Anthologie

Un fondateur écarté, l'abbé Combalot (1841)

La question des relations d'amitié spirituelle entre le P. d'Alzon et Mère Marie-Eugénie de Jésus est un point connu de l'histoire religieuse des deux Congrégations, R.A. et A.A. Sans l'action de l'abbé Combalot cependant, prêtre de choc, qui a orienté personnellement les quatre premières religieuses, l'œuvre de la grâce aurait pris un chemin inconnu. C'est lui qui en confession à Saint-Eustache de Paris en 1837 discerne en la jeune Anne-Eugénie Milleret de 19 ans, convertie par la prédication de Lacordaire, l'étoffe d'une vraie pierre de fondation appelée Assomption. Il lui fait connaître les Bénédictines du Saint-Sacrement à Paris (octobre 1837-août 1838) et les Visitandines de la Côte Saint-André (août 1838-avril 1839), lieux de formation et de prière selon l'esprit monastique. A 21 ans, Marie-Eugénie de Jésus fait la connaissance du jeune abbé d'Alzon qui en a 28, chez la mère de l'abbé Combalot à Chatenay (Isère). Ce prêtre, prédicateur ambulant, était un habitué de Lavagnac où on l'appelait familièrement papa Combalot ; il n'émit pas de réticence à permettre à sa dirigée qui souffrait de ses absences et de son esprit fantasque, de confier sa conscience de jeune fondatrice à son jeune ami prêtre nîmois (1840). Ce n'est qu'en août 1843, à l'impasse des Vignes, que l'abbé d'Alzon revit Mère Marie-Eugénie de visu. De leurs échanges, de leurs intuitions comme de leurs désirs mutuels d'une vie religieuse pleine et moderne, allaient naître à la fois ces convergences et ces particularismes qui caractérisèrent longtemps la 'double Assomption'.
Malgré toutes les affirmations expresses contraires, le P. d'Al­zon n'était pas le fondateur des Religieuses, même s'il donnait volontiers à Marie-Eugénie le titre de ‘mère' pour sa congrégation à lui. De plus le P. d'Alzon ne prit pas la place de l'abbé Combalot, il releva auprès de la fondatrice un rôle qu'elle voulut bien lui confier avec l'accord de l'abbé Combalot sans que d'Alzon songeât le moins du monde à étendre ce rôle à toute sa famille religieuse à elle. Sur ce plan, il se montra beaucoup plus constant et même modéré qu'elle, souhaitant des relations d'amitié inter-personnelle non de direction ou d'union entre les deux familles religieuses. Lorsque survint en mai 1841 ce que Mère Marie-Eugénie pressentait depuis le début, une rupture formelle avec l'abbé Combalot, elle en souffrit beaucoup et longtemps, au point de s'entendre dire encore par le P. d'Alzon en mars 1844 : ‘Vous avez un mot parfait, quand vous dites que dans vos rapports avec M. C[ombalot] vous étiez trop occupée de votre blessure. C'était en faire deux. La charité cicatrise tout'. Avec le temps, tout finit effectivement par se guérir . Et sur ce plan comme sur d'autres, matériels ou spirituels, nous semble profond de vérité à distance, quand dans les familles religieuses l'on parle de fondateurs ou de fondations, ce mot d'Antoine de Saint-Exupéry : ‘Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'emprun-tons à nos enfants'. Que seraient les familles de l'Assomption sans les vocations d'aujourd'hui et de demain ?

 

… Chose étonnante, il [l'abbé Combalot]1 voulut écrire à l'archevêque2 pour nous remettre entre ses mains et nous recommander à lui. Sa lettre était parfaite : il demandait à Monseigneur d'être bon pour nous, de nous prendre pour ses filles, et il faisait de nous le plus grand éloge.
Toutefois nous avions le cœur très gros de cette rupture ; ce n'est pas ainsi que nous aurions voulu nous séparer. Si les rapports de supérieur n'étaient plus possibles, nous tenions à conserver des rapports d'amis. Notre Mère et moi étions très attachés à l'abbé Combalot : c'est par lui que nous avions connu la volonté de Dieu, et nous le regardions comme un père. Dès le lendemain3 nous allâmes nous présenter chez lui ; mais il ne voulut pas nous recevoir4, ce qui fit beaucoup de peine à notre Mère. Nous revînmes fort tristes, mais pas du tout découragées et n'ayant aucune crainte pour l'avenir. Cependant, selon les apparences humaines, tout était désespéré pour nous : nous n'étions que six jeunes filles5 sans aucune protection, n'ayant pas encore fait de vœux ; nous savions que le clergé n'avait que des préventions contre nous, à cause de M. Combalot, qui n'était pas aimé à Paris. Comment se faisait-il que notre sécurité fût si grande ? Il me semble que dans cette circonstance, plus que dans toute autre, Dieu nous a montré que c'était lui qui faisait l'œuvre, et qu'il voulait la faire seul.

