Anthologie

L’épreuve de la maladie (1854)

N’en déplaise à Léon Daudet qui qualifiait le XIXème de stupide, ce siècle a été un grand siècle pour la médecine en général et la chirurgie en particulier, la reine des applications et des expérimentations de la faculté : les travaux de Virchow, de Darwin, de Claude Bernard, de Chatin, de Pasteur, de Pollender, de Show, de Charcot et de Vulpian, pour n’en citer que quelques-uns parmi tant d’autres, ont fait progresser ces disciplines qui restaient jusque-là très empiriques. On ne peut pas dire que les guerres soient un progrès moral pour l’humanité, et pourtant toutes ces batailles qui encombrent l’histoire humaine, ont été à leur manière des lieux-événements aux conséquences humanitaires capitales. Pensons à la généralisation de l’anesthésie, mise au point aux Etats-Unis et pratiquée largement après les boucheries de la guerre de Sécession, évoquons les cauchemars d’Henri Dunant après Solferino qui l’incitèrent à jeter les bases de la Croix-Rouge et songeons déjà aux prouesses réalisés par Larrey sur les champs de bataille au temps de Napoléon Ier.

Comme tout mortel, le P. d’Alzon a payé son tribut à la maladie. Bien que de constitution solide, il a ébréché très tôt et très vite son capital santé, selon ses propres dires, en malmenant son organisme par des repas expédiés, un train d’existence mené à grande vitesse sur tous les chemins et dans tous les temps, des heures de sommeil écourtées et un accroissement de nervosité dont son entourage fit sûrement les frais. A lire de près le témoignage de sa correspondance, on se laisse très vite gagner par une impression d’usure accélérée, une réalité aussi pénible de maux continuels dont de fortes migraines. Les dents et l’estomac furent ses points faibles, soignés ou soulagés avec la pharmacopée de l’époque : le lait d’ânesse, les pilules d’opium et les tisanes de toute composition, pour le reste les habituelles saignées ou sangsues et autres vésicatoires. Mais en mai 1854, le mal fut beaucoup plus sérieux avec une sérieuse alerte conduisant à une menace d’hémiplégie. Le P. d’Alzon dut alors accepter un traitement approprié de longue durée : plus de repos, des séjours en cure d’eau, un peu de ménagement en attendant de pouvoir remonter sur sa bête. C’est dans ces circonstances qu’il découvrit le bienfait des eaux de Lamalou-les-bains, une station thermale encore méconnue que chercha à développer son ami et médecin traitant, le Dr Privat. Marie-Eugénie de Jésus avait ses habitudes thermales dans les Pyrénées à Cauterets, le P. d’Alzon a fréquenté Vichy dans le Massif Central (1854) ou Bagnères de Bigorre dans les Pyrénées (1868), mais Lamalou l’emporta à cause du bienfait médical de ses eaux, sans oublier celles de Cauvalat au Vigan. Il n’a jamais manqué de médecins à l’Assomption pour que peut-être, un jour, l’un d’eux se livre sérieusement à une étude clinique approfondie, même rétrospective, quant à la santé du Fondateur.

Lamalou reste en tout cas le lieu privilégié par excellence où le P. d’Alzon peaufina les chapitres du Directoire (1859) et d’où partirent les fameuses lettres aux Adoratrices, sortes de méditations où le malade qu’il était sut s’abstraire de son mal pour en approfondir le mystère inépuisé dans une lecture spiritualisée de la souffrance.

Ma chère Mère,

Enfin, je suis pris, et dans mon lit, après quelques petits coups de sang qui ne sont rien, mais que je veux empêcher de devenir graves. Je suis constamment assoupi, et le petit qui tient la plume (1) a veillé toute la nuit une marmotte. On m’a fait une assez forte application de sangsues, et l’on va m’administrer quelques médecines. Bref, si je veux me lever, je tombe par terre sans me trouver mal ; ce qui me fait préférer à toute autre la position horizontale.

