Anthologie

Un nouvel évêque à Nîmes, Mgr Plantier (1855)

La nomination de l’abbé Plantier au siège de Nîmes fut une surprise douloureuse pour le P. d’Alzon, vicaire général de son prédécesseur Mgr Cart et vicaire capitulaire durant l’intérim. La réputation de prédicateur un peu mondain du nouvel évêque et sa figure supposée de gallican lors de sa promotion épiscopale, ce qui entraîna d’ailleurs des réserves de la part de Rome, laissaient dans l’ombre des qualités pourtant mises en avant par Mgr Mioland, le cardinal Donnet et Mgr Lyonnet. Nommé par décret impérial le 30 août 1855, préconisé le 28 septembre, Mgr Plantier fut sacré le 18 novembre suivant en la primatiale Saint-Jean de Lyon par le cardinal de Bonald.

Dans la lettre que le P. d’Alzon lui adressa le 18 septembre 1855, il y avait sous les effluves élogieuses du genre l’ombre d’une réticence, d’une leçon et d’une admonestation préventives : ‘Nous connaissons déjà, Monseigneur, le succès que Dieu donne à votre parole, et nous nous félicitons en pensant que vous pourrez l’employer avec les mêmes bénédictions dans un diocèse où votre saint prédécesseur nous avait accoutumés à des prédications apostoliques et fréquentes. Vous trouverez un diocèse où l’obéissance des prêtres envers l’évêque avait été rendue facile, parce que l’évêque se glorifiait de prêcher d’exemple par sa soumission filiale aux ordres et à toutes les intentions du Souverain Pontife. Nos catholiques sont ardents et généreux, les protestants ébranlés ; avec un champ préparé de la sorte, un apôtre comme vous, Monseigneur, peut arriver avec les meilleures espérances’.

Le P. d’Alzon songea même à démissionner de son poste, mais il eut la loyauté et la patience, avant tout geste d’éclat ou d’humeur, de vérifier le bien-fondé de ses appréhensions et de les passer au crible de l’expérience vécue au contact du nouvel évêque. Or celui-ci, malgré toutes les pressions contraires, maintint ferme le P. d’Alzon à son poste de vicaire général, comme s’il voulait se rallier ouvertement à la cause ultramontaine. La franchise et le sens catholique des deux hommes firent le reste : ils devinrent amis au service de l’Eglise locale de Nîmes, chacun à sa manière et selon son tempérament, mais en parfaite communion avec le Siège apostolique menacé à partir de 1859 dans sa liberté. Mgr Plantier se distingua surtout par son œuvre doctrinale qui en fit certainement un des évêques les plus importants du temps par ses écrits, abondants et nourris. Il était de taille à inviter l’Empereur en 1860 à modifier sa politique à l’égard de la papauté, rappelant le fâcheux précédent de Napoléon Ier et son humiliant exil à Sainte-Hélène ; il ne craignait pas en octobre 1861 de prendre la plume pour dénoncer les mesures prises par Persigny contre la société de Saint-Vincent de Paul et en 1863 de répliquer vigoureusement  dans un mandement remarqué aux attaques rationalistes de Renan lequel avait publié sa Vie de Jésus cette même année 1863. En 1862, il rompit avec l’Empire, ce qui lui valut un ostracisme complet de la part de l’administration jusqu’en 1869 et le surnom par l’Empereur de ‘tapageur de Nîmes’. L’abbé Deplace eut beau dénoncer de supposées pressions que le parti ultramontain, d’Alzon en tête, aurait exercées sur leur évêque, ce dernier maintint clairement sa ligne de conduite : soutien sans faille à Rome, participation à la majorité du concile pour la définition de l’infaillibilité. En mai 1875, le P. d’Alzon ne pleura pas seulement un ami, il perdit un vrai maître.

Ma chère fille,

Votre lettre d’hier me fut remise au moment où j’allais me mettre à table. Votre commissionnaire ne voulait pas manquer l’omnibus de midi et demi ; voilà pourquoi je ne vous écrivis que deux mots. J’avais eu pourtant la possibilité de réfléchir, tout en dînant, et depuis je me suis convaincu que nous n’avions qu’à laisser faire. L’ordonnance est dans le Moniteur. Mais n’y fût-elle pas, à quoi bon se démener contre un fait, triste sans doute, mais dont nous pourrons tirer un très bon parti ? L’abbé Plantier (1) ne sera pas mal embarrassé, s’il veut se retirer de nous ; et, s’il nous vient, peut-être fera-t-il par force un bien qu’un ultramontain n’aurait pas fait. Le diocèse est trop romain pour pouvoir être entamé de longtemps. Puis, qui vivra verra. Il me semble que je suis dans des dispositions assez bonnes ; je veux en avoir de parfaites. Dieu veut peut-être que je souffre encore par certains points que je ne connaissais pas.

