Anthologie

Désir de fondation d'une Congrégation (1844)

L‘abbé d'Alzon ne manquait pas de ressources spirituelles et apostoliques pour se trouver à la tête de deux congrégations religieuses (A.A. en 1845 et O.A. en 1865). Déjà en 1835 perce dans sa correspondance un désir de vie religieuse pour lui-même, en attendant de passer à l'acte fondateur que des circonstances extérieures purent favoriser ou contrarier. Il s'est ouvert à plusieurs reprises de ce désir à sa confidente de la première heure, Mère Marie-Eugénie de Jésus. Nous connaissons quelques jalons de ce chemin de foi dans son cœur et sa prière avant l'heure de l'aventure : sa préférence pour un patronage augustinien et une forme de vie religieuse ‘moderne', son attachement et son dévouement à un engagement plénier dans l'Eglise, qui évitent les pièges du passé, son choix de servir l'Eglise à la base et non dans sa structure hiérarchique (voeu d'humilité sacerdotale), son souci de perfection dans la conduite de sa vie personnelle et son désir de partager sa vie apostolique en chemin de communion fraternelle.
Ses défauts dans ce domaine, qu'il a souvent scrutés impitoyablement, ne sont que l'envers de ses qualités, non des contradictions. Ils sont la part incompressible d'une humanité riche et perfectible, chemin de sainteté que l'Eglise pour sa part a de son côté avalisé en proclamant le P.d'Al-zon vénérable (décembre 1991). Cet homme qui est prêtre par la grâce de Dieu, souhaite devenir religieux par ferveur spirituelle, pour service apostolique, également donc par appel divin. En acceptant et en recevant ce don de la vie religieuse, l'abbé d'Alzon n'entendait se soustraire à aucune de ses obligations ecclésiales et sacerdotales, comme le craignait illusoirement ou préventivement son évêque, Mgr Cart. L'abbé d'Alzon ne se retira pas du monde pour s'enfermer dans un cloître, il voulut assumer ce choix en accomplissement de sa vocation baptismale de chrétien, de prêtre et d'apôtre.
On a dit du P. d'Alzon qu'il était un velléitaire, un impulsif, un prédicomane, un chevalier cévenol de l'ultramontanisme et bien d'autres épithètes encore plus ou moins fleuries qui cherchaient à l'égratigner ou, inutilement, à tempérer les passions de son caractère. Mais lui-même n'a jamais caché dans certaines de ses entreprises qui eurent le goût de l'aventure, qu'il était fou de s'y lancer ou d'y envoyer ses compagnons. Pourtant il n'en éprouvait ni remords ni honte, même aux heures de désillusion, parce qu'il savait lire son aventure et celle de ses congrégations comme un chemin de folie pour l'Evangile, sans intérêt personnel, sans calcul de gloriole pour sa postérité et sans bénéfice escompté d'une quelconque forme de reconnaissance. Le P. d'Alzon est en définitive surtout un de ces ‘serviteurs inutiles' de l'Evangile, du moins de cette forme d'Evangile qui n'attend, en retour du service apostolique à risque, ni médaille, ni décoration, ni promotion. Il prenait ses ordres dans les appels de l'Eglise et l'inquiétude d'une conscience jamais en repos, il comptait d'abord sur l'esprit de foi et de sacrifice de ses compagnons qu'il aimait à cette aune. Il n'eut donc aucun bulletin de victoire à publier parce que ses combats livrés aux frontières de l'impossible n'eurent d'autre approbation sonore que le ‘silence de Dieu' et ses tracas apostoliques d'autre récompense que le ‘voyage immobile' d'une âme vers Dieu.


… Je ne puis vous dissimuler que la pensée d'être religieux m'a longtemps préoccupé, quoique je ne me sois jamais senti d'attrait pour aucun Ordre subsistant1, et si, dans ce moment, je savais bien positivement que Dieu me veut quelque part, comme j'ai su qu'il m'a voulu prêtre, je n'hésiterais pas un seul moment2. Mais je puis vous l'assurer, je ne vois aucune marque bien prononcée en moi, au moins dans l'état actuel de mon âme. Il faut donc attendre que Dieu agisse, en le priant de faire de moi ce qu'il lui plaira et en m'efforçant de correspondre à ses vues, si jamais il en a où je sois pour quelque chose.
Voici ma manière de me juger. Il me semble que j'ai quelques conditions pour faire ce que vous voudriez3. Il me manque bien des qualités : je ne suis pas assez persévérant ; je me laisse quelquefois trop entraîner par la pensée d'un bien quelconque sans calculer, comme je le devrais, le genre de bien que je dois faire ; je n'ai pas assez de régularité. Ceci est singulièrement déterminé par mon tempérament ; mais il n'en est pas moins vrai que j'oppose bien des obstacles naturels à l'action surnaturelle. Depuis quelque temps, il me semble bien que je prends et plus de régularité et plus de persévérance ; mais cela n'est pas encore, ce me semble, arrivé au point nécessaire pour l'imprimer aux autres.
Il faut ensuite tenir compte de certains faits matériels. Parmi les œuvres dont je m'occupe, il en est trois que je ne puis abandonner avant de les avoir consolidées : le Refuge, les Carmélites et le collège ou pensionnat que j'ai établi. Le Refuge se soutiendra assez bien avant peu. Les Carmélites me paraissent, de leur côté, avoir besoin d'être épaulées pendant au moins deux ou trois ans. Le pensionnat me pèse bien plus. Reculer en ce moment serait terrible, à cause de la position du clergé vis-à-vis de l'Université, et je prévois que je vais me compromettre pour des sommes considérables. Quelquefois j'ai envie d'aller m'y loger4, afin précisément d'observer les gens et les caractères que Dieu m'enverrait ou enverrait5, car si je trouvais quelqu'un qui pût faire aller la chose, je lui céderais bien volontiers le pas.
Faire un voyage à Paris ne m'inquiéterait pas. Mais remarquez que Paris est, pour moi, bien moins essentiel que pour vous, et c'est pour cela que je commencerais avec moins de peine dans le Midi, sauf à nous transporter plus tard ailleurs. Le Midi cependant a été assez bon pour les Ordres. Saint-François, saint Dominique, saint Benoît, saint Ignace et tant d'autres ont travaillé dans le Midi, et, quoique en ce moment le mouvement soit dans le Nord, peut-être la position de nos contrées aurait-elle un côté favorable. Mais ceci n'est qu'une question incidente, je reviens à la principale… La base morale que je voudrais donner à une Congrégation nouvelle6 serait : 1° l'acceptation de tout ce qui est catholique ; 2° la franchise ; 3° la liberté. Vous comprenez que je n'ai rien à dire de ce qui est nécessaire à un Ordre pour être Ordre ; je n'indique que ce qui devrait distinguer une Congrégation moderne de celles qui subsistent déjà. Je reprends : je ne connais rien pour faire mourir l'esprit propre et l'amour-propre que l'acceptation de tout ce qui est bien hors de soi ; je ne connais rien qui gagne les hommes de nos jours, comme la franchise, et je ne sache rien de plus fort pour lutter contre les ennemis actuels de l'Eglise comme la liberté…
E. d'Alzon.

