
Un opposant irréductible et ultramontain au Second Empire (1852)
Le P. d’Alzon se trouvait à Paris en décembre 1851 pour participer aux séances du Conseil supérieur de l’Instruction publique. Il fut encore une fois le spectateur involontaire des événements politiques qui se déroulèrent dans la capitale avec le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Il n’éprouva certes guère de regrets pour le régime déchu, la Seconde République, d’ailleurs si peu républicaine puisqu’aux mains des conservateurs. Pour l’élection présidentielle de décembre 1848, il avait déjà tenu à voter et à faire voter pour le candidat républicain modéré, le général Cavaignac. Avec 4. 454. 000 voix, le Prince-Président l’emporta largement, mais Cavaignac obtint un score plus qu’honorable avec 1. 448. 000 voix, surtout dans les départements du Gard et de l’Hérault. Le nom de Napoléon n’avait rien d’agréable aux oreilles du P. d’Alzon. Quelle attitude aurait ce parent de l’ex-empereur envers l’Eglise que son oncle avait persécutée ? On savait d’autre part ce neveu guère attaché de cœur aux traditions catholiques et même s’il passait pour un crétin facile à diriger, l’avenir n’était pas sans obscurité.
La donne changea en 1852, avec la proclamation de l’Empire. D’Alzon, toujours politiquement légitimiste de coeur, rayé sans explication du Conseil supérieur de l’Instruction publique en janvier 1853, se garda bien de donner des gages d’approbation au nouveau régime et à son personnel politique. On l’avait vu déjà mieux le 30 septembre 1852 lors de la visite à Nîmes du Prince-Président venu poser la première pierre de la construction de l’église Sainte-Perpétue. Ce voyage en province ne cachait pas en fait son véritable but, préparer l’opinion publique à la restauration de l’Empire. Le P. d’Alzon alors en déplacement à Paris ne crut pas nécessaire de revenir à temps et son absence remarquée en haut lieu lui coûta, paraît-il, la Légion d’honneur. On ne saurait s’étonner de ce que la reconduction du P. d’Alzon comme vicaire général en 1855 par Mgr Plantier ait traîné dans les bureaux officiels, accompagnée de mises en garde défavorables. Mais à partir de 1859, avec la politique italienne de l’Empereur qui déboucha sur l’amputation des Etats pontificaux, le P. d’Alzon, ultramontain de premier rang, manifesta ouvertement son hostilité à Napoléon III, pour des raisons religieuses certes, mais avec des prises de position politiques marquées : pétitions, manifestations, candidature à des élections cantonales dans l’Hérault contre le candidat officiel Marès (1861), sermons offensifs à Nîmes qui déclenchèrent une procédure de procès, recrutement de volontaires pour les troupes pontificales, soutien énergique aux actions de Mgr Plantier dénoncé par la propagande officielle comme le tapageur de Nîmes. En 1863, la politique de Napoléon III amorça une détente avec l’Eglise, pour des raisons externes de recherche de soutien intérieur devant la montée grandissante de l’opposition républicaine et de la coalition de l’union libérale. Mais la nomination de Victor Duruy, anticlérical déclaré, au poste de ministre de l’Instruction publique comme d’ailleurs la publication du Syllabus en 1864 n’étaient pas de nature à réconcilier le clergé avec le régime.
La politique internationale de l’empereur après 1860 devint désastreuse : Napoléon III déçut les espoirs italiens même après le retrait des troupes françaises de Rome (1864), entreprit une expédition militaire folle au Mexique qui se termina par une retraite humiliante (1867), laissa la Prusse menacer les frontières françaises après Sadowa (1866), n’obtint de Bismarck aucune compensation territoriale sur le Rhin et se laissa surprendre par la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne. Une France isolée et mal préparée militairement déclara à une Prusse surarmée une guerre malheureuse et comme perdue d’avance. Par la capitulation de Sedan (1870), il perdit son dernier soutien, l’armée. Blessé comme tout le pays dans son orgueil patriotique, le P. d’Alzon s’en remit à la Providence sinon pour un avenir meilleur, du moins pour un présent moins noir.
