Anthologie

Une voix au concile d’Avignon (1849)

Le Concordat de 1801 et les Articles organiques ne prévoyaient guère de formes de concertation institutionnelle entre les évêques au XIXème siècle qui prirent ainsi l’habitude de se comporter comme des préfets religieux dans leur diocèse, c’est-à-dire des autocrates locaux reliés directement ou verticalement au Pape, au Nonce et au Ministère des Cultes. Restaient sauves bien sûr les dispositions canoniques prévues par l’Eglise en matière de juridiction entre le métropolitain et ses suffragants, d’ailleurs souvent restreintes. A partir de la seconde République, les évêques se dispensèrent de demander au pouvoir civil l’autorisation de se concerter pour se réunir librement en concile provincial. A l’imitation d’autres déjà avant elle (ainsi Rennes en novembre 1849 ; Lyon en 1850), la métropole d’Avignon tint ses premières assises en décembre 1849. Le P. d’Alzon en tant que vicaire général de Nîmes y participa comme membre de diverses commissions et rédigea même divers projets qu’il soumit en Congrégation, selon la formule de travail adoptée. Ce genre d’assemblée lui servit aussi à tester les dispositions supposées gallicanes ou ultramontaines du haut clergé de sa province ecclésiastique, dispositions particulièrement sensibles dans le domaine liturgique. A l’époque en effet, nombre de diocèses français utilisaient un missel et un bréviaire propres (pour Nîmes, ceux rédigés encore du temps de Mgr de Chaffoy). A l’époque de Napoléon Ier, l’Empire avait diffusé son fameux catéchisme national qui faisait la part belle aux devoirs des fidèles envers la personne du souverain. La législation civile ne s’embarrassait guère de convention pour empiéter sur les traditionnels droits ecclésiaux, pour imposer même par force ou suprématie son point de vue régalien. L’état-civil avait relégué au second plan privé l’état religieux ; le mariage civil était obligatoire avant toute célébration de mariage religieux, le divorce s’était introduit dans la législation française. Cimetières, lieux de culte, érection de croix publiques, processions et autres manifestations cultuelles sur la voie publique étaient soumises au contrôle administratif de l’Etat et des collectivités publiques. Lamennais avait dénoncé avec force cet asservissement moderne des Eglises au joug de l’Etat et s’était prononcé hardiment pour leur séparation, malgré les quelques avantages financiers du Concordat lié à un statut des religions. La publication du manifeste de Montalembert : l’Eglise libre dans l’Etat libre en 1863, suite au Congrès de Malines, fera choc.

Les esprits en 1850-1860 n’étaient pas prêts en Europe à une telle situation qui avait pourtant cours aux Etats-Unis et dont beaucoup vantaient la fécondité à partir de quelques exemples nationaux d’un catholicisme parfois minoritaire : Belgique, Pays-Bas, Irlande, certains cantons suisses. Les promoteurs d’une laïcité de combat se recrutaient surtout dans le camp des adversaires déclarés de la tradition catholique : francs-maçons, libres penseurs, socialistes, intellectuels rationalistes et laïques, minorités confessionnelles non-catholiques, tous et toutes plus ou moins entachés de solides griefs anticléricaux. La papauté et l’épiscopat dans son ensemble quelle que soit d’ailleurs leur sensibilité particulière, préféraient encore s’arranger des inconvénients reconnus du Concordat plutôt que d’un tel saut dans l’inconnu. Le P. d’Alzon, républicain de la veille ou du lendemain, qui n’avait rien d’un tempérament libéral au sens philosophique et politique, entendait surtout pour sa part faire bénéficier l’Eglise du maximum des droits que la situation évolutive des régimes en cours autorisait ou laissait autoriser.

Mon cher ami,

Notre concile (1) marche assez bien ; il sera probablement fini avant Noël. Le vœu pour la liturgie passera (2). Je vous envoie le projet de décret, tel que je l’ai rédigé. A l’exception d’un mot que je n’ai pas encore lu, tout a été approuvé par la Congrégation particulière dont je fais partie. Je vous l’envoie, afin que vous le montriez au nonce (3). Je l’avais d’abord composé de passages tirés des bulles de Clément VIII (4) sur le missel et le bréviaire. Figurez-vous qu’un évêque a trouvé que c’était d’assez bon latin ? Dites au nonce, si vous en avez l’occasion, que l’évêque de Montpellier marche en ce moment dans un bon sens. L’évêque de Valence, quoique se posant en gallican, adoptera le romain ; l’évêque de Viviers, quoique ultramontain, veut toujours d’un bréviaire national ; l’évêque de Nîmes me fait toujours affaiblir tout ce qui sent trop l’amour de Rome, et il est Romain.

