Anthologie

L’élection de Pie IX (1846)

La figure du pape Pie IX a suscité chez ses admirateurs comme chez ses détracteurs des passions tenaces. Il est vrai que bien des traits de sa personnalité comme de son action demeurent énigmatiques. Refusé chez les Gardes Nobles à cause de sa santé, étant sujet à l’épilepsie - maladie qui à l’époque écartait du sacerdoce -, il est néanmoins ordonné prêtre en 1819, ayant bénéficié selon ses dires d’une guérison considérée comme miraculeuse et attribuée à la protection du pape Pie VII. Envoyé en 1823 au Chili en tant qu’auditeur de Mgr Muzi délégué apostolique, il est nommé à son retour, en 1825, par le pape Léon XII, chanoine de Sainte-Marie de Via Lata et directeur de l’hôpital San Michele. Il avait connu et animé précédemment comme directeur spirituel un orphelinat romain appelé Tata Giovanni auquel il resta très attaché. Sa carrière ecclésiastique est fulgurante : archevêque de Spolète en 1827 à 35 ans, cardinal en 1840 à 48 ans, il est en 1846, à 54 ans, à la mort de Grégoire XVI, élu pape comme candidat des libéraux contre Luigi Lambruschini porte-parole des conservateurs, favori des premiers tours de scrutin, candidat soutenu par l’Autriche-Hongrie. Mais comme le cardinal Karl Kajetan Graf von Gaysruck de Milan arriva trop tard au Conclave porteur de l’exclusive prononcée par Ferdinand Ier d’Autriche contre Mastaï Ferretti, ce dernier fut élu lors du conclave tenu au palais du Quirinal, accepta la tiare et prit le nom de Pie IX en hommage à son protecteur Pie VII. Il bénéficia au départ d’une popularité immense notamment dans les Romagnes que s’étaient aliénées par leurs brutales méthodes de répression aussi bien Grégoire XVI que son secrétaire d’Etat Lambruschini. Pie IX accorda même, de 1846 à 1848 des réformes libérales à ses Etats dites de modernisation, pourtant dénigrées par son prédécesseur comme ‘les chemins du diable’.

Comme témoignage de cette ferveur première dont Pie IX fut l’objet à ses débuts, citons son vibrant éloge par Victor Hugo devant la Chambre des Pairs, le 13 janvier 1848 : ‘Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensée de tant d’hommes, pouvait fermer les intelligences ; il les a ouvertes. Il a posé l’idée d’émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l’homme puisse poser une lumière […] ces principes de droit, d’égalité, de devoir réciproque qui il y a cinquante ans étaient un moment apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, formidables et terribles sous le bonnet rouge […]. Il vient de les montrer à l’univers rayonnants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. […] Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d’Etat, aux philosophes, à tous’.

Tout bascula à partir de 1848 : Pie IX, espoir des patriotes italiens, opéra un tournant conservateur anti-libéral avec exil à Gaëte, rétablissement sur son siège par l’armée à Rome, défense impossible de l’aliénation inévitable des Etats pontificaux, condamnation sans appel et sans retenue de toutes les idées modernes, perte de Rome en 1870 et violences contre le catholicisme en Suisse et en Allemagne (Kulturkampf). Même son inhumation à Saint-Laurent hors-les-murs dut se faire, dit-on, en catimini pour éviter troubles et désordres dans la cité devenue piémontaise.

            Le Père d’Alzon fut pour sa part un ami et un admirateur enthousiaste et même inconditionnel du pape Pie IX, rencontré et salué à plusieurs reprises à Rome, d’une part parce qu’il incarnait la flamme ultramontaine, affirmée avec éclat par le dogme de l’infaillibilité personnelle du pape en 1870, d’autre part parce que les malheurs de la papauté eux-mêmes tissèrent l’image d’un nouveau ‘pape-martyr’, parfaite réplique sous Napoléon III de Pie VII persécuté par Napoléon Ier. Enfin sur le plan personnel, Pie IX, très simple dans ses manières, fit preuve de qualités de cœur et de courage indéniables qui forçaient l’admiration des caractères aussi passionnés que le sien. Déjà avant sa mort, ce pape était crédité d’actions miraculeuses dont le P. d’Alzon se fit volontiers l’écho.

Le 16 juin [1846], troisième jour du Conclave, le cardinal Mastaï (1), chargé précisément de dépouiller à son tour le scrutin, fut obligé de proclamer lui-même la vérité de ce cri et il tomba à genou comme anéanti sous le fardeau qui l’envahissait à mesure que les voix s’ajoutaient. Quand Mastaï se releva, le Sacré-Collège se prosterna devant lui et lui  demanda son nom. Le nouveau Pape, dont le martyre dépassera ceux de Pie VI (2) et de Pie VII (3), répond qu’il s’appelle Pie, comme celui qu’il a vu ramener et qui lui a dit : ‘Sois prêtre’. Vive Pie IX ! cria bientôt la foule. La colombe avait raison. 

