gouailleuse du P. Vincent de Paul, le P. d’Alzon soutient l’essai auquel il prête volontiers son concours. Par goût et par tendance, il milite en faveur d’un contenu plus formateur, militant, qu’informatif ou distrayant, d’un genre sérieux et moins zozo selon ses expressions. La Revue de l’enseignement chrétien, deuxième série, prend fin en 1877, ayant en quelque sorte achevé son programme avec la mise en application de la loi Laboulaye. Il est temps, selon lui, de réagir, à l’invasion sur la place publique d’une presse de mauvais aloi qui laisse une opinion catholique éclatée presque sans voix. Le mot d’ordre ne varie pas à l’Assomption : il s’agit bien en ce domaine comme dans tous les autres de se situer au niveau du seul principe qui vaille : « catholique avant tout », traduit en ces années houleuses par son équivalent « défense de l’Eglise ». Suivons les tâtonnements d’une naissance qui prend forme en 1879 avec la recherche d’un titre pour la future Croix-revue :
« Nîmes, 10 décembre (18) 79
Cher ami,
Vous avez pu voir si nous avons pris au sérieux l’idée de la Revue (3), mais le genre farce que l’on semble vouloir lui donner nous dégoûte assez. Reprenez le titre de Revue de l’enseignement chrétien. Tout à l’heure, en réponse à Charlemagne, P. Laurent a proposé le Roi Dagobert; P. Edmond, Dagobert ou Pourceaugnac; moi, Le Roi David. Charlemagne n’est-il pas un grand pot de chambre ? Nous tenons à être sérieux. Ni l’Apôtre ni Charlemagne ne le sont. Le P. Laurent fait comme moi, il désire que son article lui soit renvoyé, si le titre est absurde. Nous voulons à la Revue un autre genre qu’au Pèlerin. Non que nous excluions quelques pages gaies, au contraire. Mais devant les circonstances si graves qui se préparent, il faut plus que le genre badin. Croyez-moi, le Lutteur était un bon titre. Nous avons autre chose à faire qu’à cabrioler. Les cabrioles amusent les bons, agacent les mauvais, mais laissent peu de fruits.
Le P. V (incent) de P (aul) n’a pas répondu sur le programme. Aurait-il sa pensée intime, comme à Poitiers, où il me porta un coup de Jarnac que je n’oublie pas (4) ? Je n’y comprends plus rien, mais je me tiens averti. Je suis étonné, je l’avoue, de n’avoir rien reçu que des télégrammes. Souvenez-vous que vous nous coupez bras et jambes. Alors, ne parlons plus de rien. Faites le Pèlerin quotidien, puisque c’est votre aptitude, mais ne proclamez pas l’intention de publier l’organe de la Congrégation. Je ne puis permettre qu’elle tourne au plaisantin. Voulezvous notre concours ? Il est au prix d’un plus grand sérieux dans la rédaction que celle du Pèlerin, quoique je n’exclue pas le mot pour rire.
Le courrier arrive. Point de lettre (5). Vous nous traitez, chers amis, un peu lestement, quand nous sommes si bien disposés pour l’œuvre commune. Ce n’est pas ainsi qu’on agit, quand on veut de l’union dans un but et un effort communs. Enfin, nous attendrons. Mais si nous ne vous venons pas en aide, c’est vous qui l’aurez voulu. Vous ferez l’œuvre de Paris, mais non l’œuvre de la Congrégation (6). Allons, parlez-nous de vos projets (7) ! Aujourd’hui, le P. Bailly a pu être surchargé, mais les jours précédents ? Et le Père Picard pouvait lui-même donner quelques lignes. Vous profiterez de mon objurgation et vous nous écrirez.
Tout vôtre en N.S.
E. d’Alzon ».
Au P. François Picard,
cité d’après Lettres, tome XIII, édit.
D.D., 1996, pp. 230-231
(1) Lettres, tome XI, édit. D.D., p. 393.
(2) Lettres, tome XIII, édit. D.D., pp. 163-164.
(3) Il s’agit de trouver un titre à la nouvelle revue qui va être
créée. Le P. d’Alzon exprime avec le
groupe des religieux de Nîmes sa préférence pour un titre
sérieux qui cadre avec son contenu : P.
Laurent est Charles Laurent (1821-1895), P. Edmond, Edmond-Marie Bouvy (1847-1940).
(4) Le lecteur contemporain ne peut oublier un fait dont l’allusion échappe
déjà entièrement à l’éditeur
de la note 1, correspondant à la lettre 4687, cf. tome IX, 1994, p.
428!
(5) Le P. Désiré Deraedt a pourtant relevé la lettre
datée du 9 décembre du P. Vincent de Paul Bailly
où apparaît pour la première fois, au milieu d’une
série d’autres titres, celui qui sera retenu, La Croix.
Cf. Tome XIII, p. 231, n. 2.
(6) A entendre au sens du concours possible et souhaité de religieux
qui ne résident pas forcément
à
Paris.
(7) A noter cette remarque qui ne manque pas et ne manquera jamais de sel à l’adresse
des professionnels
de la communication qui peuvent se révéler parfois si peu communicatifs à l’interne.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
la genèse de la revue puis du journal La Croix :
P. Aubain Colette, Les origines et les grandes étapes du journal La
Croix,
Pages d’Archives, III, pp. 475-570 (1965) et P. Charles Monsch,
Actes du Colloque Cent ans d’histoire de la Croix, pp. 288-293.
Paul Castel, le P. François Picard et le P. Vincent de Paul Bailly
dans les luttes
de presse, Rome, 1962.
Sur
le journal belge du même nom, dû à Victor Mousty,
D. Misonne, Préhistoire du journal La Croix.
A l’occasion d’un centenaire dans Lettre de Maredsous, 1983,
pp. 18-33 et
A. Simon, L’hypothèse libérale en Belgique, Wetteren,
1956, pp. 138-139.
Sur le quotidien parisien, cf. Charles Monsch dans Presse-Actualité,
mars
1965, n° 17, pp. 4-23.
Actes du Colloque Cent ans d’histoire de La Croix 1883-1983, Paris,
1988.
Sous la direction du P. Lucien Guissard, Le pari de la presse écrite,
Paris,
1998. Sur une centrale de presse catholique, Jacqueline et Philippe Godfrin,
La Maison de la B.P., P.U.F., 1965.
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