
Une révolution de palais à Paris (1848)
Entre 1830 et 1848, la France connut une sorte de seconde Restauration, incontestablement plus démocratique par rapport à la première, d’inspiration libérale qui choisit la lignée dynastique des Orléans en chassant les Bourbons. Trois journées révolutionnaires à Paris en juillet 1830, dites les Trois Glorieuses, suffirent à ce tour de passe-passe dynastique, qui étouffa toutes les aspirations et velléités républicaines des insurgés. Cependant malgré ses intentions, ce nouveau régime monarchique marqué par un esprit de laïcisation des institutions, une indéniable pratique parlementaire et un vif développement économique du pays, ne parvint jamais à instaurer une véritable démocratie. Porté au pouvoir, le roi-citoyen Louis-Philippe Ier, au passé jacobin plus symbolique que chargé, prit goût à ce pouvoir, entendant non seulement régner mais gouverner grâce à des ministres divisés, consentants ou flottants. Le gouvernement élargit trop faiblement le corps électoral censitaire (250.000 électeurs en 1848, soit un électeur pour 170 habitants, au lieu des 90.000 de 1830), c’est-à-dire limita le droit de vote à la seule classe bourgeoise, proclama les libertés dans la Charte révisée qui, malgré les revendications des classes populaires travaillées par des doctrines socialistes, ne fut pas soumise à un référendum et ne rendit pas ces libertés effectives. Boudé par l’aristocratie légitimiste, le pouvoir fut accaparé par cette minorité bourgeoise, industrielle, commerciale et bancaire qui n’avait rien, malgré la façade, d’une démocratie participative. Très vite le parti du mouvement, favorable aux réformes, céda devant le parti de la résistance aux réformes et se durcit dans un fixisme oligarchique. Louis-Philippe qui se croyait un homme moderne, n’était en fait qu’un ‘despote éclairé’ style XVIIIème siècle. Affronté à d’incessantes tentatives séditieuses de la part des légitimistes (tentative de la Duchesse de Berry en 1832), des masses ouvrières déçues et paupérisées (épidémie du choléra en 1832, soulèvements des canuts lyonnais en 1831 et 1834), des bonapartistes (soulèvement de la garnison de Strasbourg en 1836 et de Boulogne en 1840) et de régicides ou de conspirateurs de tous poils (attentat Fieschi en 1835, attentat Alibaud 1836, insurrection Barbès-Blanqui mai 1839), le pouvoir vacilla après la dégradation économique des années 1846-1847, sur fond de refus obstiné de tout élargissement électoral et de scandales liés au clientélisme (affaire Teste-Cubières, 1847). Le régime fut balayé aussi rapidement qu’il avait été porté au pouvoir, dix-huit ans auparavant.
En trois jours seulement en effet (22, 23 et février 1848), Paris se couvrit de barricades et l’émeute prit la forme d’une insurrection sanglante qui renversa un gouvernement immobile. Le roi abdiqua en faveur de son petit-fils le comte de Paris, prit le chemin de l’exil en Angleterre comme Charles X l’avait fait en 1830, et un autre gouvernement provisoire, victorieux des Tuileries, du palais Bourbon et de l’Hôtel de ville, organisa l’élection d’une Assemblée constituante au suffrage universel. Une agitation politique à caractère socialiste persista jusqu’à la répression brutale des journées insurrectionnelles du 23 au 26 juin. La IIème République, pacifique, qui avait planté les arbres de la liberté, avait sombré dans la violence pour finir étranglée par un coup d’Etat (1851). Le P. d’Alzon qui se trouvait à Paris de janvier à mars 1848 pour y rencontrer Guizot son compatriote, alors président du Conseil, et obtenir le plein exercice pour le collège de l’Assomption, vécut ces journées parisiennes avec calme, tout en participant à de nouveaux projets liés à la presse et à l’organisation d’élections favorables à ses vues.