Rien ne peut décrire l’ivresse de Rome à cet avènement ; on ne retrouverait cet enthousiasme qu’à Jérusalem au dimanche des Rameaux, avant la Passion. Mille faits touchants excitaient chaque jour la popularité. Une fois c’était un pauvre homme qui forçait les consignes pour demander un vieux cheval au pape, le sien indispensable à son petit commerce étant mort. Pie IX recommande qu’on ajoute au cheval deux pièces d’or, afin de remonter des affaires qu’il suppose embarrassées. Sans cela serait-il venu chercher un cheval au Quirinal ? Une autre fois, on éloignait de la porte par laquelle il allait passer un enfant aux cris importuns ; comme le bon Maître, il l’a entendu : ‘Laissez-le approcher’. ‘Saint-Père, on vient de mettre mon père en prison pour une dette de douze écus’. Pie IX, qui avait à son avènement payé les dettes de tous les prisonniers [ pour dettes], demanda à emprunter 12 écus ; sa suite ne les trouvant pas, il remonta chez lui et les apporta.

Une autre fois il venait au milieu du jour surprendre le peuple assemblé pour entendre le P. Ventura et prêcher lui-même contre le blasphème. On l’adorait (4), c’était le baiser sur la joue droite. Il fallait maintenant recevoir le baiser de Judas sur la joue gauche. Il ne manquera pas…

Extrait du Pèlerin du 16 février 1878, n° 59, p. 106-115 :

Histoire rapide du Pape le plus aimé et le plus trahi.

Cet article non signé a tout lieu d’être attribué soit au P. d’Alzon soit au Père Picard, tous deux à Rome à cette date, si du moins nous interprétons correctement le passage qu’il contient plus haut : ‘Ici se place une anecdote, que nous avons eu la consolation d’écrire au Pèlerin au moment même de la mort de Pie IX, la semaine dernière’. L’article a été composé à l’aide de l’ouvrage d’Alex. de Saint-Albin, Histoire de Pie IX et de son pontificat, paru chez Palmé.

(1)     Giovanni Mastaï Ferretti est le neuvième fils  du Comte Girolamo et de Catherine Sollazzi, né le 13 mai 1792 à Senigallia, élu pape à 54 ans le 16 juin 1846 au 4ème tour de scrutin ( le 3ème  jour  du Conclave) par 36 voix sur 50, décédé au Vatican en février 1878. Jean Paul II béatifia en 2000 ce pape libéral au départ, devenu conservateur et réactionnaire (exil à Gaëte en 1849), auteur du Syllabus (1864), promoteur du dogme de l’Immaculée Conception (1854) et du Concile Vatican I qui vota l’infaillibilité pontificale (1871). Les Etats pontificaux furent progressivement réunis à l’Italie, de 1860 à 1871. Images contrastées que celle de ce pape et celle du pontificat le plus long de l’histoire (1846-1878 : 32 ans). Sa confiance inamovible en son secrétaire d’Etat, Antonelli, figure ecclésiale plus que contestable,  lui causa de grands torts. Le pontificat de Pie IX fut aussi illuminé par de grandes joies : l’apparition de La Salette l’année même de son élection (1846), la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception (1854) , les apparitions de Lourdes (1858), la canonisation des martyrs japonais (1862) et la tenue d’un Concile au Vatican (1869-1871).

(2)     Pie VI (1717-1799), né Giannangeli Braschi, pape de 1775 à 1799, eut à faire face au joséphisme et aux débuts de la Révolution française. Il mourut prisonnier en France à Valence.

(3)     Pie VII (1742-1823), né Gregorio Luigi Barnaba Chiaramonti, subit toutes les avanies de l’impérialisme napoléonien en Europe. Le pape qui fit signer le Concordat de 1801, assista au sacre de l’empereur en 1804, vit Rome occupée par l’armée de Miollis en 1808 et les Etats pontificaux annexés à l’Empire. Il fut tenu prisonnier à Fontainebleau de 1812 à 1814. Après la chute de l’Empire, Pie VII accueillit à Rome la mère de l’empereur déchu.

(4)     On notera que le vocabulaire utilisé dans ce texte transfère au Pape des termes propres réservés normalement à la divinité, indices tangibles d’une papolatrie excessive.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur le pontificat et la figure de Pie IX

Philippe Levillain, Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, 1994, p. 1343-1349. Encyclopédie Catholicisme, t. XI, col. 271-279.

Revue romaine Pio IX depuis 1972.

G. Martina, Pio IX, 2 volumes, Rome, 1974-1985.

Pour une lecture personnalisée

● Sais-tu quelque chose de la manière dont s’est déroulée l’élection des trois derniers papes, Jean-Paul Ier, Jean Paul II et Benoît XVI ?

● Comment as-tu reçu la nouvelle de la béatification de Pie IX le 3 septembre 2000, faisant pendant à celle de Jean XXIII ?

● En quoi le pontificat de Pie IX s’inscrit-il à rebours de l’évolution de la société du XIXème siècle et marque t-il la fermeture de la société ecclésiale du temps au monde contemporain ?

● Comment avec le recul du temps l’histoire peut-elle apprécier la grandeur et la sainteté d’une figure pontificale, à la fois victime des événements, psychiquement et doctrinalement intolérante, de pratique antisémite et pourtant porteuse de germes d’espérance ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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