Anthologie

Au pays des frères ennemis du christianisme (1837)

C’est peu de dire que le Midi cévenol a été marqué de façon durable par la fracture confessionnelle du XVIème siècle, renforcée encore par les terribles affrontements qui ont suivi la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et que l’histoire retient sous les noms de Dragonnades et de guerre des Camisards (1702-1710). Il suffit pour en être convaincu de rendre visite au musée du Désert créé en 1910, près d’Anduze (Le Mas Soubeyrand, Mialet : Histoire des Huguenots et des Camisards en Cévennes). Les mentalités religieuses au XIXème siècle ont certes enregistré les acquis de la Révolution et de l’Empire : Edit de tolérance de 1787, établissement de l’état-civil sous la Constituante, reconnaissance par l’Etat du pluralisme des cultes enregistré par le Concordat de 1801. Mais ces marques d’apaisement et de réconciliation publique ne signifient pas un rapprochement automatique des autorités religieuses et de leurs fidèles. Dans le Midi, le clivage confessionnel, en majorité calviniste pour la partie protestante, resurgit avec force à chaque échauffement politique : la Terreur blanche de 1815, la Révolution de juillet 1830, celle de 1848, le coup d’Etat de Napoléon III prennent facilement une coloration confessionnelle dans le Midi au cours et au coeur des événements politiques. En 1870 encore, la guerre franco-allemande est interprétée diversement par les deux camps, notamment dans la région de la Vauxnage gardoise. Rares se lèvent de part et d’autres des voix et des vocations œcuméniques, un terme d’ailleurs qui n’apparaît pas dans le vocabulaire de l’époque. Huguenot, hérétique ou papiste sont encore des sobriquets à consonance polémique. Nombreux aussi restent les terrains d’affrontement et de compétition, en dehors de celui classique de la politique : l’école et les collèges qui jusqu’aux lois de 1881-1883 n’ont pas encore acquis de caractère laïque, l’hôpital et les hospices où les consciences se disputent jusqu’à la porte des cimetières eux-aussi distincts (dont celui protestant de Nîmes créé en 1822 route d’Alès), l’orphelinat et les providences où l’instinct de charité n’éclipse pas toute arrière-pensée prosélyte. Les manifestations de piété sur la voie publique sont encadrées par la loi, mais processions, pèlerinages ou illuminations ne cachent pas toujours leurs relents d’affirmation démonstrative et compétitive.

Le terrain privilégié de la controverse, c’est la prédication appuyée par l’édition et le commentaire biblique. Dans ce domaine l’abbé d’Alzon n’est pas en reste, malgré les consignes de réserve ou de modération de ses évêques. Les églises de Nîmes comptent même dans leur auditoire des pasteurs qui viennent l’entendre, mais on se doute bien que cette écoute ne se double pas toujours d’échanges directs amicaux, même s’ils ne sont pas systématiquement à exclure à l’occasion. Car les hommes en privé savent aussi se découvrir de réelles qualités d’estime que le ministre du culte en fonction s’interdit de manifester. Anti-protestant, le Père d’Alzon le fut, et même durement, sur le plan de la doctrine et du dogme. Ce ne fut, hélas, pas son apanage, mais l’on reste toujours heureux de trouver sous sa plume ou dans les chroniques du temps des lueurs d’irénisme ou de fraternité inter-confessionnelle à son sujet.

Monsieur le Rédacteur,

Depuis quelque temps, on a offert, dans plusieurs maisons de cette ville, une nouvelle édition de la Bible que l’on dit être conforme, pour la traduction, à celle de Sacy (1). Pour engager le plus grand nombre de personnes à se ranger au nombre des souscripteurs, on leur présente une liste sur laquelle figurent les noms de Mgr l’évêque de Montpellier et de ses grands vicaires (2). Je suis autorisé par ce prélat à déclarer que ni lui ni les membres de son Conseil, n’ont souscrit à aucun ouvrage de ce genre ; que, consulté par un de ses diocésains, il a collationné divers passages de cette édition (3) et les a trouvés falsifiés dans plusieurs textes controversés par les hérétiques (4).

Si, à Nîmes, on a abusé du nom de l’évêque de Montpellier, ne pourrait-on pas, dans une ville voisine, abuser du nom de l’évêque de Nîmes ? Je suis également autorisé à déclarer que Monseigneur et ses grands vicaires ont refusé de souscrire à cette même édition, que l’on dirait être une œuvre de propagande catholique et où, cependant, l’erreur est enseignée au nom de l’Esprit-Saint.

