
Sur fond de la querelle gaumiste (1853)
Il n’est pas prouvé que le P. d’Alzon ait rencontré les deux frères prêtres Gaume, Jean-Alexis et Jean-Joseph, mais seulement le premier (Lettres, t. I, p. 50). Et pourtant il est manifeste qu’il a témoigné à leur égard d’une communion de pensée scellée dans la même ferveur ultramontaine. Jean-Joseph connut la notoriété lorsqu’il publia en 1851 son livre-manifeste : Le ver rongeur des sociétés modernes ou le paganisme dans l’éducation. Cela lui valut une brouille retentissante avec son évêque, Mgr Dufêtre, de Nevers, et avec Mgr Dupanloup, jeune évêque d’Orléans. Soutenu par le cardinal Gousset de Reims qui le fit vicaire général honoraire de son diocèse et par Louis Veuillot qui prit fait et cause pour lui dans L’Univers, il y soutenait que l’usage exclusif des auteurs païens dans les études classiques était une des causes de la décadence de la société chrétienne. Il aurait voulu qu’on y introduise les Pères de l’Eglise, tant grecs que latins. Comme souvent dans les batailles idéologiques à la française, l’exclusive changea de camp : on défendit d’une façon aussi absolue l’idée d’une substitution totale des auteurs païens par les auteurs chrétiens pour les classes d’humanités. Rome sollicitée, où la présence multiforme de l’Antiquité imprégnait toute l’histoire et sa culture, intervint dans un sens plus mesuré en prônant un judicieux dosage ou mélange par l’encyclique Inter multiplices (1854).
Le Père d’Alzon que toutes les questions sur l’éducation passionnaient, n’entendait pas exclure des études classiques dans son collège tout contact littéraire avec les auteurs païens. Partisan certes d’une réforme qui inclut le double héritage, il avait émis le projet dans les colonnes de la Revue de l’enseignement chrétien de publication d’auteurs chrétiens à Nîmes. Jules Monnier fut un des premiers à produire des brochures en 1851-1852 présentant des textes latins tirés des Pères de l’Eglise (Ambroise, Lactance, Avit). De son côté Germer-Durand prévoyait la publication parallèle de six collections de textes grecs. Mais du cercle des initiés, la querelle des classiques était déjà passée à celui du grand public. Un chanoine d’Autun, l’abbé Landriot, préconisé en 1856 évêque de La Rochelle, publiait en 1852 un gros ouvrage sur la même controverse, intitulé : Examen critique des Lettres de l’abbé Gaume sur le paganisme dans l’éducation, après avoir donné en 1851 les Recherches historiques sur les écoles littéraires du Christianisme, suivies d’observations sur le Ver rongeur. Avec Mgr Dupanloup, autre fin lettré du monde de l’éducation catholique, la querelle rebondissait par mandements d’une question d’école à un problème d’Eglise. S’appuyant sur la tradition de l’Eglise, Dupanloup privilégiait une interprétation chrétienne des ouvrages païens depuis le concile de Trente. Des mêmes textes et des mêmes autorités, les Pères de l’Eglise, on pouvait d’ailleurs se prévaloir des deux thèses absolument contraires jusqu’à ce que survint un apaisement souhaitable pour imposer aux extrémistes de tout bord un point de vue logiquement complémentaire (Roma locuta causa finita) assorti d’un bon gros sens pratique. Rome mit fin en 1854 à une controverse dont les excès finissaient par être défavorables aux intérêts catholiques eux-mêmes.
Monsieur l’abbé
Mille remerciements pour le récit de votre voyage à Rome (1), que vous voulez bien me communiquer. Vous voilà vengé au-delà de ce que vous pouviez espérer, et vengé comme un prêtre de Jésus-Christ peut l’être. Cette lettre du Pape est un événement pour les études (2). Je comprends que vous ne vouliez pas lui donner une trop grande publicité. Cependant il faudra bien qu’il en transpire quelque chose. Songez que vos efforts seront maintenant légitimés contre toutes les attaques des partisans de l’ancien système.
