Anthologie

Décret de louange pour l’Assomption (1857)

Toute Congrégation naît diocésaine, c’est-à-dire concrètement avec l’approbation d’un évêque. Il lui faut passer par l’épreuve du temps et de la durée pour accéder au statut de droit pontifical si elle le souhaite et si elle nourrit une ambition apostolique hors de son berceau d’origine. Pour cela, Rome lui enseigne et lui impose, outre la sainte patience, le parcours du combattant : recueillir le témoignage favorable d’au moins trois évêques de trois diocèses différents où cette Congrégation s’est implantée. Le P. d’Alzon, malgré ses envies d’en référer directement au pape Pie IX et grâce aussi à de judicieux canonistes qui lui ont conseillé de suivre la voie hiérarchique normale, n’a donc pas bousculé les douces habitudes romaines. Il est intervenu auprès de Mgr Cart, son immédiat supérieur à Nîmes, de Mgr Sibour qui avait accepté en 1851 sur son territoire à Paris la communauté du collège faubourg Saint-Honoré et, sur les conseils de Mère Marie-Eugénie de Jésus, du cardinal Gousset de Reims, ami des Religieuses, de Mgr de La Bouillerie évêque de Carcassonne (Lettres d’Alzon, t. II, p. 67-68 n. 1). Trois évêques firent en bonne et due forme en 1854 leur lettre de recommandation, trois autographes pieusement conservés encore aujourd’hui dans un carton de la Congrégation romaine pour les Instituts religieux.

La démarche aboutit le 1er mai 1857 : la Congrégation romaine dite alors des Evêques et des Réguliers accorda à l’Assomption le décret de louange tant souhaité pour lequel le jeune François Picard, mandaté par le P. d’Alzon, n’avait d’ailleurs pas ménagé sa peine. Il en est toujours de même aujourd’hui quand il s’agit d’obtenir un document ferme en haut lieu: il faut savoir faire antichambre, honorer des prélats de visites amicales et, tout en leur rappelant discrètement l’objet de sa demande, surtout ne pas se montrer trop empressé à la recevoir ! Comme son nom l’indique bien, ce décret a d’abord valeur d’encouragement : il ne fait que précéder une autre étape qui requiert le même doigté pour l’obtention du décret d’approbation. Le P. d’Alzon qu’on dit si volontiers pressé, se hâta donc lentement pour l’obtention de cette seconde faveur octroyée le 26 novembre 1864. Elle comportait cependant un caractère provisoire parce qu’elle n’incluait pas le texte des Constitutions présentées à l’essai. Et l’on sait qu’à Rome ou ailleurs le provisoire pouvait durer longtemps. Certes la Congrégation en tant que telle allait pouvoir se présenter comme ‘reçue’ sur les listes officielles, mais cependant le Fondateur mourut en 1880 sans que ses Constitutions fussent définitivement approuvées. On sait qu’elles allaient subir, après le martyre des chaillotades, bien d’autres aménagements et amendements pour être dûment enregistrées par l’approbation pontificale en 1923 seulement. Le Père d’Alzon était mort à 70 ans ; sa Congrégation recevait son acte de baptême ou de consécration officiel à 78 ans. Plaise à Dieu, après sa sainte Eglise, de lui donner la promesse de vie qui sourit à Melchisédech sur cette terre d’élection par excellence qu’est la mission hors frontières.

Je ne vous ai point écrit, ma chère fille, parce que je croyais pouvoir vous apprendre quelque chose et qu’à l’instant de partir pour les Saintes [-Maries](1), j’ai seulement reçu la lettre ci-jointe. Me voilà de retour depuis quelques heures, tout triste de la tristesse qu’à dû vous causer la mort de Sœur M.-Kostka (2). Je vous avoue pourtant que j’ai peu [de]regret de ce que vous avez été loin d’elle à son dernier soupir. Sœur T[hérèse]-Em[manuel] l’a assistée, et je trouve que ma chère fille se fatigue assez pour n’être pas inquiète, quand on lui évite un surcroît de fatigue.