J’ai l’honneur, etc…

L’abbé  d’Alzon.

E. d’Alzon au Directeur de la Gazette du Bas-Languedoc, le 25 mai 1837,

 Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 17

La Gazette du Bas-Languedoc est une feuille légitimiste qui a paru de 1833 à 1852, concurrente du Courrier du Gard, journal de la bourgeoisie orléaniste (imprimée de 1831 à 1873).

(1)     La Bible dite de Sacy (Antoine et Isaac Lemaître de Sacy) a connu une première impression pour le Nouveau Testament, à Amsterdam, en 1667, parue sous le nom d’un libraire de Mons. Sous la direction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy, plusieurs écrivains dont Pascal, Robert Arnauld d’Andilly, Pierre Nicole, Pierre Thomas du Fossé, ont participé à la traduction dite du Port-Royal, abbaye janséniste de Paris, traduction élaborée entre 1657 et 1696. Elle précède celle de l’oratorien Richard Simon (1702).

(2)     En 1837, il s’agit de Mgr Charles-Thomas Thibault (1796-1861) qui eut d’abord pour vicaires généraux l’abbé François-Xavier Coustou (1760-1844) et l’abbé Jean-François-Xavier de Lunaret (1755-1837), puis entre 1849 et 1861 l’abbé Pierre-Aphrodise-Ferdinand Bouisset (1806-1865).

(3)     Nous avons essayé de recenser les traductions de la Bible de 1830 à 1880 et nous avons trouvé cette liste chronologique : 1831, La Bible. Traduction Nouvelle par Samuel Cahen (bible juive, bilingue hébreu-français) ; 1843, Sainte Bible, traduction  par Jacques Bourassé et Pierre Désiré Janvier, dite aussi Bible de Tours faite à partir de la Vulgate ; 1845, Sainte Bible, traduction par Antoine Etienne Genoud (de Genoude) parue chez Méquignon-Havard ; 1847, Ancien Testament, traduction par H.-A. Perret-Gentil, d’après le texte hébreu ; 1855, Révision de la Sainte Bible par David Martin ; 1859, La Sainte Bible par John Nelson Darby ; 1860, Ancien Testament par Lazare de Wogüe avec Ben Baruk de Crehange ou B. Mosse d’Avignon ; 1872, Le Nouveau Testament par Jean-Hugues Oltramare (avec les variantes de l’édition grecque Nestlé-Alland) ; 1872, L’Ancien Testament Pierre Giguet (texte de la Septante) ; 1873, La Sainte Bible par Jean-Baptiste Glaire et commentaires de Vigouroux (texte de la Vulgate) ; 1874, L’Ancien Testament par Louis Segond d’après l’hébreu ; 1877, Le Nouveau Testament selon la Vulgate, avec notes de l’abbé Jean-Baptiste Glaire, P. Didot ; 1880, Le Nouveau Testament et la Bible de Louis Segond.

(4)     Hérétiques appartient au vocabulaire classique de la typologie ecclésiale catholique : du grec, airesis, hérétique signifie séparation pour désigner les Réformes du XVIème siècle tandis que schismatique est appliqué à un membre de l’Eglise orthodoxe.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur les rivalités confessionnelles au XIXème siècle

Robert Sauzet, Les Cévennes catholiques. Histoire d’une fidélité XVIe-XXe siècles, Paris, édit. Perrin, 2002, 415 p.

Patrick Cabanel, Itinéraires protestants en Languedoc XVIe-XXe siècles, t. I Cévennes, Presses du Languedoc, Cahors, 1998, 480 p.

Daniel Olivier, Le P. d’Alzon et l’œcuménisme, dans la collection Série du centenaire d’Alzon 1980 n° 7, Rome, 79 pages et Actes du Colloque d’histoire, Le Père d’Alzon et la crise du protestantisme au XIXème siècle, o.p., p. 165-179.

Pierre Petit, Une métropole protestante en Languedoc, Nîmes, édit. Lacour, 1989, 117 p.

Pour une lecture personnalisée

● Comment la barrière des dogmes et des confessions peut-elle à tes yeux s’éclairer de fraternité chrétienne dans le dialogue œcuménique ?

● Quels sont les meilleurs terrains d’action commune pour les chrétiens de tradition confessionnelle différente ?

● Vis-tu dans un pays où l’engagement œcuménique fait partie des priorités ecclésiales ?

● Le pape Jean Paul II, en invitant les catholiques à des formes de repentance, n’a-t-il pas voulu engager les énergies spirituelles des croyants à un nouvel horizon ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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