Récit de Sœur Marie-Thérèse de Commarque,
d'après Les Origines de l'Assomption , Tours, Mame , tome I, 1908, p. 401-405.

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  1. L'abbé Théodore Combalot (1797-1873) est un prêtre français ultramontain, écrivain, prédicateur apostolique, ami de l'abbé d'Alzon et de sa famille, à l'origine de la fondation des Religieuses de l'Assomption. Il logeait alors au n° 47 de la rue de Vaugirard, à Paris.
  2. Mgr Denis-Auguste Affre (1793-1848), nommé archevêque de Paris le 26 mai 1840, gallican, qui accueillit les Religieuses de l'Assomption dans le diocèse et, selon la tradition, leur donna la couleur de leur habit. Le Père d'Alzon l'a rencontré personnellement.
  3. La scène de rupture est datée du 3 mai 1841 au matin.
  4. La fondation des Religieuses eut lieu à Paris, rue Férou, dans un appartement de location (ex-n° 15, actuel n° 9) ; en octobre 1840 jusqu'en mars 1842, après un été à Meudon, les sœurs se sont établies rue de Vaugirard n° 108, à côté du couvent de la Visitation (n° 110). A l'époque l'abbé Combalot avait également une résidence rue de Vaugirard, au n° 47.
A cette date, on comptait en effet comme religieuses de chœur : Mère Marie-Eugénie de Jésus (1817-1898), Sœur Marie-Augustine Bévier (1816-1895), Sœur Thérèse-Emmanuel O'Neill (1817-1888), Sœur Marie-Thérèse de Commarque (1811-1882), Sœur Marie-Josèphe Hallez (1819-1843) et Sœur Marie-Gonzague Saint-Julien (1822-1907), sans oublier deux converses : Sœur Marie-Catherine Saint-Martin (1816-1853) et Sœur Anne-Marie Carrère (1822-1875).

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur les Religieuses de l'Assomption

Les Origines de l'Assomption – Souvenirs de famille, Tours, Mame, t. I et II (1898), t. III (1900) et IV (1902).
Gaëtan Bernoville, Les Religieuses de l'Assomption, Grasset, t. I (1948), t. II (1951).
Les Origines de la Famille de l'Assomption, Colloque Inter-Assomption (2004), Paris, Bayard, 2005, 472 P. dans collection Recherches Assomption n° 3.
Sœur Thérèse-Maylis Toujouse R.A., Marie-Eugénie et le Père d'Alzon. Intuitions communes, influences réciproques ? dans Etudes d'Archives n° 4, Paris, 1988.
Pour l'abbé Combalot, se reporter à sa biographie écrite par Mgr Ricard, L'abbé Combalot, missionnaire apostolique, Paris, Gaume et Cie, 1892.
Textes Fondateurs R.A., Paris-Auteuil, édit. Rome, 1991, 563 p. et M. Marie-Eugénie de Jésus, Notes Intimes, Ecrits, Volume II, Paris-Auteuil, 1997, 423 p.

Pour une lecture personnalisée

● Connais-tu d'autres situations semblables dans la vie religieuse où le fondateur ou la fondatrice d'une congrégation s'est retiré ou a été écarté ?

● Qu'est-ce qui règle d'après toi la fidélité d'un charisme dans une Congrégation ?

● Pourquoi Mère Marie-Eugénie de Jésus peut-elle être légitimement honorée comme véritable fondatrice des Religieuses de l'Assomption ?

● Y a-t-il des fondations de congrégations sans fondateurs ou fondatrices ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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