Anthologie

Dans les tracas continuels à Nîmes (1856)

Les années 1855-1857 furent particulièrement pénibles pour le P. d’Alzon. En plus du souci de sa santé défaillante, il eut à affronter de plein fouet une grave crise financière au collège de Nîmes dont la première cause est à chercher dans une conjoncture économique défavorable à partir de l’année 1848. Le P. d’Alzon qui vivait de son traitement de vicaire général et d’une pension allouée par sa famille (cette dernière soigneusement enregistrée comme avance sur hoirie), devait faire face à des besoins financiers croissants que ne pouvaient couvrir ses revenus même cumulés avec d’autres dons. Pour prendre en charge le collège à Nîmes, il avait dû s’endetter et emprunter. Il avait pris grand soin de cacher à sa famille une seconde fondation assomptionniste à Paris qui avait été ouverte sous le nom du P. Charles Laurent et non le sien, s’entendant avec Mère Marie-Eugénie de Jésus pour les premiers frais. Leur correspondance à ce sujet ressemblait plus à des notes de gens d’affaires qu’à des consultations spirituelles ! Mais étranglé financièrement, il dût faire appel une fois de plus à la caisse familiale ; cependant cette fois le vent avait changé. Mme d’Alzon qui détenait la fortune de la famille, n’était plus disposée aussi libéralement à son égard : son fils qui lui coûtait plus que deux vauriens lui semblait aspiré par un tourbillon d’affaires désastreuses et s’était écarté ostensiblement sur le plan politique de la droite ligne légitimiste qui prévalait à Lavagnac. L’abbé qui en plus s’était mis en tête de fonder une Congrégation, n’allait-il pas manger le magot familial et dépouiller ses deux sœurs de leur part d’héritage ? Ces griefs, le P. d’Alzon les entendit durement, assortis d’une accusation à peine voilée d’incapacité économique. Pour céder à sa nouvelle demande, Mme d’Alzon posa des conditions : vente ou cession du collège de Nîmes, nomination d’un consultant expert (M. Devès) pour la liquidation et tutelle imposée au fils prodigue !

Le P. d’Alzon humilié fut obligé de lâcher du lest. De 1855 à 1857, il chercha bien des solutions : quitter Nîmes pour Paris (ce qui était le vœu le plus cher de Mère Marie-Eugénie de Jésus : elle aurait eu ainsi son directeur spirituel sous la main), installer son collège à Beaucaire ou en construire un plus modeste sur le terrain du patronage de Nîmes. Il obtint dans ce contexte la vente par ses parents d’une propriété terrienne au Vigan (Anglas) et l’adjonction d’un second expert financier, l’abbé Berthomieu, plus favorable à ses vues. La situation devenant intenable (Mme d’Alzon menaça de faire intervenir un huissier et même le nonce !), sous couvert de raison médicale, il s’absenta de Nîmes quasi toute l’année 1857 pour  s’installer provisoirement à Auteuil chez les Religieuses qui y bâtissaient leur couvent. Il pouvait du moins suivre de là avec plus de paix la communauté bancale du collège de Clichy, organiser un noviciat plus régulier que celui de Nîmes trop sollicité par les tracas du collège et garder un lien solide avec les Religieuses qui se montraient si solidaires et si fraternelles à son égard. En octobre 1857, les tractations concernant le collège, entre sa famille et les actionnaires, trouvèrent une solution jugée équitable : le P. d’Alzon fut libéré de toute responsabilité financière tout en continuant d’y assumer seul la  responsabilité morale. Il revint habiter Nîmes de façon continue et reprendre l’exercice de son vicariat, Mgr Plantier s’étant montré très compréhensif pour son absence prolongée. Mais ce ne furent là ni la fin du martyre des écus ni celle des fondations d’une Congrégation ni celle du joug vicarial, au mieux une pause dans le cours d’une existence menée tambour battant !

La lettre que je reçois à l’instant de vous par Mme Durand (1), je crois, me satisfait énormément. Quel mot ! Mon parti est pris, je ne reculerai pas (2), à moins d’un de ces coups de [la] Providence, comme il n’en faut pas espérer. Je pourrai laisser ici le P. Brun (3) et le P. Mauviel (4) au patronage. Enfin nous verrons, et qui vivra verra. Le jour où je pris ma grande résolution, il me tomba entre les mains une image de Dusseldorf, que je tiens probablement de vous, représentant l’Ecce homo en pied, avec les paroles de saint Jean : Ecce rex vester, qu’ils ont dénaturé. Mais peu importe. Il me semble que c’est là ce qu’il me faut : l’imitation de la faiblesse, de l’humiliation et de la souffrance d’un pareil roi. Ce qui me point (5) le plus, c’est de ne pouvoir lui conserver ce tabernacle ! Vous me garderez notre statue de la Sainte Vierge (6).

Sœur M.-Walburge a pu pleurer au départ de Sœur M.-Elisabeth, mais je vous assure que je la trouve admirable d’oubli d’elle-même avec toutes ses Sœurs, et d’obéissance envers vous. La peur de vous désobéir la préoccupe sans cesse, et c’est le point sur lequel elle me consulte le plus. Depuis, elle m’a parue gaie et contente, et toujours avec la même droiture. Comme depuis quelque temps elle s’ouvre plus simplement avec moi, ou elle joue un jeu bien fin, ou je puis vous assurer qu’elle n’a donné à Sœur M.-Elisabeth que ce qu’il convenait de pleurer, pour l’aider à partir avec moins de peine. A distance, on peut se méprendre. Quant à moi, je crois que Sœur M.-Walburge fait de très grands efforts, avec Sœur M.-Augustine surtout. J’ai eu, ce matin, avec celle-ci une longue conversation sur la nécessité de passer des théories à la pratique. J’ai pu lui parler de ses défauts ; elle sacrifie volontiers ses lectures à la prière et m’a promis de lutter contre elle-même (7).

