Anthologie

Le ton d’une enfance et d’une adolescence heureuses (1822)

Cette lettre, la première conservée de toute la volumineuse correspondance d’Emmanuel d’Alzon (1810-1880), remonte au temps de son enfance insouciante passée à Lavagnac à partir de 1816. Elle évoque l’atmosphère familiale chaleureuse, paisible et équilibrée d’un jeune adolescent de douze ans en milieu rural et protégé, dont la compagnie est fortement féminine, sans compter la nombreuse domesticité au service de la belle résidence châtelaine bâtie sur un tertre au-dessus de la vallée de l’Hérault. Les liens familiaux sont empreints de cette douceur de vivre qui enchante les horizons de la plaine languedocienne orientale couverte de vignobles et de cultures céréalières. Le jeune d’Alzon profite des leçons d’un précepteur, un certain abbé Bonnet, qui doit également faire fonction d’aumônier à domicile pour la chapelle du château. Nombre de prêtres habitués, peut-être d’anciens religieux sécularisés à la Révolution, vivent alors ainsi au contact de familles riches qui leur procurent gîte et couvert, moyennant ce service d’éducation première et de culte domestique. Les divertissements à la belle campagne ne sont pas rares, variés selon les saisons : promenades, visites, sports, équitation et chasse. On sait qu’Emmanuel a reçu de son père pour un anniversaire un petit cheval de Camargue grâce auquel il découvre l’environnement de Montagnac et des villages de la région ; une autre fois, son père lui a également fait cadeau de pistolets grâce auxquels il a commencé une collection de trophées de chasse. On a conservé d’une artiste locale, Pauline Lebrun, la peinture d’Emmanuel tenant un oiseau passé d’abord entre les mains d’un taxidermiste, toile offerte par Jean de Puységur en 1883 au P. Picard et gardée longtemps dans l’oratoire des Orantes au Vigan. Cette atmosphère ‘bon enfant’ d’une vie d’aristocrate à la campagne s’accompagne aussi des usages bienséants d’un train d’existence racé : on prend médecine aux moindres alertes du mal, on n’oublie pas les convenances de l’hygiène corporelle et le ton affectueux avec lequel on s’adresse aux parents ne dispense pas les enfants des règles d’une étiquette policée, empreinte de déférence et même de distance respectueuse. On sent à travers ces lignes d’enfant une mesure raffinée faite à la fois de proximité distante et d’affection retenue, à l’image de la mode vestimentaire de la Restauration : élégante mais aussi très ‘collet monté’.

Mon cher Papa,

Je comptais vous écrire au dernier courrier pour vous souhaiter la bonne fête (1), mais maman me dit que, puisque Augustine (2) écrivait, il ne fallait pas envoyer notre lettre à la fois. J’avoue que j’aurais dû vous écrire plus tôt. Mais la petite maladie que j’ai eue m’en a empêché. Maintenant que je suis entièrement remis, je suis quelquefois assez sage pour aller au bain avant dîner. Aujourd’hui, je suis un peu détraqué (3). Augustine a pris aujourd’hui médecine. Mimi (4) est très gentille, et lorsqu’on lui demande où vous êtes : ‘A Paris’, répond-elle. - ‘Et où, à Paris ? - A la Chambre. – Et que fait-il à la Chambre ? – Il dispute. – Et qu’est-il ? – Il est député’. Je vous supplie que cette Chambre et ces ministres ne vous fassent pas oublier vos petits choux qui pensent toujours à vous.

Adieu, mon cher papa. Je suis et serai toujours votre très affectionné fils.

Emmanuel d’Alzon.

E. d’Alzon à son père, Lavagnac, le 11 juin 1822 (date corrigée d’après le manuscrit), Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 1-2

(1)     Le Vicomte Henri Daudé d’Alzon (1774-1864) fêtait son patron, saint Henri, selon le calendrier romain de l’époque, le 15 juillet. La lettre d’Emmanuel porte très explicitement la date du 11 juin 1822 : soit l’enfant a commis une erreur involontaire de datation pour le mois (ce qui semble avoir dicté au P. Vailhé son souci de correction), soit les délais de poste du temps commandaient cette précaution. Il ne fallait pas moins d’une bonne semaine en diligence pour couvrir la distance Paris-Montpellier. Le Vicomte vivait durant les sessions parlementaires à Paris, ayant été élu, selon les dispositions du suffrage censitaire de l’époque, député de l’Hérault, en mai 1822. Toute la famille ira s’y rassembler à la rentrée scolaire 1823 et fera choix d’un hôtel de location, dit Crapelet, rue de Vaugirard n° 9.

(2)     Augustine (1813-1860) est la première sœur d’Emmanuel, sa cadette de trois ans. Elle resta célibataire malgré de nombreux prétendants, vivant à Lavagnac en compagnie de sa famille et y perpétuant les traditions d’une foi chrétienne charitable.

(3)     Terme familier qui désigne des désordres intestinaux, sans doute de même nature que la petite maladie évoquée plus haut.

(4)     Mimi est un diminutif affectif pour la seconde sœur d’Emmanuel, prénommée Marie-Françoise (1819-1869). C’est elle, surnommée plus tard la Comtesse Abraham, qui donna une postérité à la famille d’Alzon en épousant en mars 1837 Anatole de Puységur (1813-1851) dont elle eut trois enfants : Alix (1838-1895), Marthe (1839-1845) et Jean (1841-1910). Maman dans le texte désigne la Vicomtesse Henri d’Alzon, née Jeanne-Clémence de Faventine (1788-1860). Le couple d’Alzon eut un quatrième enfant, Jules (1816-1818), mort bébé. Les propos rapportés de la petite Marie-Françoise font penser aux bons mots et au babillage des enfants de cet âge, écho transformé des conversations d’adultes. Ils ne manquent pas de sel en tout cas. Le député se livre aux lois de la ‘disputatio’, tandis que pour un enfant le fait d’être disputé par ses parents ne lui procure aucune aura parlementaire !

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la période de la Restauration

Emmanuel de Waresquiel, Benoît Yvert, Histoire de la Restauration 1814-1830, Perrin, 2002, 499 pages, collection Tempus.

Sur l’enfance des milieux privilégiés ou populaires de cette époque

On en trouve de nombreux échos dans la littérature de l’époque : ainsi dans Le Petit Chose d’Alphonse Daudet (1868), les Souvenirs d’enfance et de jeunesse d’Ernest Renan (1882), le roman d’Hector Malot, Sans famille (1878) ou encore celui de Charles Dickens, Oliver Twist (1837), peintures parfois très réalistes de milieux sociaux contrastés.

Pour une lecture personnalisée

● A quels traits, la lettre d’Emmanuel d’Alzon montre-t-elle que l’on a affaire à un milieu aisé ?

● Que retiens-tu comme expériences marquantes de ta vie familiale ? Y as-tu trouvé cet équilibre affectif, ce souci d’une éducation des bonnes manières, de la vie en société et cet environnement chaleureux ?

● As-tu eu l’occasion d’exprimer à tes parents les sentiments que t’inspirait leur relation à ton égard ?

● Quels souvenirs d’enfance gardes-tu de la découverte de ton milieu naturel, de ta région, de tes amis et relations de l’époque ?

 

 

 

 Page réalisée par D. Remiot

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