Mon cher ami,
Votre enthousiasme me ravit. J’entre tout à fait dans l’idée du journal (1) ; seulement il faudrait aller vite, prier M. Aillaud (2) de ne pas annoncer les conférences que ,je voulais donner à Saint-Charles : 1° parce que voilà huit jours que j’ai un mal de gorge continu, à ne pouvoir pas même dire mon bréviaire ; 2° parce que, s’il le faut, je préfère passer mon temps à vous aider dans votre journal qu’à prêcher.
M. Goubier vous a-t-il dit que je lui proposais la formation d’un club ? Pour le moment, je préfère le journal. Vous pouvez le faire paraître quand bon vous semblera. Ne me l’envoyez pas, car je serai à Nîmes, je l’espère, avant qu’il ne soit imprimé. Si ma gorge me le permet, je partirai vendredi soir ; sinon, dimanche soir. Ainsi je serai à Nîmes ou mardi matin ou mercredi au plus tard, s’il plaît à Dieu (3). Puis, il y aura pour nous un point essentiel pour alimenter l’intérêt du journal ; c’est, pour commencer, l’élection de Montalembert qu’il faut absolument enlever. Maintenant, ne vous faites pas illusion. Les républicains actuels ne rêvent qu’une chose, centraliser tout et dès lors détruire toute liberté ; c’est pour cela qu’il faut lutter contre eux en demandant la liberté comme aux Etats-Unis. Il ne faut pas, non plus, se trop mettre contre les protestants. On peut leur montrer qu’ils peuvent, s’ils le veulent, avoir leur part dans cette liberté (4).
Quant à ce qui me concerne, on a singulièrement exagéré ou plutôt on a tout inventé. La seule chose que j’ai faite d’un peu bien a été de ne jamais quitter ma soutane (j’ai été presque le seul). Du reste, le mot d’ordre était de respecter les prêtres partout. On en a vu assister au pillage des Tuileries et on ne leur disait rien. Quant à aller panser les blessés, j’y serais allé, si j’avais cru que cela en valût la peine ; mais la chose a été si vite faite sur le terrain, et les hôpitaux étaient tellement encombrés des dames du faubourg Saint-Germain que l’idée ne m’est pas même venue de me joindre à elles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucun blessé n’a refusé les sacrements, de ceux du moins qui sont morts dans les hôpitaux.
Ici, on s’agite beaucoup pour faire des journaux. Le P. Lacordaire (5) veut en faire un, Montalembert un autre ; avec l’Univers cela fera trois (6). C’est absurde. J’ai promis mon concours pour procurer des fonds au P. Lacordaire, mais il n’y a pas moyen d’espérer le moindre succès ; ils ne veulent paraître que dans six semaines, et dans six semaines les élections seront faites. C’est amer de bêtise. Mais je me sens un peu trop fatigué, je m’arrête. Adieu. Causez de tout ceci avec M. Goubier. Tout à vous.
E. d’Alzon.
E. d’Alzon à Eugène Germer-Durand, Paris, le 6 mars 1848,
Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome C, p. 323-324.
(1) Le journal en question, c’est La Liberté pour tous, titre finalement préféré à celui choisi de La Démocratie catholique. Il parut la première fois le mardi 21 mars, après le retour du P. d’Alzon à Nîmes. Publié trois fois par semaine, sur quatre pages, avec un abonnement annuel de 20 francs, il vécut jusqu’au 31 décembre 1848. Germer-Durand en est le Directeur, Hippolyte Saugrain le gérant et le P. d’Alzon l’inspirateur et bailleur de fonds. Il soutint campagne pour la candidature de Cavaignac en décembre 1848, non du Prince-Président Napoléon.
(2) Chanoine François-Hippolyte Aillaud (1803-1872), curé de la paroisse Saint-Charles de Nîmes depuis 1844 jusqu’en 1850. Le P. d’Alzon, son ami, lui confia la direction de l’orphelinat de la Providence en 1851.
