
L’épreuve des commencements : Où trouver de l’appui ? (1845)
C’est à Noël 1845, après avoir lancé le Tiers-Ordre dès septembre, que l’abbé d’Alzon, cette fois le P. d’Alzon, entra en noviciat avec quelques compagnons volontaires du collège, prêt à tenter une aventure spirituelle que Mgr Cart, en laissant faire, se garda bien d’autoriser : au nombre des candidats, outre le Fondateur, l’abbé Henri, l’abbé Surrel, l’abbé Tissot, l’abbé Laurent et un jeune homme encore laïc, Eugène ou René Cusse. Ce noviciat plus ou moins improvisé, sans cesse sollicité par les besoins du collège, allait durer cinq années, avec bien des vicissitudes : retraits, défiances à l’égard du guide, murmures ou désapprobations, déménagements, mais aussi avec des temps constructifs : prière commune, retraites, arrivée de nouveaux candidats dont l’abbé Blanchet, l’abbé d’Everlange, Victor Cardenne (mai 1846), Hippolyte Saugrain (août 1846), Henri Brun (septembre 1847) et Etienne Pernet (1849). Les candidats qui se montrèrent les plus solides aux premières années vinrent au P. d’Alzon par l’intermédiaire de Mère Marie-Eugénie de Jésus. D’ailleurs en retour, de Nîmes à Paris, quelques jeunes filles de la bonne société nîmoise furent accueillies au noviciat des Religieuses tant à la rue de Vaugirard qu’à l’impasse des Vignes.
Ce souci et cette recherche de vocations furent le tourment et la croix continuels du P. d’Alzon. Lui-même se reprocha bien souvent d’avoir été trop lâche dans le recrutement des candidats et pas assez présent dans leur formation, à cause de ses multiples occupations et de ses voyages. Il en résulta des malentendus, ordres et contre-ordres, irrégularités ou initiatives intempestives qui mirent les nerfs du P. d’Alzon à rude épreuve plus d’une fois. Certes sa foi vigoureuse comptait avant tout et surtout sur Esprit de Dieu pour conduire son petit troupeau sur la voie de la perfection. Il prit le temps de lire nombre de Règles et Constitutions avant de rédiger patiemment, chapitre après chapitre, celles de la petite Association soumises à l’appréciation de tous ses membres. Pour un homme que l’on jugeait volontiers pressé pour ne pas dire agité, le P. d’Alzon prit son temps, étudia, médita, échangea avant de figer dans l’écriture un esprit qui la déborde nécessairement. Intérieurement, il se laissa interroger et parfois reprendre par Mère Marie-Eugénie qui ne ménageait pas ses conseils et savait inverser amicalement le cours de sa direction spirituelle. Ce serait faire injustice au P. d’Alzon que de ne pas reconnaître, au-delà de ses habitudes impérieuses et de sa nerveuse autorité, ses profondes capacités de discernement, de jugement et de direction tout comme sa forte patience éprouvée au contact de natures et de tempéraments contrastés. On pouvait le craindre, on ne cessait pas de l’aimer. Il laissa percer ses doutes et ses interrogations, mais il ne se soumit jamais à la barre d’airain du découragement. C’est dire que bien avant Foch, il aurait pu affirmer pour ses fondations religieuses qu’accepter l’idée d’une défaite, c’était déjà être vaincu. En ce domaine, il accepta de plein gré le combat quotidien, lança parfois un cri de victoire prématuré, mais ne se plia jamais au diktat des renoncements négatifs même s’il était humilié au feu de l’épreuve.
… Vous parlerai-je de notre Congrégation ?Le Tiers-Ordre (1) va assez bien, sauf que, comme les réunions ont lieu le dimanche soir et que la plupart des membres se sont levés de grand matin, ils s’endorment assez généralement pendant que je parle. On a proposé de mettre la réunion au matin ; il y a eu très vive opposition, et je n’ai manifesté aucune opinion, parce que je pense pouvoir avant peu réunir, le dimanche matin, nos jeunes gens pour autre chose ; je veux parler de ceux qui formeront l’Ordre définitif. Jusqu’à présent, je n’en ai que trois qui viendront définitivement : M. Henri (2), jeune prêtre, qui fait les fonctions d’économe et de préfet de discipline ; M. Laurent (3), qui va être ordonné prêtre à Noël, actuellement professeur de quatrième, et M. Cusse (4), professeur de français. Ce jeune homme ne sait pas le latin, mais il a un zèle tel pour la classe qu’il fait à l’Ecole de commerce que je suis convaincu qu’il fera un excellent religieux. Cardenne (5) nous viendra, mais je ne sais s’il prendra sa décision sur-le-champ. M. Tissot (6) fera aussi un excellent moine, mais il faut lui passer bien des choses du désordre, et je doute qu’à son âge, on puisse s’en corriger. Notre aumônier est aussi bien bon ; il le serait davantage, s’il ne fallait pas toujours lui être sur les épaules pour le faire agir (7).
