
Un animateur religieux dans la cité de Nîmes (1843)
La période couvrant les années 1835-1845 est sans doute la moins connue de la vie apostolique de l’abbé d’Alzon. Beaucoup de documents ne nous sont pas parvenus ou n’ont pas été conservés ou encore ont été détruits. Bien qu’un peu tenue en bride ou canalisée par Mgr de Chaffoy, l’activité du jeune grand-vicaire honoraire est loin d’être négligeable dès l’année de son arrivée à Nîmes : catéchismes, patronages, écoles et orphelinats, soutien aux communautés religieuses, œuvres de prédication, de zèle et de charité, conférences, lui donnent un rythme de vie plus que soutenu. Dès 1837, le jeune abbé est à l’origine d’une fondation, celle du Refuge confié à l’Institut des Religieuses dites de Marie-Thérèse, exactement les Sœurs Servantes de Jésus-Christ, vouées à un apostolat social auprès de la jeunesse féminine qui se trouvait dans une grande misère débouchant dans la prostitution. Il entretint d’ailleurs avec la fondatrice lyonnaise de l’Institut, Mère Marie de Jésus, née Brochet de La Rochetière (1776-1842), une correspondance de belle élévation spirituelle.
Le public habituel de l’abbé d’Alzon n’a pas de frontières, ni d’âge : enfants, jeunes adultes et seniors, ni de milieu : aristocratie, bourgeoise et couches populaires, ni de catégories socio-professionnelles. Il cherche même à attirer les protestants et, si les moyens employés ne sont pas forcément à la hauteur du but, cette préoccupation de contact, largement inhabituelle à cette époque, n’en est pas moins révélatrice d’une âme de feu. C’est un pasteur tous terrains, adepte et praticien d’une pastorale généraliste qui ne se laisse rebuter ni par le préjugé ni par l’inexpérience ni par la convention ni par la force d’inertie de la tradition. Certaines de ses initiatives sont audacieuses même aux yeux de ses différents évêques. L’abbé d’Alzon n’apprécie pas le vase clos ronronnant qui peut assoupir les meilleures paroisses dans leur fonctionnement trop réglé. Il introduit des formes d’animation pastorale supra-paroissiale qui déborde le champ diocésain en acclimatant l’Oeuvre de la Propagation de la Foi par exemple, celles de l’Association du Cœur de Marie et de l’Adoration du Saint-Sacrement, plus tard en soutenant la fondation d’une Conférence Saint-Vincent de Paul, la seconde en France après celle de Paris. Mais surtout l’abbé d’Alzon est à l’antipode de ce type de clergé séculier plus formé à la paisible routine qu’à la fébrile inventivité. Il entend vivre à l’âge de la vapeur et laisser le char mérovingien. Ainsi, en 1843, il annonce à sa sœur la prochaine fondation d’un couvent de Carmélites comme un bulletin de victoire arraché à Mgr Cart :
… Je suis en ce moment fort occupé par un couvent de Carmélites que nous installons la semaine prochaine (1). Ces saintes filles me donnent un peu de tracas pour leurs grilles et tours. Figure-toi que, venant d’Aix, où elles ont une communauté très nombreuse, elles ont cru devoir apporter vingt livres de sucre !
J’ai à trouver un terrain pour le Refuge, qui ne peut subsister où il est (2), à organiser un pensionnat que j’ai acheté avec un prêtre (3), mais cela ne presse pas encore ; enfin je pousse à la fondation d’une nouvelle Providence (4) : aujourd’hui, on est en train de marchander une maison. Voilà mes grosses affaires. Ajoute à cela quelques malades et les œuvres ordinaires ; tu comprendras que j’en ai suffisamment pour m’occuper.
Je tâcherai de distraire ta tranquille uniformité par quelques ouvrages, pourvu que tu ne prennes [pas] de préventions avant d’avoir lu. Je ne serais pas fâché de voir M. Vernières à Castries (5) ; il serait un peu rapproché de Nîmes et je pourrais le voir un peu plus souvent. Tu me ravis en m’apprenant que les vins augmentent. C’est une chose parfaite, je t’assure, et dont je suis tout disposé à me réjouir avec mon père.
Adieu, chère petite sœur. J’oubliais de te dire que nous avons un prédicateur parfait, le P. Charles Deplace (6)…
Emmanuel.
E. d’Alzon à sa sœur Augustine, Nîmes, le 14 décembre 1843,
Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 113.