Je vais essayer de faire en règle un billet pour Mlle de P[élissier] (2). Veuillez dire à Mme de Gastebois (3) que je ne puis lui répondre de quelque temps. Seriez-vous assez bonne pour faire savoir à M. Poujoulat (4) le motif pour lequel je ne lui réponds pas ?M. Roux-Lavergne (5) se chargera de son article. Mon médecin veut m’envoyer à Vichy. Il est certain que j’ai besoin de très grand repos et d’une absence absolue de mes préoccupations ordinaires. J’aurais autre chose à vous dire, mais la tête me fait trop de mal en ce moment, et j’arrête.

Adieu, ma chère fille. Je me crois passablement pris. Il y a eu aujourd’hui trente ans que j’ai eu quelque chose de semblable (6).

E. d’Alzon.

E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 20 mai 1854,

Lettres, d’après édit. P. Touveneraud, Rome, 1978, tome I, p. 430

(1)     Cette lettre a été dictée par le P. d’Alzon à son secrétaire d’occasion, le Frère Marie-Joseph Lévy (1833-1879).

(2)     Mlle Amélie de Pélissier, dirigée spirituelle du P. d’Alzon, devenue en avril 1856 par mariage Mme Louis-Joseph-Josias de Gaillard d’Escures (+ 1919). Le mariage eut lieu dans la chapelle des Religieuses de l’Assomption à Chaillot.

(3)     Mme de Gastebois est membre du Tiers-Ordre de l’Assomption à Paris dont elle a été quelque temps prieure.

(4)     Jean-Joseph-François Poujoulat (1800-1880) est un écrivain, journaliste, qui fut député en 1848-1849, éditeur des lettres de saint Augustin et de Bossuet notamment. Il a épousé une parente de Marie-Eugénie de Jésus, Marie Foulon (+ 1856).

(5)     Pierre-Célestin Roux-Lavergne (1802-1874), philosophe, docteur ès-lettres, auteur d’ouvrages, député en 1848, rédacteur à L’Univers, devenu prêtre après son veuvage (1855), quelque temps professeur au collège de l’Assomption de Nîmes.

(6)     Le P. d’Alzon fait allusion à sa maladie du 20 mai 1824, jour où il aurait dû faire sa première communion à Paris, remise à plus tard.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la santé du P. d’Alzon et la médecine au XIXème siècle :

André Favard, Emmanuel d’Alzon à Lamalou. Evocation sonore, juin 1991, 4 pages.

Midi libre, 7 juillet 1987 : Lamalou-les-Bains. Il y a 130 ans : Emmanuel d’Alzon. Le texte de cet article d’André Favard a été reproduit dans A.T.L.P., 1987, n° 52, p. 8-9.

Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, sous la direction du Dr Jaccoud, Paris, édit. Baillière, publié entre 1864 et 1886, 40 volumes.

Dominique Lecourt, Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, P.U.F. Quadrige, 2004.

Jean-Charles Sournia, Histoire de la médecine, La Découverte, réédition. 2004.

Louis Dulieu, La médecine à Montpellier du XIIème au XXème siècle, P.U.F, 6 tomes, 1988.

Pour une lecture personnalisée

● Quelles idées te fais-tu de la médecine et des médicaments au XIXème siècle ?

● Pour un malade frappé de menace d’hémiplégie, ne trouves-tu pas que le P. d’Alzon conserve toute sa tête et garde encore fortement le souci de ses préoccupations ordinaires ?

● Quels avantages corporels et spirituels le P. d’Alzon a –t-il retiré de ses cures d’eau à Lamalou-les-Bains ? Quels liens fais-tu entre guérison et salut ?

● Le P. d’Alzon a usé dans sa vie de nombreux médecins, même si ses proches ont pu lui faire le grief de ne pas assez se préoccuper de sa santé. Pour un religieux apostolique, la santé n’est-elle qu’un capital à ébrécher ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

Retour à la page d'accueil "les Ecrits d'Emmanuel d'Alzon"