L’abbé Mermillod (8) m’a écrit. Il m’attend. Je ne pourrai être à Genève que le 20, à cause de la vente d’Anglas. Adieu. Je vais à l’office.

[E. d’Alzon].

E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 30 octobre 1856,

Lettres, d’après P. Touveneraud, Rome, 1978, tome II, p. 145-146

(1)     Cécile Germer-Durand. En voyage à Paris, les Germer-Durand descendaient dans leur parenté à Boulogne-Billancourt.

(2)     Depuis la crise financière des années 1848-1849, la situation du collège de Nîmes est devenue très critique. Les parents du P. d’Alzon consentaient à fournir à leur fils de l’argent frais, en avance sur son héritage, en vendant une propriété au Vigan, Anglas, mais ils posaient des conditions draconiennes que le P. d’Alzon ne pouvaient accepter comme celle de se retirer du collège. La crise dura jusqu’en 1858. Hippolyte Saugrain proposa la création d’une société d’actionnaires qui devenaient propriétaires du collège.

(3)     Henri Brun (1821-1895), l’un des cinq premiers assomptionnistes profès en 1850, professeur, missionnaire en Australie (1862-1873), fondateur de l’Assomption aux Etats-Unis en 1891.

(4)     Prosper Mauviel (1830-1892), prêtre du diocèse de Montauban, connu à Paris au collège de Clichy-la-Garenne, entré à l’Assomption en 1857, retourné dans son diocèse en 1859.

(5)     De l’ancien français, poindre : faire souffrir.

(6)     Père Jean Gourbeillon, O.S.B. (1814-1895), parfois appelé Jehan de Solesmes, prêtre en 1844. En 1841, envoyé au prieuré parisien de Saint-Germain, il travailla dans l’atelier d’un M. Bion où il apprit la sculpture. Le P. d’Alzon en avait acquis une de la Sainte Vierge pour la chapelle du collège.

(1)     Les Religieuses de l’Assomption avaient fondé un prieuré à Nîmes en 1855, le P. d’Alzon étant leur supérieur ecclésiastique selon les règles de l’époque. En 1856, il y avait eu des changements dans la communauté : Sœur Marie-Elisabeth de Balincourt (1823-1900) avait été rappelée, remplacée par Sœur Marie-Augustine Bévier (1816-1895), une maîtresse d’études remarquable mais de caractère difficile. La supérieure de la communauté, alors située rue Roussy, restait Sœur Marie Walburge Howly (1826-1910).

(2)     Ecclésiastique suisse, l’abbé Gaspard Mermillod (1824-1892) était alors curé à Genève, promu  évêque d’Hébron en 1864, auxiliaire de Mgr Marilley, vicaire apostolique de Genève en 1873, expulsé de Suisse, évêque de Lausanne et Genève en 1883, créé cardinal en 1890. Il était à ce moment-là question de tenter une communauté assomptionniste à Ferney-Voltaire où le curé, l’abbé François-Denis Martin (1814-1877) manifestait l’intention de rejoindre la Congrégation.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur les Religieuses de l’Assomption

Les Origines de l’Assomption – Souvenirs de famille, Tours, Mame, t. I et II (1898), t. III (1900) et IV (1902).

Gaëtan Bernoville, Les Religieuses de l’Assomption, Grasset, t. I (1948), t. II (1951).

Les Origines de la Famille de l’Assomption, Colloque Inter-Assomption (2004), Paris, Bayard, 2005, 472 p. dans collection Recherches Assomption n° 3.

Sœur Thérèse-Maylis Toujouse R.A., Marie-Eugénie et le Père d’Alzon. Intuitions communes, influences réciproques ? dans Etudes d’Archives n° 4, Paris, 1988.

Le P. d’Alzon et les Religieuses de l’Assomption (1845-1855) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome II, p. 608-627.

Pour le collège de Nîmes :

Louis Secondy, L’enseignement secondaire libre dans l’Académie de Montpelllier (1854-1924), 1974 et Aux origines de la maison de l’Assomption à Nîmes (1844-1845), dans Emmanuel d’Alzon dans la société & l’Eglise du XIXe siècle, Le Centurion, 1982, p. 233-258.

Le P. d’Alzon et la maison de l’Assomption (1846-1857) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome I, p. 467-521.

 

Pour une lecture personnalisée

● Le Père d’Alzon n’avait-il pas trop de charges sur les épaules ? La crise financière du collège de Nîmes n’avait-elle pas d’autres causes que sa prétendue inexpérience économique et sa légendaire prodigalité ?

● Comment l’Assomption a-t-elle pu se construire financièrement ? D’où pouvait venir l’argent ?

● Le Père d’Alzon a-t-il éprouvé des difficultés dans son supériorat ecclésiastique des Religieuses de l’Assomption à Nîmes ? Pourquoi ?

● L’Assomption ne souffrait-elle pas surtout d’avoir trop de projets et pas assez d’hommes ? Cela a-t-il changé de nos jours à ton avis ?

 Page réalisée par D. Remiot

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