Notre retraite se fait assez bien (2). Je regrette que des maux de tête assez forts, m’empêchent de parler comme je l’eusse voulu. Il nous est arrivé un ecclésiastique pour être religieux (3), j’en suis assez content. Peut-être lui donnerons-nous le capuchon, ainsi qu’à M. Cusse, dont je vous ai souvent parlé. Ma seule impression, pour le moment, est que je dois beaucoup aimer le mépris et l’humiliation, que je dois laisser de côté les préoccupations de constructions (4), pour m’occuper surtout d’édifier une maison spirituelle. Je dis la messe mieux que de coutume, mais je suis d’une sécheresse à faire peur. Ainsi soit-il !

Adieu, ma bien chère fille. Je n’ai aucun scrupule de vous dire ces quelques mots. Tous viennent me trouver et je ne vais trouver personne. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

E. d’Alzon.

E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Paris, le 7 septembre 1855,

Lettres, d’après édit. P. Touveneraud, Rome, 1978, tome I, p. 589-590

(1)     L’abbé Claude-Henri-Augustin Plantier (1813-1875), natif de Ceyzerieu (Ain), ordonné prêtre en 1837, membre de l’institution des Chartreux dès 1831 (des missionnaires diocésains de Lyon), professeur d’une chaire d’hébreu à la faculté de théologie de Lyon (1838), auteur d’ouvrages exégétiques, prédicateur de renom, vicaire général de Lyon (1855), recommandé pour l’épiscopat par Mgr Mioland, le cardinal Donnet et Mgr Lyonnet, nommé au siège épiscopal de Nîmes le 30 août 1855.

(2)     Du 7 au 14 septembre 1855, le P. d’Alzon prêche une retraite aux religieux de Clichy.

(3)     Sans autre précision, on peut penser soit à l’abbé Ambroise alors prêtre postulant soit à l’abbé Bagès, prêtre novice en 1854. Mais les deux désignations ne couvriraient-elles la même personne ?

(4)     Les préoccupations de constructions doivent être une sorte de maladie congénitale ou infantile de l’Assomption ! A l’époque, on voulait construire à Nîmes et à Clichy, mais aussi chez les Religieuses à Auteuil et bientôt à Nîmes. Mais c’est aussi bien connu : à toute époque ‘qui bâtit, pâtit’.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur Mgr Plantier et le diocèse de Nîmes :

Abbé Jules Clastron, Mgr Plantier évêque de Nîmes, Paris-Poitiers, édit. Oudin, 1882.

Marcel Bruyère, Mgr Plantier évêque de Nîmes (1813-1875). L’activité apostolique d’un évêque sous le Second Empire, Lyon-Paris, 1925.

R. Sauzet, Contre-Réforme et Réforme catholique en Bas-Languedoc. Le diocèse de Nîmes au XVIIème siècle, Paris-Louvain, Nauwelaerts, 1979.

Alexandre-Charles Germain, Histoire de l’Eglise de Nîmes, Nîmes, 1842.

Le P. d’Alzon vicaire général de Mgr Plantier (1855-1875) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome II, p. 730-757. Lettres d’Alzon, t. II, p. 68 n. 1

Pour une lecture personnalisée

● Pour porter un jugement pondéré sur quelqu’un, n’est-il pas préférable d’attendre l’épreuve des faits sans trop se laisser impressionner par les rumeurs et les présupposés ?

● L’attitude du P. d’Alzon, en dépit du sentiment de tristesse exprimé à l’annonce de cette nomination, n’est-elle pas commandée en fait par un abandon surnaturel à la Providence ?

● Les faits prouvent que le P. d’Alzon sut surmonter ses appréhensions de départ pour travailler dans la confiance avec Mgr Plantier. A ton avis qu’est-ce qui explique ces changements d’attitude de part et d’autre ?

● Comment apprends-tu à dominer tes impressions, tes sentiments ou tes humeurs à l’annonce de certaines nominations ou élections dans l’Eglise ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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