Anthologie

Une conversion émouvante, Newman (1846)

Emmanuel d’Alzon a fréquenté à Rome quelques membres du séminaire-collège anglais réorganisé par l’abbé Wiseman en 1818. Lié au jeune Charles Mac-Carthy, il s’est tenu informé depuis des courants qui traversaient le christianisme en Angleterre. On sait que le catholicisme y était devenu après la Réforme quasi hors-la-loi et le pays tout entier terre de martyrs, notamment pour la partie irlandaise, cette colonie brutalement réprimée au temps de l’Adventurer’s Act. Mais au début du XIXème siècle, la masse catholique représentée au Parlement par Daniel O’Connell, fondateur de l’Association catholique (1823), organisateur de meetings imposants, réussit à faire reculer Wellington. O’Connell fut triomphalement élu député en 1828 (bien qu’inéligible puisque catholique). L’Irlande obtenait en 1829 le Bill d’émancipation des catholiques avec l’appui du ministre de l’Intérieur : sir Robert Peel. Première impulsion qui conduira le pays à l’indépendance par le traité de 1921, sauf les 6 comtés de l’Ulster qui demeurèrent partie intégrante du Royaume-Uni sur les 26 qui constituèrent l’Eire. Le pays souffrit grandement d’une terrible famine entre 1845-1847 causée par la maladie de la pomme de terre, de son exploitation coloniale et de sa surpopulation paysanne, ce qui contribua à le vider de millions d’habitants. Beaucoup émigrèrent aux U.S.A., terre d’accueil et de tolérance.

L’Angleterre elle-même connut pour la forme de sa religion officielle, l’anglicanisme, de profondes évolutions. De nombreux prêtres français avaient migré dans le pays, chassés par la Révolution. Ils ne furent pas étrangers à de nouveaux contacts avec le milieu religieux national. Le mouvement d’Oxford, dit aussi tractarien, groupa des clergymen et intellectuels désireux de réformer l’Eglise anglicane pour la libérer de l’emprise de l’Etat. L’histoire retient les noms de John Keble, auteur en 1833 d’un sermon fameux sur ‘l’apostasie nationale’. Edward Pusey et John Henry Newamn rédigèrent la majeure partie des Tracts for the Times qui exprimaient des tendances proches du catholicisme. Un  passioniste d’origine italienne, le P. Dominic Barbieri, reçut en 1845 l’abjuration de Newamn qui n’entraîna pas celle des principaux chefs du mouvement mais fit grande impression dans tout le pays et à l’extérieur. L’Eglise anglicane rétablit pourtant des usages jugés autrefois papistes : communion fréquente, confession auriculaire, culte de la Vierge et des saints, ornements, ce qui limita par là même l’expansion du renouveau catholique. Pie IX rétablit en 1850 la hiérarchie catholique dans le pays, y déclenchant une tempête haineuse. Newman échoua  dans la fondation d’une Université catholique à Dublin (1851-1858) et connut de grandes difficultés avec les catholiques extrémistes, notamment Manning. Léon XIII voulut récompenser le vieil homme éprouvé en lui  conférant la pourpre cardinalice (1878).

On sait que l’abbé d’Alzon sympathisa à Paris durant l’été 1845 avec deux pasteurs, C. Marriott  et T.-W. Allies (ce dernier passé au catholicisme en 1850) qu’il accompagna dans les sites religieux de la capitale.