Figurez-vous que l’évêque de Valence avait fait mettre dans un décret que les évêques avaient dans leurs diocèses tous les droits qu’a le Pape dans l’Eglise ! Dites également au nonce qu’il y a un projet de décret, adopté dans une Congrégation particulière, qui exprime le désir de rendre le droit des vœux solennels aux Ordres de femmes qui l’avaient avant la Révolution.

L’évêque de Montpellier a été chargé d’une déclaration de respect filial des évêques envers le Pape. Il parait que, quand il l’a lue à ses collègues, il a éclaté en sanglots. L’archevêque d’Avignon le tient pour le quart d’heure entre ses mains.

Vous m’aviez promis de m’écrire ; vous ne l’avez pas fait. Adieu, cher ami . Mille choses aux Veuillot et à Taconet (5). Dites à de Jouenne combien j’ai été peiné de partir sans l’embrasser. Mille fois tout à vous.

E. d’Alzon.

N.B. On m’a pris le projet de décret ; je ne puis le ravoir. Nous en faisons sur la Sainte Vierge, dont le Pape sera content (6). Je cherche à faire passer la proposition que les évêques solliciteront du gouvernement une plus grande liberté au sujet du mariage. Vous comprenez que c’est dans le sens des empêchements dirimants.

E. d’Alzon à Melchior Du Lac, Avignon, le 14 décembre 1849,

Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome C, p. 516-517

Jean-Melchior Du Lac et d’Aure (1806-1872), ami de jeunesse d’Emmanuel, ex-séminariste et postulant bénédictin à Solesmes, journaliste à L’Univers.

(1)     Le Concile provincial d’Avignon s’est tenu du 7 au 23 décembre 1849. Sous la juridiction de l’archevêché d’Avignon dont le titulaire est entre 1848 et 1863 Mgr Jean-Marie-Mathias Debelay (1800-1863), la circonscription métropolitaine regroupait alors les diocèses de Montpellier (Mgr Thibault), de Nîmes (Mgr Cart), de Valence (Mgr Chatrousse) et de Viviers (Mgr Guibert).

(2)     Il s’agit d’un vœu d’adoption au passage de ces diocèses à la liturgie romaine alors que le propre diocésain y est toujours en exercice.

(3)     Le nonce à Paris, de 1842 à 1850 est à l’époque Mgr Raffaele Fornari (1788-1854), créé cardinal en septembre 1850.

(4)     Clément VIII (1536-1605), pape de 1592 à 1605. Il fit publier  une édition corrigée de la Vulgate (1592), réconcilia Henri IV avec la foi catholique (1595) mais désapprouva l’édit de Nantes (1598).

(5)     Louis Veuillot (1813-1883) a pris la direction de L’Univers en 1843. Le Père d’Alzon connaît toute la famille : le couple (Louis et Mathilde née Mercier, 1824-1852) et leurs filles, le frère de Louis, Eugène (1818-1905) et son épouse née d’Aquin (+ 1906), leur sœur Elise (1825-1911) qui éleva la famille de son frère après le décès de Mathilde : Marie (1846-1855), Agnès (1847-1945), Gertrude (1849-1855), Lucie ou Luce (1850-1892), Thérèse (1851-1852), Madeleine (1852-1855).

Eugène Taconet (+ 1884) est un homme d’affaires, industriel du Havre, qui reprit L’Univers frappé par le censure impériale en 1860 et fonda Le Monde.

(6)   Il s’agissait déjà de promouvoir le culte de la Vierge Marie dans le sens d’une définition à venir de son Immaculée Conception.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur le Concile d’Avignon de 1849

Marie-Augustin Canron, Relation sur le concile d’Avignon de 1849, Avignon, 1851.

Brigitte Basdevant-Gaudemet, Le jeu concordataire dans la France du XIXème siècle, Paris, P.U.F., 1988, 298 p.

Pour une lecture personnalisée

● A ton avis, qu’est-ce qui aujourd’hui supplée dans l’Eglise de France au genre ‘concile provincial’ comme structure ecclésiastique d’animation chrétienne ? Comment les évêques d’un pays sont-ils conduits à travailler ensemble de nos jours ?

● Qu’est-ce qui existe aujourd’hui comme éléments généraux proposés pour la prière chrétienne et comme éléments nationaux ou propres ?

● Qu’entends-tu aux problèmes et questions de juridiction dans l’Eglise ? Au niveau central de la papauté, au niveau épiscopal d’un pays, au niveau métropolitain d’une province ecclésiastique, au niveau diocésain ?

● Pourquoi un évêque en France au XIXème siècle ne pouvait-il qu’exceptionnellement se concerter avec ses confrères voisins ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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