Anthologie

Dans l’aventure d’un collège (1845)

L’Assomption du P. d’Alzon a pris naissance à Nîmes en 1845 dans le cadre d’un collège qui se ré-organisait, l’ancienne pension Vermot  déjà baptisée l’Assomption. C’est peu de dire que le Fondateur des Assomptionnistes a voulu inscrire son action dans le courant libéral d’une cause nationale alors âprement discutée, celle de la liberté de l’enseignement en France. On connaît les démêlés de Lacordaire et de Montalembert avec la justice lorsqu’ils entreprirent aux premiers jours de la Monarchie de Juillet d’ouvrir à Paris une école primaire libre. La Charte proclamait bien en théorie cette liberté parmi toutes les autres, mais le gouvernement de l’époque n’entendait pas mettre fin au monopole créé sous Napoléon Ier au profit de l’Université et de l’enseignement d’Etat. Quelques pensions ou collèges privés bénéficiaient d’un droit d’exercice, mais c’était là privilège ou exception que la Monarchie constitutionnelle voulait bien se garder d’étendre à l’ensemble des catholiques. Une première brèche avait été concédée aux catholiques par la loi Guizot qui en 1833 organisa l’enseignement primaire sous le principe de cette liberté avec possibilité pour les communes de faire appel au concours du clergé et des congrégations. L’enseignement secondaire, alors réservé de fait aux élites sociales, restait la chasse gardée du seul service public, même si, avec des qualifications ou titres égaux, des membres du clergé à titre privé pouvaient enseigner dans des collèges et des lycées publics, en dehors du cadre spécial des petits et grands séminaires pensés en vue du recrutement sacerdotal. Moyennant quelques garanties détaillées par la loi, pensions, pensionnats et autres collèges privés conservaient, il est vrai, un droit d’existence, mais dans des situations et des localités estimées sans danger de concurrence et surtout sans possibilité de collation des grades.

La Monarchie de Juillet se vit acculée par un fort développement du catholicisme libéral à envisager un assouplissement ou une modification de la législation. Ministère après ministère, des propositions de loi tentèrent un compromis qui de Villemain à Salvandy ne put voir le jour devant l’opposition des milieux bourgeois anticléricaux et voltairiens tenants de la laïcité. Le P. d’Alzon tenta sa chance à Paris en 1845 en obtenant de Salvandy une mesure qualifiée de ‘juste milieu pur’, le demi-exercice, mais il réussit à arracher à Freslon en 1848 pour son collège le droit d’exercice plein, deux ans avant le vote de la loi Falloux (1850) qui, en reconnaissant la liberté de l’enseignement pour le secondaire l’étendait au bénéfice de tous les établissements du même ordre.

Cette lutte politique s’accompagna pour le P. d’Alzon d’une lourde charge de directeur d’une institution scolaire à animer : créer un corps professoral motivé, recruter des élèves au niveau des Académies du Midi, élaborer des programmes d’éducation qui se montrent compétitifs et attractifs pour la clientèle visée, lancer une revue qui diffuse sur le plan national les idées porteuses de son action nîmoise, participer aux débats qui agitent le clergé sur les questions de l’enseignement, ébaucher la création d’une Université Saint-Augustin. C’est au cœur de cette ruche bourdonnante du collège de l’Assomption que naît sa congrégation, constituée au départ de religieux enseignants ou de religieux pour l’enseignement.

Monseigneur,

            Quoique je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, je ne puis résister au plaisir de vous offrir l’hommage de mon admiration pour le zèle et le talent avec lesquels vous défendez la cause de l’Eglise dans sa guerre contre l’Université. Je n’eusse peut-être pas osé vous présenter l’expression des sentiments d’un prêtre qui vous est inconnu, si je n’y eusse été encouragé par Messieurs vos secrétaires (1) que j’ai vus dernièrement chez Monseigneur de Nîmes. Oh ! que nous aurions besoin d’un certain nombre d’évêques, qui, comme vous, ne craignent pas de monter à la brèche et de tenir l’étendard haut et droit ! (2)

Pour nous, dans notre Midi, nous nous agitons à notre manière. Ainsi, nous nous occupons de former des Comités pour préparer les plus nombreuses pétitions possibles pour réclamer la liberté (3). Ce moyen est lent, mais tôt ou tard il produira son effet, et je suis convaincu que, devant les protestations catholiques qui, tous les ans, iront grandissant, le gouvernement sera forcé de faire quelque chose pour la liberté de l’Eglise.

