Anthologie

Notes pour un projet de Constitutions (1846-1850)

On possède du Fondateur les premiers linéaments de sa pensée concernant l’organisation et l’animation de la Congrégation, grâce aux différents stades d’écriture des premières Constitutions. Ne voulant rien précipiter, il s’est mis lui-même à l’étude des grandes Règles inspiratrices de la vie religieuse en Occident, prenant des notes, comparant les textes et les traditions, échangeant ses idées avec d’autres et soumettant aux différents chapitres le fruit de ses longues élaborations. Le patronage augustinien lui fut acquis comme d’évidence, parce qu’impliquant à ses yeux de façon heureuse le legs de saines traditions monastiques conjugué au choix porteur d’une vie apostolique affirmée. Dans le détail se bousculèrent ensuite dans de savoureux dosages des impulsions intuitives et des emprunts plus ou moins corrigés. L’architecture de sa pensée fut commandée par les dogmes majeurs du christianisme, celui de la Trinité évidemment mais perçu à la manière de la tradition théologique occidentale, le christocentrisme, le mystère de foi de Marie que l’enseignement de l’Eglise a systématisé et approfondi (mariologie), mais sans inflation dévotionnelle, et enfin le mystère de l’Eglise (ecclésiologie), ces deux derniers mystères toujours en dépendance de l’axe central qu’est le Christ. Sur ces pierres d’angle, il greffa, fidèle à la grande tradition théologique occidentale, les trois vertus théologales et baptismales de foi, d’espérance et de charité qu’il a couplées avec les trois vœux de religion. Architecture maîtresse, bien  hiérarchisée, aux éléments harmonieusement liés, peut-être sans originalité distinctive, mais surtout sans particularisme déviant ou dénaturant.

Le Père d’Alzon brûlait du désir de donner comme marque distinctive à l’Assomption un 4ème vœu qui exprimât fortement sa finalité apostolique, à la fois dans sa dimension mystique (ad intra) et dans sa spécificité missionnaire (ad extra). Il avait repéré ce 4ème vœu notamment dans les Constitutions des Sœurs Servantes de Jésus-Christ, dites de Marie-Thérèse, de même que la devise tirée du Notre Père Adveniat Regnum Tuum. L’Eglise, soucieuse d’élagage ou de non-prolifération des formes de la vie religieuse, y mit le holà. Confié en 1865 au canoniste Chaillot, le texte des Constitutions de 1855 dut, selon d’Alzon, subir le supplice  sinon de la guillotine du moins des chaillotades, c’est-à-dire amputé de ses plus belles envolées. Le choix d’un costume ne posa, lui, pas de problème : les Religieuses de Paris copièrent celui de Lacordaire (robe, camail, ceinture). Il servit d’ailleurs quelque temps au P. d’Alzon de robe de chambre au dortoir pour la surveillance les élèves ! On adopta de préférence à Nîmes le propre liturgique romain pour l’Office célébré au chœur. Le noviciat fut porté à deux ans, les vœux renouvelables une fois, profession simple à l’issue de la première année canonique de noviciat, profession perpétuelle à l’issue d’une deuxième année pouvant se dérouler en maison d’oeuvres. Périodiquement, se tinrent les premiers Chapitres d’organisation (1850, 1852, 1855, 1858, 1862) avant de passer à la périodicité coutumière, sexennale. De Rome vinrent sans précipitation des signes d’encouragement et d’approbation, comme de Nîmes même où Mgr Cart mit cinq ans à vaincre ses craintifs atermoiements (1845-1850). Le 25 décembre 1850, l’Assomption comptait 5 profès simples (d’Alzon, Brun, Cardenne, Pernet, Saugrain), le 25 décembre 1851 quatre profès perpétuels (les mêmes, moins Cardenne déjà décédé) et un profès simple, Picard. La barque a pris la mer.

I.                    But de l’Ordre

Le but de l’Ordre se manifeste par le quatrième vœu (1) de travailler à étendre de toutes ses forces le règne de Jésus-Christ dans les âmes : dans la nôtre d’abord, celles de nos Frères et dans celles de tous les chrétiens. L’esprit de l’Ordre est donc un esprit de zèle et d’apostolat (2). Nous tiendrons particulièrement à notre but en nous appliquant à faire triompher en nous et autour de nous :

1° La foi, par notre esprit de soumission à l’enseignement de l’Eglise et à l’esprit de cet enseignement ; par notre amour pour l’unité de l’Eglise et notre filiale dépendance de son chef ; par notre respect pour la vérité que nous porterons dans nos études, nous pénétrant de l’importance de notre vocation qui est d’en devenir les défenseurs et les soldats, et, par là, les soldats mêmes de Jésus-Christ, Verbe, Dieu, Vérité éternelle ; par notre esprit de foi dans la pratique de l’obéissance, nous plaçant toujours sous la main de nos supérieurs, comme sous la main de Dieu même (3).

2° L’espérance, par le détachement des biens de la terre poussé jusqu’à la pratique de la pauvreté évangélique et l’amour des biens surnaturels ; par l’humilité, c’est-à-dire le mépris de ce qui est créé [et] même de nous ; et par la prière, c’est-à-dire la demande de la grâce et de ses dons, et l’aspiration vers Dieu, principe et terme de l’homme (4) ;

3° La charité : a) par l’amour de Dieu que nous aimerons très uniquement ; par la chasteté, c’est-à-dire le renoncement aux plaisirs des sens ; par la mortification, gardienne des sens et moyen d’unir quelques souffrances expiatoires à celles de Jésus-Christ ; b) par l’amour envers Notre-Seigneur que nous lui témoignerons surtout par l’imitation des vertus, dont il est le parfait modèle ; c) par l’amour de la Sainte Vierge, sa mère et notre protectrice spéciale ; d) par l’amour de l’Eglise, son épouse ; par le zèle pour le salut des âmes, qui se manifestera dans les œuvres d’éducation entendues dans le sens le plus général du mot, dans les missions chez les infidèles et dans la propagation des œuvres de charité, - à quoi nous pourrons nous faire aider par les Frères du Tiers-Ordre (5).