Mon cher enfant
Toutes les agitations de ces jours-ci m’ont empêché de vous répondre (1). Les troupes se sont battues à force toute la nuit, mais nous n’avons plus aucune nouvelle ; les journaux sont interdits et je ne sais si cette lettre vous parviendra. J’ai su par le jeune de Cetto (2), qui a dîné hier chez son oncle le g[énér]al Lawoestine (3), que l’on était maître du mouvement. Il paraît même qu’on le laisse se développer, afin de taper plus ferme. Les troupes sont furieuses et veulent prendre leur revanche de 48. Le Conseil supérieur va être très probablement ajourné. Demain nous saurons la volonté du ministre (4), car il faut obéir à cette très haute volonté. Adieu, prions pour que Dieu tire le bien de toutes ces choses si sombres et si tristes. Tout à vous en Notre-Seigneur.
E. d’Alzon.
Les représentants ont tous été relâchés (5).
E. d’Alzon à Etienne Pernet, Paris, le 5 décembre 1851,
Lettres, d’après édit. P. Touveneraud, Rome, t. I, 1978, p. 114-115
(1) Le coup d’Etat, soigneusement préparé dans l’ombre par Saint-Arnaud, Persigny et Morny, se déroula le 2 décembre 1851, date symbolique anniversaire du sacre de Napoléon Ier (1802) et de la victoire d’Austerlitz (1804) finalement retenue après avoir été fixé au 20 novembre.
(2) Contrairement à ce qu’affirme le P. Touveneraud (Lettres, t. I, p. 114 n. 1), le jeune de Cetto qui prenait des leçons au collège assomptionniste du Faubourg Saint-Honoré et dont la famille était alliée à celle des Polignac, n’était pas le fils de l’ambassadeur de Bavière, mais plutôt celui d’un employé ou attaché à cette ambassade. L’histoire a retenu le nom d’un diplomate bavarois de Cetto, artisan de la Confédération du Rhin, Anton Freiherr von Cetto (1756-1847) : cf sa biographie par Neri Daniela, édit. Thorbecke, 1993. Mais en 1851, selon l’Almanach National, l’ambassadeur de Bavière à Paris (15, rue d’Aguesseau) se nommait M. de Wenland.
(3) Général Anatole-Charles-Alexis Becelair, Marquis de La Woestine (1786-1870), sénateur en 1852 et gouverneur des Invalides à Paris en 1863, qui a effectivement épousé en 1806 une Françoise-Henriette de Cetto. Ce couple demeura sans enfants.
(4) Le ministre de l’Instruction publique et des Cultes en décembre 1851 est Hippolyte Fortoul (1811-1856).
(5) 216 parlementaires ont été arrêtés à partir du 2 décembre, tous progressivement relâchés ; mais le bilan humain des journées comprises entre le 2 et le 15 décembre était plus lourd : une vingtaine de tués pour l’armée, 300 civils au moins, 800 blessés, plus de 2000 arrestations, plus de 9500 déportés. Victor Hugo choisit l’ exil volontaire. Proportionnellement les réactions au coup d’Etat en provinces furent plus vives.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur le coup d’Etat du 2
décembre 1851
Henri Guillemin, Le coup du 2 décembre, Gallimard, 1951.
L. Willette, Le coup d’Etat du 2 décembre 1851, 1982.
J. Goirand, Documents pour servir à l’histoire de l’insurrection du département du Gard contre le coup d’Etat du 2 décembre, 1883, 191 p.
J. Maurain, La politique ecclésiastique du second Empire, Paris, 1930, p. 354-485.
Pierre Touveneraud, La participation du P. d’Alzon à la défense des Etats pontificaux 1859-1863, p. 392-395 dans Pages d’Archives, II (octobre 1960), p. 385-410.
Sous la direction de Jean Tulard, Dictionnaire du Second Empire, Fayard, 1995, 1347 p.
Le P. d’Alzon défenseur des droits du Saint-Siège (1859-1870) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome II, p. 674-692.
Pour une lecture personnalisée
● Quels devoirs de réserve les membres du clergé sont-ils tenus de respecter en matière de choix ou de préférences politiques ?
● Les quelques expériences politiques du P. d’Alzon te semblent-elles heureuses ? Pourquoi ?
● Quelles convictions peuvent guider tes choix politiques ? L’Evangile peut-il les éclairer ?
● L’engagement ecclésial ne devrait-il pas constituer une sorte de frein pour les passions politiques, les engouements nationaux et patriotiques ?
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