E. d'Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 16 août 1844,
Lettres, d'après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 183-184

 

 

 

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  1. La pensée de l'abbé d'Alzon ne cesse d'osciller, sur le plan du vocabulaire, entre Ordre et Congrégation avec une préférence marquée pour le premier terme. ‘Ordre subsistant' situe clairement son propos dans l'optique post-révolutionnaire. En 1844, on est encore en France, malgré l'éclosion de nombreuses familles religieuses, dans la perspective mentale de restauration ou de création d'Ordres sur le modèle antérieur.
  2. D'Alzon est un prêtre qui s'oriente vers la vie religieuse et non l'inverse, ce qui modèle son optique ecclésiale, du service apostolique à l'intériorité spirituelle. Mais dans les deux cas, l'impulsion vient de Dieu. Une vocation est d'abord réponse à la grâce d'un appel.
  3. Il est intéressant de noter ici le glissement qui s'opère dans cet exercice d'introspection spirituelle : après l'appel ou le signe du Seigneur, celui de Mère Marie-Eugénie et des Religieuses. Faire la volonté du Seigneur en tout peut aussi être discerné ou aiguillonné par une stimulation humaine.
  4. L'abbé d'Alzon a toujours résisté à l'invitation de son évêque d'aller loger à l'évêché (palais épiscopal), à côté de la cathédrale. Depuis 1839, il a quitté son domicile peu reluisant de la rue de l'Arc-du-Gras pour prendre un appartement rue des Lombards (hôtel Grandgent). Le 10 avril 1845 sa décision est prise : pour la Saint-Michel (29 septembre), la location prendra fin, l'abbé d'Alzon logera dorénavant à l'Assomption.
  5. En clair, le berceau du collège pour fondation de la Congrégation est à comprendre comme lieu de maturation des possibles vocations religieuses à venir.
  6. Avant le nom même de cette Congrégation à fonder, son idée est exposée qui tient dans cette affirmation claire, toute mennaisienne : s'enraciner dans le passé, certes, mais surtout être ouvert à la modernité. L'Assomption ne regarde la tradition que dans une perspective d'avenir pour être présente et active dans le monde d'aujourd'hui. La base morale est limpide : être pleinement catholique, vivre dans la franchise et la liberté. L'héritage mennaisien n'est pas oublié.

 

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la protohistoire et la genèse de la Congrégation A.A.

Identité religieuse et vie assomptionniste, session de Nîmes, 1995, 151 pages, publié dans la collection Rencontres assomptionnistes n° 3.
Gérard Cholvy, Aux origines de la Congrégation, dans Deux siècles d'Assomption, le regard des historiens (2001), dans collection Rencontres assomptionnistes n° 7, Paris, 2003, p. 9-23.
Actes du Colloque d'Histoire du 150ème anniversaire de la Congrégation des Augustins de l'Assomption 2000 (Lyon-Valpré), L'Aventure missionnaire de l'Assomption, édition Bayard, 2005, 482 p., dans collection Recherches Assomption n° 1.
Les Origines de la Famille de l'Assomption, Fondateurs et Fondatrices, Fondations, Intuitions et Différends, Actes du Colloque Inter-Assomption, Paris 2004, édit. Bayard, 2005, 472 P. dans collection Recherches Assomption n° 3.

Pour une lecture personnalisée

● Quelles sont les qualités reconnues pour un Fondateur de Congrégation. Comment le Père d'Alzon brosse-t-il son portrait à ce sujet ?

● En quoi l'exemple des Religieuses de l'Assomption a-t-il été un stimulant pour le P. d'Alzon en ce domaine ?

● Quels critères l'Eglise se donne-t-elle pour reconnaître le charisme de fondation d'une Congrégation ? Comment procède-t-elle à sa reconnaissance ?

● Où se situe à ton avis l'originalité de la Famille de l'Assomption dans l'éclosion des formes de vie religieuse au XIXème siècle 

 

 Page réalisée par D. Remiot

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