J’ai aussi, pour ma part, essayé d’un autre moyen. De concert avec un curé de Nîmes, je me suis occupé de former un pensionnat, où l’instruction est confiée à des professeurs, excellents catholiques, agrégés à l’Université et que j’ai arrachés à l’Alma Mater (4). Ce moyen a mis le désespoir et la fureur dans le camp universitaire. On a compris qu’en s’emparant ainsi de ce qui n’est pas…(5)

E. d’Alzon à Mgr Parisis, Lavagnac, fin février 1845,

Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 233-234

Mgr Pierre-Louis Parisis (1795-1866) est un ecclésiastique français, né à Orléans, évêque ultramontain de Langres à partir de 1834, transféré à Arras en 1851. Il fut un artisan de premier plan pour la cause de la liberté de l’enseignement en France dans les années qui précédèrent le vote de la loi Falloux (1850).

(1)     Pierre Favrel (1797-1855), devenu vicaire général et transféré comme Mgr Parisis à Arras en 1851. Fut secrétaire de Mgr Parisis au début de son épiscopat un certain abbé Carré

(2)     Monter à la brèche, tenir l’étendard haut et droit, expressions typiquement alzoniennes. Mgr Parisis, le 24 décembre 1844 publia une première brochure intitulée : ‘Liberté de l’enseignement. Examen de la question au point de vue constitutionnel et social’. Une dizaine d’autres virent le jour en 1845.

(3)    

(4)       premier cycle secondaire au départ) ; le curé de Nîmes agissant de concert est l’abbé Goubier ; les deux professeurs agrégés sont Germer-Durand et Monnier ; l’Alma Mater désigne l’Université, c’est-à-dire l’institution publique et étatique de l’enseignement organisée sous l’Empire de Napoléon Ier.

(5)     Le brouillon s’arrête là.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la question de l’enseignement en France

Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France (1800-1967), Armand Colin, 1968, 524 p.

Paul Gerbod, La vie quotidienne dans les lycées et collèges du XIXe siècle, Hachette, 1968, 272 p.

Louis Secondy, L’enseignement secondaire libre dans l’Académie de Montpellier (1854-1924), 1974 et Aux origines de la maison de l’Assomption à Nîmes (1844-1845), dans Emmanuel d’Alzon dans la société & l’Eglise du XIXe siècle, Le Centurion, 1982, p. 233-258.

Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, édit. Don Bosco, 2001, 745 pages.

Louis Grimaud, Histoire de la liberté d’enseignement en France, 1944, 6 volumes.

Pierre Pierrard, Le Père d’Alzon et la liberté de l’enseignement en France, dans Emmanuel d’Alzon dans la société & l’Eglise du XIXe siècle, Le Centurion, 1982, p. 109-118.

Pour une lecture personnalisée

● Quelle est la situation de l’enseignement dans ton pays ? Existe-t-il un enseignement catholique, subventionné ou non par l’Etat et les collectivités publiques ?

● La liberté de l’enseignement est une des pierres de touche des droits fondamentaux des citoyens dans un pays, en général exposés dans la constitution. Comment s’exerce-t-elle chez toi ? L’action en ce sens du P. d’Alzon présente-telle pour l’époque une originalité ?

● Quelles sont les conditions légales d’ouverture, de création et d’exercice pour un établissement scolaire, public, privé, confessionnel, aux niveaux primaire, secondaire et supérieur ? Quels droits l’Eglise peut-elle y faire valoir au nom des parents chrétiens ?

● Y a-t-il eu dans l’histoire de ton pays une sorte de ‘guerre scolaire’ entre l’Etat et les Eglises ? Quelles solutions ont-elles été trouvées par le passé, quels problèmes demeurent-ils dans le présent ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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