(3) De fait le P. d’Alzon ne rentra à Nîmes que le 17 mars 1848. Il fallait alors deux journées entières pour le voyage, combiner diligence, chemin de fer et sans doute navigation fluviale.
(4) Avec l’établissement du principe du suffrage universel masculin, la donne a changé. A Nîmes, la majorité est devenue nettement favorable à la population catholique. Le P. d’Alzon a vécu toute cette première phase de la révolution politique de février 1848 dans la capitale en témoin plutôt sympathique aux événements : abdication et exil de Louis-Philippe, formation d’un gouvernement provisoire républicain. Les élections générales pour une Assemblée constituante choisie au suffrage universel furent fixées aux 9 et 23 avril 1848, puis les élections municipales pour août et la présidence du régime républicain pour décembre. Le P. d’Alzon conciliateur proposa des listes de panachage à Nîmes, mais l’heure n’étant pas au compromis, ses consignes de modération ne furent pas suivies.
(5) Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861), prédicateur et restaurateur de l’Ordre dominicain en France, fut élu député sous la seconde République. C’était un républicain, libéral de conviction, tandis que Montalembert, monarchiste orléaniste libéral, ne fut surtout en matière politique qu’un opportuniste conservateur, surtout partisan d’ordre, qui se mordit très vite les doigts d’avoir soutenu la candidature du Prince-Président Louis-Napoléon à la présidentielle.
(6) Trois porte-drapeaux catholiques, mais de tendance bien diverse : L’Univers, conservateur et clérical déjà avant l’arrivée de Veuillot en 1843, L’Ere nouvelle lancée le 15 avril 1848, journal républicain et libéral avec Lacordaire, Maret et Ozanam, avant de mourir légitimiste, L’Election populaire, feuille conservatrice du Comité central pour la défense religieuse patronnée par Montalembert, sans compter le libéral et gallican Ami de la Religion patronné par Dupanloup et la Voix de la vérité.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la Monarchie de Juillet
et la Révolution de 1848
André Castelot, Louis-Philippe, le méconnu, Perrin, 1994, 421 p. et Guy Antonetti, Louis-Philippe, Paris, Fayard, 1994, 1000 p.
Hervé Robert, La Monarchie de Juillet, P.U.F., 2000, collection Que sais-je ?
Le P. d’Alzon et le journalisme en 1848 dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome I, p. 522-535. André Pezziardi, Un journal catholique et démocrate, La Liberté pour tous, Montpellier, 1977, 101 p.
Anne Claude Ambroise Rendu, Les journaux du printemps 1848 : une révolution médiatique en trompe-l’œil dans Revue d’histoire du XIXe siècle, 1999-19.
Jean-Marie Mayeur, Les idées politiques du Père d’Alzon, dans Emmanuel d’Alzon dans la société & l’Eglise du XIXe siècle, Le Centurion, 1982, p. 144-164.
Paul Christophe, Les choix du clergé dans les Révolutions de 1789, 1830 et 1848, t. I et II, Lille, 1975 et 1976.
José Cabanis, Lacordaire et quelques autres, Politique et religion, Gallimard, 1982.
Jean Watelet, Bibliographie de la Presse politique et d’information générale, Gard 30, Paris (B.N.), 1985, 125 p.
Pour une lecture personnalisée
● L’instabilité politique de la France au XIXème siècle n’est-elle pas aussi le reflet du long enfantement démocratique de la société ? Où en est ton pays aujourd’hui dans ce processus ?
● Pourquoi le P. d’Alzon s’intéresse-t-il à la politique ? L’implication du clergé dans les questions politiques d’un pays est-elle en soi une bonne chose ? Que recommande l’Eglise à ce sujet ?
● La révolution de février 1848 fut respectueuse du clergé. Pourquoi les révolutionnaires, dans l’histoire des sociétés christianisées, en général ou d’habitude s’en prennent-ils à l’Eglise et au clergé ? D’où vient l’anticléricalisme ?
● Que recommande l’Evangile comme attitudes fondamentales du chrétien dans la cité et devant les autorités publiques ?
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