J’aurais bien le désir de vous faire une question, si elle ne devait pas être indiscrète. Où allez-vous planter votre tente ? Retournez-vous à Nevers (3) ? Vous appliquerez-vous à mettre en pratique vos principes désormais victorieux ? Voyez ce que je me permets de chercher !
Veuillez agréer, Monsieur l’abbé, l’hommage de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.
E. d’Alzon.
Et notre projet d’Université catholique, que devient-il (4) ?
E. d’Alzon à l’abbé Gaume, Nîmes, le 11 avril 1853,
Lettres, d’après édit. P. Touveneraud, Rome, t. I, 1978, p. 259-260
L’abbé Jean-Joseph Gaume (1802-1879) est un prêtre natif du diocèse de Besançon, passé au service de celui de Nevers (1827), vicaire général (1843-1852), demeurant ensuite à Paris où son frère l’abbé Jean-Alexis est vicaire général de Mgr Affre puis de Mgr Sibour (1842-1856). Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le fameux Ver rongeur des sociétés modernes qui déclencha la dite querelle gaumiste.
(1) Nous ne possédons plus ce récit du voyage à Rome de l’abbé Gaume. En 1843-1844, il avait déjà accompli un long séjour à Rome, avait été reçu par Grégoire XVI et publia un ouvrage : Les Trois Rome, 4 volumes, 1847.
(2) Sur la demande de l’abbé, Pie IX lui a fait adresser par son secrétaire, Mgr Fioramonti, une lettre que nous ne connaissons qu’indirectement et seulement par des extraits reproduits dans une correspondance de l’abbé au cardinal de Reims, Mgr Gousset (18 mars 1853), où ne figuraient que des éloges et des encouragements du Pape, non ses réserves. L’encyclique de Pie IX Inter multiplices, datée de Rome du 21 mars 1853, ne fut publiée dans L’Univers que le 11 avril 1853.
(3) L’abbé Gaume, en froid avec Mgr Sibour à Paris, retourna dans la capitale se livrer à ses nombreux travaux d’édition dans la maison fondée avec ses frères, rue Cassette n° 4. En 1872, Rome lui confia la direction de l’œuvre apostolique et lui donna le titre de protonotaire apostolique..
(4) Projet d’Université catholique ? Le P. d’Alzon en était un adepte résolu lui qui dès le mois d’août 1851 avait lancé à Nîmes l’ambitieux projet d’une amorce d’une Université Saint-Augustin, maison de hautes études littéraires, scientifiques et théologiques, le développement d’une Ecole préparatoire aux grandes écoles de l’état, d’une Ecole normale pour la formation des maîtres et la Revue de l’enseignement chrétien. Les Universités catholiques en France ne verront le jour qu’après 1875 et le vote de la loi Laboulaye.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la querelle des auteurs
classiques et païens
La querelle gaumiste déborda outre-Atlantique jusque sur les bords du Saint-Laurent : cf les œuvres d’Alexis Pelletier et d’Henri-Raymond Casgrain au Québec.
Daniel Moulinet, Les classiques païens dans les collèges catholiques ? Le combat de Mgr Gaume, Cerf, 1995, 496 p. dans collection Histoire religieuse de la France.
Gérard Cholvy et Nadine-Josette Chaline, L’enseignement catholique en France aux XIXe et XXe siècles, Cerf, 1995, 296 p. dans collection Histoire religieuse de la France.
Pour une lecture personnalisée
● Comprends-tu les querelles d’opinion, de sensibilité et de tendance dans l’Eglise ? Jusqu’à quel point te paraissent-elles légitimes et bénéfiques?
● La papauté sous Pie IX donna de nombreux gages d’approbation et d’encouragement au parti ultramontain en France. Comment cela se manifestait-il ?
● Le parti gallican et libéral, représenté surtout par Mgr Dupanloup, ne resta pas pour sa part inactif. Quels étaient à tes yeux les véritables enjeux des différends derrière les combats de plume et les recours à Rome ?
● Pourquoi et comment à ton avis le P. d’Alzon dont la jeunesse avait été séduite par les idées mennaisiennes, a-t-il évolué vers un ultramontanisme intransigeant et parfois agressif ?
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