Voici deux lettres : l’une de ma mère, en réponse à la nouvelle que j’avais donnée à mon père de l’approbation de notre petite Congrégation (3). (Je vous l’ai fait annoncer immédiatement, vous ne m’en parlez pas). Vous verrez ce qu’on me répond. J’ai envoyé la lettre de ma mère à M. Berth[omieu], vous avez aussi ma réponse.

Cependant je persiste à penser qu’il serait bien à désirer que nous pussions rester encore un an au moins à Nîmes. La débâcle, en ce moment, fera un mauvais effet dans le Midi, et, tout en admettant que nos idées ne sont pas celles de Dieu, ne voyant pas clairement encore la volonté de Dieu (4), je pense qu’il faut conserver ce que nous avons (5). Dans dix-huit mois nous aurions bien des moyens de nous retourner, la possibilité d’employer très utilement le mobilier. Des offres les plus belles (6) nous sont faites à Marseille. Dans six mois nous ne pourrions les accepter, dans dix-huit nous le pourrions, s’il fallait fermer la maison de Nîmes…

E. d’Alzon.

E. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, Nîmes, le 25 mai 1857,

Lettres, d’après édit. P. Touveneraud, Rome, 1978, tome II, p. 239-240

(1)     Le P. d’Alzon avait promis, en août 1856, ce pèlerinage aux Saintes-Maries de la mer en Camargue aux demoiselles Combié (Lettres d’Alzon, t.II, p. 121)

(2)     Sœur Marie-Kostka Furlong (1833-1857), Religieuse de l’Assomption d’origine anglaise, décédée à Nîmes prématurément.

(3)     ‘Notre petite Congrégation’ est l’expression favorite du P. d’Alzon quand il en parle. L’humilité de l’expression recouvre aussi une réalité statistique : en 1858, l’Assomption, en 13 ans d’existence, ne comptait que 22 religieux profès dont 13 de chœur, 2 oblats et 7 convers.

(4)     Il est très clair par contre qu’il revient aux croyants de chercher la volonté de Dieu sans prétendre la saisir ou la voir, ‘comme à tâtons’ disait déjà l’apôtre Paul. La Providence est plus le royaume de la foi que des illusions.

(5)     Intelligence spirituelle et sagesse humaine se conjuguent ou se fortifient mutuellement : mieux vaut tenir que courir.

(6)     Si l’on voulait faire la liste des projets de fondation agités par l’Assomption à cette époque, un tour de France géographique suffirait à peine : Beaucaire (Gard, 1847), Narbonne (Aude, 1855),  Marseille (Bouches-du-Rhône, 1857), Le Nouailler (Vienne, 1857), Ferney-Voltaire (Ain, 1858), Montmorillon (Vienne, 1858), sans compter bien  sûr Rethel (Ardennes, 1858), essai qui dura trois mois. Sans doute qu’à l’Assomption on a toujours aimé le genre lettre à la dispersion (déjà avant la Lettre elle-même, pour n’évoquer que le passé) !

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la reconnaissance progressive de la Congrégation :

Le P. d’Alzon et la Congrégation de l’Assomption (1858-1868) dans Dossier sur la vie et les vertus, volume II, tome II, p. 644-647.

Collectanea, n° 2, B, p. 3.

Aubain Colette, Pages d’Archives, avril 1958, p. 174-176.

Pour une lecture personnalisée

● A quels signes de reconnaissance concrets s’ouvrait à Rome le long chemin d’approbation d’une Congrégation nouvelle ? Qu’en a-t-il été pour l’Assomption ?

● Que penses-tu de la pratique de l’Eglise en ce domaine ? Y a-t-il eu des régimes de faveur ou de défaveur dans ces parcours d’endurance ?

● As-tu idée des mécanismes dans l’Eglise qui engendrent les formes de reconnaissance de congrégation, des procédures et méthodes utilisées pour leur statut ? Qu’en est-il aujourd’hui pour les recours d’union, de fusion, d’absorption entre des Instituts religieux ?

● Les formes de vie religieuse enregistrées par les Congrégations romaines ne reçoivent pas toutes au cours du temps des promesses de vie éternelle. Quelles sont les meilleures conditions ou exigences qui ‘assurent’ la durée de vie d’une Congrégation ?

 Page réalisée par D. Remiot

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