
A la recherche des origines familiales (1831)
Cette correspondance de l’année 1831 montre l’enracinement familial et régional hautement historique des d’Alzon dont les origines se situent dans le pays précisément nommé l’Alzonnenque au cœur des Cévennes, à cheval entre les actuels départements du Gard et de l’Aveyron. La Révolution politique de 1830 avait forcé les d’Alzon à quitter par prudence la capitale bouillonnante. Emmanuel replié à Lavagnac s’était bien donné un régime d’études quasi spartiate, mais il y nourrissait aussi l’ennui, loin de ses relations parisiennes. Ses parents lui lâchèrent la bride en l’autorisant à la fin de l’été 1831 à entreprendre avec deux compagnons une sorte de pèlerinage aux sources familiales à partir du Vigan.
C’est à pied que se fit le trajet aller avec des haltes bien préparées sur le parcours : Saint-Jean du Bruhel au cœur de la vallée de la Dourbie, le Causse Noir du Larzac, la forêt de La Salvage, avec pour terminus le château du Monna, près de Millau, patrie des de Bonald. La route du retour se fit elle, au moins partiellement, en voiture à cheval, coupé ou diligence. Il multiplia sans doute au cours de cette expédition des rencontres, toujours enrichissantes et parfois pittoresques, avec des membres éloignés ou proches de sa famille qui acceptèrent avec joie d’héberger le petit trio de nos lutins en goguette. Une des correspondances de l’époque au même d’Esgrigny (19 août 1831) fait également mention des ruines du vieux castel d’Algues, capitale délabrée des propriétés féodales d’un de mes oncles. C’est de là que sont sortis les de Roquefeuil, lignée originelle des d’Alzon selon une tradition généalogique soigneusement entretenue dans toutes les familles aristocratiques. Peu à peu une branche des Daudé d’Alzon vint s’établir au-dessus du Vigan à Saint-André de Majencoules. On y garde le souvenir d’un lieu-dit, le château de La Coste, qui fût le théâtre d’affrontements confessionnels à l’époque des guerres de religion où s’illustrèrent plusieurs Daudé d’Alzon. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les Daudé d’Alzon firent souche au pied du massif des Cévennes versant gardois, en s’établissant à La Condamine et à La Valette au Vigan même, ville contact entre la montagne et la plaine fluviale traversée par l’Arre. Grâce aux services rendus à la ‘Religion et au Roi’, les ancêtres d’Emmanuel d’Alzon obtinrent en 1727, sous Louis XV, leurs lettres d’anoblissement. On trouve trace dans la correspondance du P. d’Alzon de quelques propriétés et domaines fonciers situés sur le territoire de cette commune : La Valette, La Condamine, L’Elze, Arènes, Bagatelle, le Moulin du Pont, Anglas, autant d’attestations tangibles d’un enracinement ancestral cévenol étendu.
… Plus je vais, plus je sens que les racines poussent. Et pourtant, à quoi vais-je me lier ? J’étais tout hors de moi, quand vers 6 heures du matin, marchant depuis un quart d’heure, je me retournai et regardai, pour la dernière fois, le clocher de Saint-Jean (1) se cachant derrière les châtaigniers d’une montagne. Et pourtant, que laissais-je dans ce village ? Des personnes que j’avais vues quelques jours, pour la première fois de ma vie, que je ne devais peut-être plus revoir. J’étais avec deux de mes cousines (2), j’allais chez M. de Bonald (3). Comme je voulais connaître le pays, nous allions à pied par des chemins de chèvre. J’étais triste, je parlais peu. La vue du village de Cantobre (4) me réveilla. Figurez-vous une tour de 300 ou 400 pieds de haut, plongeant à pic dans une petite rivière, communiquant avec une montagne par un étroit passage, et, sur la cime de cette tour, une vingtaine de maisons, bâties ou plutôt suspendues comme des nids d’hirondelles à l’extrémité des parois. Nous descendîmes vers la rivière et nous la traversâmes pour remonter la côte opposée. Qu’est-ce que Saint-Jean en comparaison des montagnes qui me la cachaient alors ? Qu’est-ce seulement que ses habitants, les personnes que j’y ai vues ? Et si, passant d’un sommet à l’autre des deux montagnes qui resserrent son vallon (5), on comblait le vide qui les sépare, que serait Saint-Jean, que seraient ses habitants qu’un causse aride, froid et sur lequel une bise éternelle pousserait les nuages ?
Nous dînâmes chez le curé de Saint-Sauveur (6). Nous avions fait la moitié du chemin et nous avions marché trois grosses heures. Reprenant notre route, je voulus dire à l’un de mes compagnons de voyage quelque chose de la tristesse qui m’oppressait. Quoique avec de l’esprit, il ne me comprit pas et répondit par une plaisanterie. Je le quittai brusquement et hâtai le pas. Je vous appelai. Il me semblait vous donner le bras et vous dire que j’étais triste. Pendant deux heures, je vous parlai de bien des choses, dont je ne me souviens plus. Aux montées, je m’essoufflais. Je me délassais, aux descentes, à courir de toutes mes forces. C’est ainsi que nous traversâmes le Causse Noir et la belle forêt de la Salvage (7).