(1) L’abbé d’Alzon songe à une fondation du Carmel à Nîmes depuis 1835, mais Mgr de Chaffoy n’y consentit pas et Mgr Cart, nommé en 1838, montra bien des réticences et atermoiements. Cette fondation put se réaliser en décembre 1843, d’abord provisoirement dans un local situé rue de la Servie, une dépendance de ce qui va devenir le collège de l’Assomption, la maison Paradan.
(2) Le Carmel s’est établi à Nîmes le 20 décembre 1843, sous la conduite de Mère Marie-Elisabeth de la Croix Eyssautier (1801-1861) à laquelle le futur cardinal de Cabrières a consacré une belle notice biographique. Les carmélites nîmoises restèrent cinq ans dans la maison Paradan. Elles se procurèrent alors à l’extrémité du chemin d’Avignon un vaste local d’une ancienne fabrique de foulards ayant appartenu à la famille d’Alphonse Daudet. Le déménagement se fit en juillet 1848. En mars 1850, commencèrent des travaux de construction d’une vaste chapelle, terminés en décembre 1851. Cette chapelle fut bénite par Mgr Cart le 10 janvier 1852 avec la participation du P. d’Alzon, mais c’est Mgr Plantier qui consacra l’édifice le 25 octobre 1865, achevé par l’architecte Jacques-François Chapot. Tout ce monastère fut détruit par les bombardements alliés en 1944.
(3) L’abbé en question n’est autre que Vital-Gustave Goubier (1802-1855) alors curé de la paroisse Sainte-Perpétue, ami personnel de l’abbé d’Alzon, qui a acheté en son nom et au nom de son ami la pension Vermot d’où va sortir en 1844 le collège de l’Assomption.
(4) On connaît une première Providence dans la Nîmes du XIXème siècle, celle des Frères des Ecoles chrétiennes, eux-mêmes rétablis en 1817 rue Reboul. L’abbé d’Alzon prit part directement en 1841 à la fondation d’un orphelinat de garçons établi au Cours-Neuf avec l’aide de Jules Monnier et de Philippe Eyssette et avec le soutien de la Conférence Saint-Vincent de Paul. L’établissement fut transféré à l’ancien cimetière du chemin d’Uzès en 1844.
(5) L’abbé Jacques Vernière ou Vernières (1797-1863) est un prêtre diocésain de Montpellier, ancien directeur au grand séminaire où l’a connu et apprécié Emmanuel. Il ne fut pas nommé à Castries mais à Capestang. Un de ses frères, l’abbé Jérôme Vernière fut un temps postulant et novice à l’Assomption.
(6) Charles Deplace (1808-1871), prédicateur de l’Avent à Nîmes en 1843, était à l’époque un religieux jésuite, connaissance parisienne de Mère Marie-Eugénie de Jésus. Il passa au clergé séculier vers 1849.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la ville de Nîmes au
XIXème siècle et le Carmel en France :
Les cahiers d’histoire. Nîmes au XIXème siècle. Textes et documents de Georges Mathon : sur Internet.
Adolphe Pierre de Boussuges, Histoire de la ville de Nîmes depuis 1830 à nos jours, Nîmes, 3 tomes, 1886-1887.
Carmes et Carmélites en France du XVIIe siècle à nos jours. Actes du Colloque de Lyon (1997), réunis par Bernard Hours, Paris, Cerf, 2001, 477 p.
J.-P. Périer-Muzet, Le P. d’Alzon figure du Carmel, dans A Travers la Province, février 1996, n° 122, p. 19-23.
Pour une lecture personnalisée
● Connais-tu les grands refondateurs de la Réforme du Carmel (Sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix) et leurs écrits majeurs ? Sais-tu qu’il est prouvé, malgré des affirmations contraires infondées, que le P. d’Alzon a fréquenté les œuvres de saint Jean de la Croix ?
● As-tu toi-même visité un Carmel, rencontré des Carmélites ou des Carmes dans ta région, dans ton pays ? En connais-tu l’histoire ?
● Quelles initiatives originales, des Assomptionnistes peuvent-ils développer dans un apostolat de type paroissial ?
● L’intérêt du P. d’Alzon pour des actions apostoliques concertées avec des laïcs ne trouve-t-il pas sa source dans une vie intérieure au feu dévorant et dans une conception élargie de la grâce baptismale?
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