Ici, je n’ai qu’un homme sur qui je puisse compter, et encore ! Les autres sont bons, pieux, dévoués, mais n’ont pas encore l’intelligence du dévouement. Je demande toujours à Dieu quelqu’un sur qui je puisse me reposer. L’abbé de Tessan reste chez lui, et puis nous sommes, non pas trop opposés, mais trop divers. M. Goubier s’occupe très bien des détails, mais ne m’est d’aucune utilité pour l’action. Et puis, ce sont des idées de dévouement, sans doute, mais qui ne vont en aucune façon avec les miennes pour certaines choses. Il faut donc que je sache me servir de ces hommes , sans cependant m’appuyer sur aucun d’eux. Situation pénible et pourtant, après tout, peut-être fort utile, puisque par ce moyen, on est sûr de ne compter que sur Dieu. Enfin, vous voyez où j’en suis.
Reste à poser cette question : ‘Que dois-je faire ? Faut-il former à Noël un noyau de Congrégation, ou bien commencer sur-le-champ avec des éléments tels que ceux que je viens de vous indiquer’ ? Donnez-moi votre avis là-dessus…
E. d’Alzon.
E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 8 novembre 1845,
Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 358-359
(1) Selon la logique de la pensée originelle, l’Assomption se constituerait selon la formule d’un ordre monastique : 1/ l’Ordre masculin à Nîmes 2/ L’Ordre féminin déjà fondé à Paris par les R.A. 3/ Des Tiers-Ordres spécifiés : prêtres, laïcs hommes, laïcs femmes.
(2) L’abbé Eugène-Louis Henri (1815-1874), ordonné en 1840, ne demeura novice à l’Assomption que de 1845 à 1846. Il reprit sa vie de prêtre séculier et fut nommé curé de Remoulins.
(3) Charles Laurent (1821-1895), natif d’Uzès, profès simple à l’Assomption en mars 1851 et profès perpétuel en mars 1852, enseignant puis prédicateur.
(4) René Cusse (1822-1866) demeura religieux A.A. entre 1855 et 1862. Prêtre en 1858, il fut envoyé à la mission d’Australie en 1860, d’où il fut exclu de la Congrégation en 1862.
(5) Victor Cardenne (1831-1851), religieux frère enseignant, profès en 1850.
(6) Paul-Elphège Tissot (1801-1895), prêtre lyonnais, ordonné en 1825, était un auxiliaire de l’abbé Vermot, sous-directeur au collège, puis enseignant à Paris (1851) et à Clichy avant d’entamer une vie missionnaire en Australie (1860-1875).
(7) L’aumônier est sans doute l’abbé Goubier, alors co-directeur du Collège de l’Assomption avec d’Alzon.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la formation des
premiers religieux
Constitutions de 1855 dans Premières Constitutions des Augustins de l’Assomption 1855-1865, édition présentée et annotée par les PP. Athanase Sage et Pierre Touveneraud, Rome, 1966, p. 13-90.
Directoire des Augustins de l’Assomption, dans Ecrits spirituels du P. Emmanuel d’Alzon, Rome, 1956, p. 17-124.
Quatre lettres au Maître des novices, dans Ecrits spirituels du P. Emmanuel d’Alzon, Rome, 1956, p. 147-172.
Emmanuel d’Alzon, Circulaires aux Religieux de l’Assomption, Paris, B.P., 1912, 212 p.
J.-P. Périer-Muzet, Genèse d’une fondation, dans A Travers la Province, août 1998, n° 144, p. 15-21.
Pour une lecture personnalisée
● Le discernement et l’animation des vocations forment un art difficile. Comment le P. d’Alzon s’y employait-t-il ?
● Rendre des êtres communautaires, dynamiques et entreprenants, mais travaillant dans la même direction, est éprouvant pour un supérieur. Comment le P. d’Alzon s’en est-il sorti ? A-t-il nommé des maîtres de novices au cours de son généralat?
● Etre vicaire général, supérieur général, maître des novices, directeur de collège, cela ne faisait-il pas un peu beaucoup pour les mêmes épaules ? Le Père d’Alzon a-t-il su déléguer ?
● Le Père d’Alzon a-t-il su trouver des hommes religieux selon le cœur de Dieu et collaborateurs selon ses idées et ses méthodes ?
|
|
|