Nous trouvâmes M. de Bonald malade. J’éprouvai un vif plaisir à revoir son petit-fils, avec qui j’étais intimement lié (8). Nous passâmes une partie de la nuit à causer…
E. d’Alzon à son ami Luglien de Jouenne d’Esgrigny, Lavagnac, le 9 septembre 1831 d’après Lettres, édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 233-234.
Luglien de Jouenne d’Esgrigny (1806-1888) est l’ami de cœur par excellence d’Emmanuel d’Alzon, au temps de sa jeunesse. Il l’a rencontré à Paris, comme lui étudiant en droit et fréquentant les conférences de M. Bailly rue de l’Estrapade.
(1) Saint-Jean du Bruhel est une petite localité ancienne de l’extrémité Est de l’Aveyron avec un pont pittoresque sur la Dourbie, de 2. 540 habitants en 1880, patrie des Daudé de La Valette au XIXème siècle.
(2) Les demoiselles Daudé de La Valette dont Elisabeth. Numa Baragnon (1835-1892) épousa successivement deux sœurs Daudé de La Valette, Marie (+ 1871) et Amélie.
(3) Le Vicomte Louis de Bonald (1754-1840), écrivain, homme politique de la Restauration et académicien qui a épousé une parente des d’Alzon, Elisabeth Guibal de Combescure.
(4) Petit village perché pittoresque de l’Aveyron, près de Nant et de Saint-Jean du Bruhel qu’il faut effectivement traverser un jour aux lueurs de l’automne pour en goûter le charme romantique.
(5) Une lecture attentive de la carte Michelin n° 240, pli 2, de la région Languedoc-Roussillon permet de retracer l’itinéraire d’Emmanuel d’Alzon et de ses deux compagnons avec précision.
(6) Saint-Sauveur du Larzac sur le flanc du Causse est un petit village où Emmanuel fit halte chez le curé de l’époque, l’abbé Louis Bousquet (1791-1867), figure typique de ces pasteurs de campagne qui firent corps avec leur paroisse puisqu’il en fut le desservant de 1828 à sa mort. Il reste la belle église du village dans ce site pittoresque, perché au-dessus de la vallée en canyon de la Dourbie. A proximité, on trouve le lieu-dit Montredon dont le nom figure dans les titres de la Vicomtesse d’Alzon, née de Faventine-Montredon.
(7) Autre belle promenade conseillée, la traversée de cette forêt où existe toujours le petit sanctuaire du même nom, en bordure du camp militaire du Larzac.
(8) L’un des petits-fils du Vicomte ici évoqué n’est autre que Séverin de Serres (1809-1902), fils de Louis-Alexandre d’Arnal de Serres (+ 1835) et d’Anne Henriette Elisabeth de Bonald. Séverin épousa Angélique Delandine du Saint-Esprit.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur les racines régionales
du P. d’Alzon et de sa famille
Siméon Vailhé, Vie du P. Emmanuel d’Alzon, B.P.,1926, tome I, p. 4-12.
Gérard Cholvy, Emmanuel d’Alzon. Les racines dans Colloque d’histoire Emmanuel d’Alzon dans la société et l’Eglise du XIXe siècle, Le Centurion, 1982, p. 19-36.
Henri-Dieudonné Galeran, Croquis du P. d’Alzon, B.P., 1924, 358 p. (passim).
Robert Sauzet, Les Cévennes catholiques. Histoire d’une fidélité XVIe-XXe siècles, Paris, édit. Perrin, 2002, 415 p.
Patrick Cabanel, Itinéraires protestants en Languedoc XVIe-XXe siècles, t. I Cévennes, Presses du Languedoc, Cahors, 1998, 480 p.
Ph. Joutard, Les Cévennes de la montagne à l’homme, Privat, 1979, 508 p.
Sur la généalogie des Daudé
d’Alzon
Dossier sur la vie et les vertus du P. d’Alzon, vol. II, Documentation Biographique, t. I, Rome, 1986, p. 5-10.
Hubert Lamant, Armorial général et nobiliaire français, tome IV, p. 169-195 (article Daudé par Yves Chassin du Guerny).
Pour une lecture personnalisée
● As-tu retrouvé trace de tes ancêtres ? Qu’apporte selon toi cette recherche généalogique ?
● Te sens-tu comme Emmanuel d’Alzon lié à une ou plusieurs régions ou pays d’origine ou encore d’adoption ?
● Quels traits marquants conserves-tu ou non de ton héritage familial ? Y a-t-il pour toi rupture affirmée ou continuité assumée ?
● Les lieux de ton enfance et de ton adolescence existent-ils encore matériellement ? Avec quelles transformations ou transferts de propriété autres que familiaux ?
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