… Interrompue cinq ou six fois comme de raison, cette lettre doit pourtant se finir ; et que vous dirai-je, ma fille, sinon que je ne sais plus où j’en suis, ou plutôt qu’à présent que la tempête a fini par quelques larmes que m’a fait verser le récit de la conversion de M. Newman (1), je vois plus clairement que jamais ma vocation devant moi, jointe à l’obligation de tendre au plus parfait (2). Mais qu’y a-t-il de commun entre le plus parfait et moi ; entre un homme qui ressent au fond du cœur toutes les impressions de l’orgueil et de la vengeance, pour des injures faites il y a quatre ans (3), et la perfection ? Et je ne vous dis pas tout. Car l’orage ne venait pas seulement des sottises, mais aussi d’épreuves, dans lesquelles je me trouve si petit que je ne sais quelle idée peut venir de me croire obligé de tendre à l’acquisition de ces grandes et divines vertus qui me rapprochent de Jésus, mon modèle et tout mon amour… Depuis hier, je suis dans ma cellule définitive. J’y ai encore un peu de luxe (4), mais il faut me le passer à cause de notre situation vis-à-vis des domestiques et à cause du local. Les pavés étaient en pierre. Je crains le froid aux pieds et j’ai une peau de mouton pour les pieds ; mais je l’enlèverai, je crois, si je n’écris pas dans ma chambre. Il me répugne d’écrire mes Constitutions dans mon cabinet, qui est tapissé et assez propre, parce qu’il me sert de parloir (5). J’ai dans ma cellule de quoi suspendre mes habits, parce que nous n’avons pas de vestiaire ; les autres auront une commode. Mais je me sers provisoirement d’une table de nuit, du genre de celles que vous m’avez montrées pour vos élèves. Les étagères d’en bas me servent à mettre mon linge. Je n’ai qu’une chaise dans ma cellule ; je ne crois pas que vous en ayez davantage. Je n’ai pas de rideaux à ma fenêtre, mais j’ai des persiennes. Cela est indispensable dans le Midi, quand on n’a pas de volets. Si vous voulez savoir la forme de ma cellule, la voici. Je l’ai gribouillée sur ma lettre ; je le fais un peu moins horriblement sur une feuille de papier…

E. d’Alzon.

E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 4 janvier 1846,

Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1926, tome C, p. 6-8.

(1) Cardinal John Henry Newman (1801-1890), professeur anglican passé au catholicisme en 1845,     ordonné prêtre à Rome en 1847, créé cardinal par Léon XIII en 1878, auteur de nombreux ouvrages.

(2)     Le vœu du plus parfait est une préoccupation constante chez le P. d’Alzon. A quelle date le prononça-t-il ?

(3)     Quelles avanies l’abbé d’Alzon a-t-il  essuyées en 1842 ? Nous l’ignorons, surtout du fait que sa correspondance à Mère Marie-Eugénie de Jésus pour les années 1841-1843 a été détruite.

(4)     A lire de près la description faite par le P. d’Alzon,  le terme nous a paru quelque peu excessif, même à deux siècles de distance. Le noviciat logeait alors dans une annexe du collège appelée l’Arche de Noé.

(5)     Le P. d’Alzon en tant que directeur recevait beaucoup.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur Newman :

For selections from Newman’s writings, see G. Tillotson, ed., Prose and Poetry (1957); H. Tristram, ed., Autobiographical Writings (1957) and Catholic Sermons (1957); J. Collins, ed., Philosophical Readings (1961). The definitive biography is that of W. P. Ward (1927). See also biographies by M. Trevor (2 vol., 1962–63), and T. L. Sheridan (1967); studies by J. H. Walgrave (tr. 1960), C. F. Harrold (1945, repr. 1966), and H. L. Weatherby (1973).

Sur le mouvement d’Oxford:

Michael Chandler, An Introduction to the Oxford Movement,  New York, Church Publishing, 2003.

Christopher Dawson, Newman et la modernité: l’épopée du Mouvement d’Oxford, Genèse, As solem, 2001. Le Père d’Alzon a écrit un certain nombre d’articles sur le mouvement religieux et le protestantisme en Angleterre, publiés dans le Bulletin de l’œuvre de Saint-François de Sales, 1866-1867.

Pour une lecture personnalisée

● Pourquoi à ton avis le P. d’Alzon a-t-il été si sensible à la conversion de Newman ? N’était-ce pas pour lui un signe du ciel en vue de son action militante ?

● Comment saisir l’idée de perfection dans la mentalité religieuse du P. d’Alzon ? Est-ce faire violence au ciel ?

● Que comprends-tu et saisis-tu concrètement du vœu de pauvreté en communauté de vie religieuse à l’Assomption ? Qu’est-ce qu’une ‘vie sobre et modeste’  demandée selon la Règle? Par rapport à quoi et à qui, là où tu vis?

● Le Père d’Alzon a voulu passer d’un style de vie familial aisé à un style religieux dépouillé. Comment cela s’est-il marqué concrètement dans sa vie ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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