
Dans la galère du Conseil supérieur de l’Instruction publique (1850)
La nomination du P. d’Alzon au Conseil supérieur de l’Instruction publique en 1850 est due à cette personnalité catholique et politique de premier plan qu’était Montalembert au temps de la deuxième République et aux premiers jours du Second Empire. On sait que le Fondateur n’y mit aucun empressement et même qu’il chercha à se dérober. Sa candidature d’ailleurs ne faisait pas l’unanimité dans les rangs des politiques : le ministre de Parieu, par exemple, n’y était pas favorable et il fallut toute l’obstination de Montalembert qui rencontra à ce sujet Falloux et le futur Napoléon III, pour forcer finalement la main au P. d’Alzon qui aurait volontiers laissé la place à son ami Germer-Durand. Sans son approbation expresse, d’Alzon qui a même notifié par télégraphe à Montalembert un refus direct, vit son nom paraître sur la liste des membres désignés au Moniteur universel, ce journal créé par Panckoucke en 1789 et devenu le journal officiel de l’Etat entre 1799 et 1868.
D’Alzon a obtenu en décembre 1848 du ministre Freslon le plein exercice pour son collège de Nîmes. De Parieu a fait voter le 15 mars 1850 le projet de loi que son ami Falloux a préparé sur l’enseignement et qui porte son nom. Cette loi établit un régime de liberté pour l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire, revendication permanente des catholiques sous la Monarchie de Juillet. Même si elle ne satisfit pas les catholiques légitimistes et ultras des sphères politiques et épiscopales, elle permit le développement des institutions catholiques d’enseignement grâce notamment aux facilités qu’elle autorisait pour la nomination des maîtres, la lettre d’obédience des religieux et des religieuses faisant fonction de certificat de capacité. Dans le même esprit de pseudo-consensus politique du temps qui regroupait le gros des forces politiques du catholicisme dans le Parti de l’Ordre (malgré bien des divisions internes entre toutes les étiquettes et les nuances de leurs représentants à la Chambre : conservateurs, libéraux, républicains, légitimistes, orléanistes, bonapartistes), la loi votée entra dans les faits. Le Conseil supérieur de l’Instruction publique qui se réunit rue de Grenelle, héritier de l’ancien Conseil de l’Université impériale, fut modifié et remanié pour accueillir notamment des évêques et des membres représentatifs du clergé dans l’enseignement. C’est à ce titre et dans ce contexte que le P. d’Alzon dut sa nomination, préféré à son ami Germer-Durand que Thiers trouvait trop obscur.
Cependant le P. d’Alzon qui en 1848 avait goûté (à en être durablement dégoûté !), à son corps défendant, aux flexibilités des politiques et des politiciens, ne tenait pas à jouer les bons offices de ces représentants chargés de toutes les intentions les plus contraires. A Nîmes, sa réputation de républicain de la veille, du jour ou du lendemain lors des élections législatives et municipales lui avait aliéné pour un temps les faveurs du clan légitimiste, et, y compris dans sa propre famille, lui avait causé des déboires sérieux pour le recrutement du collège et des griefs pénibles pour son affection familiale. La sœur du P. d’Alzon elle-même, Mme de Puységur, avait cru bon de retirer sa fille Alix de chez les Religieuses de l’Assomption, parce que soit-disant entachée de l’esprit républicain qui régnait à Chaillot, cet esprit du jour attribué par contagion à la mauvaise influence de la Supérieure sur son frère, l’abbé d’Alzon. A Nîmes, même son ami de toujours le poète Reboul ne lui reprochait-il pas dans l’intimité le fait d’une alliance contre-nature, allant jusqu’à écrire que l’Eglise n’avait rien à gagner aux caresses qu’elle croyait devoir faire à la révolution ! On comprend aisément que le P. d’Alzon n’entendait pas se fourvoyer, au moins sans précaution, dans la galère des politiques ou des officiels.
… Je viens de faire retenir ma place pour de demain en huit. Je serai (mais n‘en dites encore rien) à Nîmes jeudi dans la journée (1). Que pensez-vous des obsessions que l’on me fait pour faire partie du Conseil supérieur d’instruction publique (2) ? Quand je dis qu’on me fait des obsessions, c’est Montalembert, que je n’ai pas encore vu, mais qui m’écrit pour cela ; c’est M. Michel (3) qui en fera partie, à ce qu’il paraît, et qui voudrait bien m’avoir pour collègue ; ce sont quelques autres personnes encore ; et pourtant, je n’éprouve pas le moindre désir d’aller me fourrer dans cette galère, où je prévois bien des ennuis et peu d’avantages. Cependant, ne parlez pas non plus de ceci autour de vous. Je semblerais prendre un air d’importance, que pour tout au monde je ne veux pas me donner.