Notre esprit doit être un esprit de simplicité, de droiture dans la foi, d’oraison pour nous rapprocher toujours plus de Notre-Seigneur, d’humilité dans les études et de zèle pour le triomphe de l’Eglise.

But de l’Ordre : travailler à sa perfection propre, en étendant le règne de Jésus-Christ dans les âmes. Point de revenus. Ils (sic) posséderont des maisons de campagne et des maisons d’habitation. Mais ils n’auront point de fermiers. Pas d’argent placé sur l’Etat. Saint Ignace accorde certains revenus pour les noviciats (6).

[E. d’Alzon].

E. d’Alzon, Consdtitutions n° 1 et n° 2.

Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome C, p. 700-702.

(1)     Le principe d’un 4ème vœu dont la formulation a parfois varié et que l’on trouve dans nombre de familles religieuses, était cher au P. d’Alzon et à la première Assomption. Rome ne le permit pas.

(2)     Perspective très affirmée d’une Congrégation qui se définit prioritairement comme apostolique.

(3)     Volet doctrinal de l’esprit de l’Assomption qui décline sous la clé de voûte théologale de la foi  et son articulation christocentrique ses aspects religieux et moraux : vertu d’obéissance scellée par vœu de religion, engagement ultramontain, oecuménisme militant. La pensée du P. d’Alzon, reprise de la même manière trine dans le Directoire, est de type catéchétique : vérités à croire, vertus à pratiques, moyens à mettre en œuvre.

(4)     Autre enchaînement thématique classique : le vœu de pauvreté par les pratiques du détachement, de l’humilité et de la confiance en Dieu recherché dans la prière, autant de nervures spirituelles  dont les fondements sont l’amour de Dieu et l’aspiration vers Dieu.

(5)     La vertu de charité décline à son tour selon une formulation retenue comme classique à l’Assomption : l’amour de Notre-Seigneur, de Marie sa mère et de l’Eglise son épouse. L’adjonction du Tiers-Ordre, subordonnée à une possibilité, est donnée dans une perspective unique : celle de l’apostolat à vivre dans la lumière de la fraternité. On sent bien que c’est la mission qui commande dans le seul impératif de  la charité interne et externe.

(6)     Notule qui navigue entre l’idéal de pauvreté évangélique qui proscrit toutes les formes de thésaurisation (injure à la Providence), et les nécessités de la vie économique laquelle découle du droit de propriété. La question demeure permanente : comment vivre grâce aux seuls fruits du travail et du service ? Reste attachée à la littéralité de ce texte parvenu à l’état de simple note une contradiction flagrante entre l’affirmation première point de revenus et la concession finale ignatienne ‘certains revenus’. Déjà l’esprit franciscain s’est débattu dans ce dilemme congénital à toutes les formes de vie religieuse. L’idéal d’une pauvreté évangélique radicale est peut-être possible à la manière angélique pour un ermite, il devient intenable sans aménagements pour une collectivité plus ou moins institutionnalisée et organisée.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur les premiers textes constitutionnels des Assomptionnistes et la vie des débuts à l’Assomption :

Constitutions de 1855 dans Premières Constitutions des Augustins de l’Assomption 1855-1865, édition présentée et annotée par les PP. Athanase Sage et Pierre Touveneraud, Rome, 1966, p. 13-90.

Les douze premières années de la Congrégation de l’Assomption (1846-1857) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome I, p. 374-443.

L’Esprit de l’Assomption d’après Emmanuel d’Alzon, Rome, 1993, 101 p.

Identité religieuse et vie assomptionniste, session de Nîmes, 1985, 151 pages, publié dans la collection Rencontres assomptionnistes n° 3.

Gérard Cholvy, Aux origines de la Congrégation, dans Deux siècles d’Assomption, le regard des historiens (2001), dans collection Rencontres assomptionnistes n° 7, Paris, 2003, p. 9-23.

Actes du Colloque d’Histoire du 150ème anniversaire de la Congrégation des Augustins de l’Assomption 2000 (Lyon-Valpré),  L’Aventure missionnaire de l’Assomption, édition Bayard, 2005, 482 p., dans collection Recherches Assomption n° 1.

Les Origines de la Famille de l’Assomption, Fondateurs et Fondatrices, Fondations, Intuitions et Différends, Actes du Colloque Inter-Assomption, Paris 2004, édit. Bayard, 2005, 472 p. dans collection Recherches Assomption n° 3.

Pour une lecture personnalisée

● L’esprit de l’Assomption ou son charisme trouve ses origines ou prend racine dans celui de son Fondateur, le Père d’Alzon. Quels sont d’après toi les textes majeurs par lesquels il a cherché à l’exprimer ?

● Un esprit vivant n’est pas figé dans un texte, aussi idéalisé et élaboré soit-il. Comment l’Assomption a t-elle su développer et transmettre ce charisme des origines de génération en génération, l’adapter continuellement tout en assurant une ‘fidélité créatrice’ ?

● Il ne saurait y avoir de contradiction entre le charisme du Fondateur et celui de sa Congrégation. Moyennant quelles garanties ou quels critères d’interprétation ? L’Eglise est-elle intervenue ? Pourquoi ?

● La fonction législatrice est une des tâches des chapitres généraux. Quelles différences fais-tu entre Constitutions, Règle de Vie, Ordonnances, Recommandations et Coutumiers ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

Retour à la page d'accueil "les Ecrits d'Emmanuel d'Alzon"