Je comptais emmener Cabrières (4) avec moi, mais ses supérieurs s’y opposent. J’ai reçu, ce matin, une lettre de M. Tissot, des plus satisfaisantes. Veuillez lui dire que je ne lui réponds pas, parce que j’avais commencé à vous écrire hier, quoique je termine aujourd’hui 15 juillet. Les Parisiens s’amusent prodigieusement à voir un homme à cheval enlevé par un ballon ; c’est le grand plaisir pour le quart d’heure (5).
Adieu, mon cher ami. Dans huit jours je serai en route pour Nîmes et je vous assure qu’il m’en tarde. Mille fois à vous.
E. d’Alzon.
E. d’Alzon à Eugène Germer-Durand, Paris le 15 juillet 1850,
Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome C, p. 588-589
(1) C’est-à-dire pour le 24 juillet 1850. En fait le P. d’Alzon ne partit de Paris que le 23 juillet pour être à Nîmes le 25 juillet au matin.
(2) Le Conseil supérieur de l’Instruction publique est une instance administrative auprès du Ministère de l’enseignement. Il fut créé dès 1808, mais après le vote de la loi Falloux en 1850 il fut remanié pour être élargi à 24 personnalités ‘extérieures’ (clergé, Conseil d’Etat, représentants de l’enseignement libre) pour huit universitaires. Le P. d’Alzon y siégea de 1850 à 1852. Ce Conseil donnait son avis sur les projets de réforme, la politique de l’enseignement et jouait le rôle de tribunal suprême pour les affaires disciplinaires.
(3) M. Claude-Louis Michel (1795-1874), connu et très estimé par le jeune d’Alzon au collège Stanislas, est un professeur de l’enseignement public, auteur d’ouvrages de pédagogie. Bien connu également de Mère Marie-Eugénie de Jésus, il termina sa carrière comme Directeur des études à l’Institut agrono-mique de Versailles et professeur de français à l’école municipale de Turgot à Paris.
(4) L’abbé Anatole de Cabrières (1830-1921), ancien élève du collège de l’Assomption, n’était encore que séminariste à Saint-Sulpice à Paris en 1850. Prêtre en 1853, second du P. d’Alzon au collège de 1855 à 1857, il devint ensuite secrétaire de Mgr Plantier, fut nommé vicaire général à Nîmes en 1863, puis promu évêque de Montpellier en 1873, enfin créé cardinal en 1911.
(5) L’invention des montgolfières date de 1782 par deux frères ardéchois, Joseph (1740-1810) et Etienne (1745-1799) de Montgolfier. Appelée aussi ballon ou aérostat, la montgolfière avait reçu une application militaire à Fleurus (1794), mais ne servait plus guère alors que d’attraction dans des spectacles publics.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la période de la
Deuxième République
Karl Marx a publié sept articles de 1851 à 1862 qu’il a rassemblés sous le titre ‘Le 18 brumaire de Louis Bonaparte’. Il y décrit à chaud les événements qui ont mené au coup d’Etat du 2 décembre 1851 en les replaçant dans leur contexte économique et social.
Alexis Clérel de Tocqueville, Souvenirs de 1848, texte établi par Luc Monnier, 1964, Folio Gallimard.
Inès Murat, La IIe République (1848-1851), Paris, Fayard, 1987, 533 p.
Le P. d’Alzon membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique (1850-1852) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome I, p. 536-550.
Pour une lecture personnalisée
● Quels sentiments laisse percer E. d’Alzon quant à son éventuelle nomination ? Pourquoi d’après toi ?
● Participer ou non à une structure officielle gouvernementale te paraît-il opportun pour un membre du clergé qui n’entend pas se laisse rattraper ou utiliser par le milieu politique?
● Le Père d’Alzon a-t-il rencontré dans ce Conseil supérieur des personnalités importantes et influentes ?
● Quels avantages, selon toi, peut-on retirer d’une nomination au plan national ?
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