Anthologie

Dans le commerce des livres (1830)

Très tôt Emmanuel d’Alzon a pris goût à la lecture des livres, des revues et des journaux. Favorisé en cela par son milieu cultivé, il a beaucoup profité de son temps d’études à Paris entre 1823 et 1830 où son intelligence et son ouverture aux questions de son temps, aiguillonnées par une mémoire vive et un sens aigu d’observation, l’ont comme imprégné d’un besoin vital de lire, de s’informer et d’entrer en relation : une forme de connaissance d’ailleurs autre que purement livresque parce qu’elle appelle chez lui un désir pressant d’échange et de communication. Une habitude aussi qu’il va conserver toute sa vie, plume à la main, renforcée par un sens apostolique de l’écriture.

Déjà à Lavagnac, il s’est constitué avec son pécule une bonne bibliothèque qu’il va enrichir tout au long de sa vie au collège de Nîmes, n’hésitant pas à annoter les volumes, à accumuler des fiches et à s’informer des nouveautés d’édition qu’il repère au gré de publications lues ou signalées. Le Collège Stanislas l’a initié à la littérature, aussi bien française qu’européenne si l’on en croit sa correspondance,  avec une prédilection pour les grands auteurs classiques qui forment le goût et l’expression. Dès sa jeunesse, il a apprécié les premières grandes œuvres de cette période romantique, notamment celles du courant traditionaliste, mais la littérature a fait place rapidement chez lui à la philosophie et aux sciences religieuses. Ces dernières ne brillaient pas particulièrement au firmament de l’édition française, car la pensée théologique sous la Restauration et même sous la Monarchie de Juillet a grandement souffert du vide et de l’exode des cerveaux créés par le tumulte de la Révolution. Elle s’est davantage éveillée Outre-Rhin. C’est en 1836 seulement que l’abbé Migne entreprend de publier une Bibliothèque universelle du clergé, puis des dictionnaires et des encyclopédies dont les fameuses Patrologies latine et grecque : le jeune abbé d’Alzon en est un fervent souscripteur.

Sous le Second Empire, l’art sous toutes ses formes se laïcise à grande vitesse. Lamartine et Hugo symbolisent cette évolution en littérature qui détache le sentiment religieux du lien confessionnel. Le clergé a tendance d’ailleurs à se satisfaire des pages de L’Univers qui censure impitoyablement les idées modernes au feu d’un ultramontanisme intransigeant. Renan dans le domaine religieux, en rejetant les dogmes, fonde un christianisme rationnel et critique où l’interprétation catholique est comme vidée de sa substance. Réduite à une apologétique d’arrière-garde, la théologie elle-même va se chercher une nouvelle jeunesse dans la renaissance néo-thomiste à la fin du siècle.

Puisque Bridieu (1) se permet de vous écrire pour vous donner des commissions, pourquoi n’userais-je pas de la même liberté, mon cher Eugène ? Or, voici ce que vous me feriez bien plaisir de faire, pour l’amour de moi. Je vous serai bien obligé d’aller chez Dufort, quai Voltaire, n° 19 ; vous le prierez de m’envoyer par la poste ou par la diligence, s’il trouve que ce soit plus économique :

1° Deux exemplaires des Harmonies de Lamartine (2) ; je les veux in-8° ;

2° l’Histoire de la philosophie  de de Gerando (3) ;

3° l’Histoire romaine de Niebuhr (4) ;

4° l’Histoire de l’Antiquité de Schlosser (5) ;

ces deux derniers ouvrages traduits. Comme tous ces ouvrages sont pour des personnes qui ne peuvent se les procurer en province, je vous serais obligé de demander que la note du prix soit mise dans le paquet qu’on m’enverra. Si l’on m’envoie par la diligence, mon adresse est : Monsieur Briffaut (6), adjoint à Montagnac, pour remettre à M. d’Alzon, département de l’Hérault. Je ne sais pourquoi je n’éprouve aucune honte à vous charger ainsi de mes commissions. Je vous serai également obligé de faire remettre à la poste la lettre ci-incluse. Comme je n’ai pas le temps de vous écrire plus long et que ma lettre est une véritable lettre de commission, je vous prie de me permettre de la faire affranchir (7).

            Adieu, mon cher ami. Encore une fois, pardon. Il est fort tard, je ne puis pas vous écrire plus long.

Emmanuel d’Alzon.

E. d’Alzon à  Eugène de La Gournerie, Lavagnac, le 25 juin 1830 d’après Lettres, édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 95-96.

Eugène de La Gournerie (1807-1887) est un autre ami connu à Paris par Emmanuel d’Alzon, au temps de ses études.

(1)   François-Marie-Antoine Marquis de Bridieu (1804-1872), homme politique français et avocat.

(2)   Alphonse de Lamartine, poète, historien et homme politique français (1790-1869) qui publia en 1830 Les Harmonies poétiques et religieuses, considérées comme de véritables psaumes modernes.

(3)   Joseph-Marie, baron de Gérando (1772-1842), publiciste et philosophe français, auteur d’une Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines parue en 1804.

(4)     Berthold-Georg Niebuhr (1776-1831), historien et diplomate allemand auquel on doit une Histoire romaine.

(5)     Frédéric-Christophe Schlosser (1776-1860), historien, professeur et bibliothécaire allemand, auteur notamment d’une Histoire universelle de l’Antiquité commencée de 1826, traduite par Golbéry.

(6)     Nous avons bien retrouvé la trace de cet Antoine Brifaud ou Briffaut (1762-1840), directeur de la poste à Montagnac et adjoint au maire de la commune, de 1826 à 1830.

(7)     L’introduction du timbre-poste en France ne date que de 1849. Jusque-là, habituellement c’était le destinataire qui payait le prix du port, non l’expéditeur.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur le mouvement des idées au XIXème siècle

Patrick Bertier, Michel Jarrety, Histoire de la France littéraire sous la direction de Michel Prigent, t. III Modernités XIXe-XXe, P.U.F.

Michel Winock, Les voix de la liberté. Les écrivains engagés au XIXème siècle, Paris, Le Seuil, 2001, 678 p.

Sur l’enseignement de la théologie au XIXème siècle :

Hocedez, Histoire de la théologie au XIXème siècle, 3 volumes, Paris-Bruxelles, 1947-1952.

Marcel Launay, Les séminaires français aux XIXe et XXe siècles, Paris, Cerf, 2003, 265 p. dans collection Histoire.

Pour une lecture personnalisée

● Quelles sont tes lectures préférées ? Notes-tu une évolution de tes goûts et de tes préférences dans ton histoire personnelle ?

● Quelles sont les grandes œuvres qui t’ont le plus marqué ?

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● Disposes-tu maintenant d’autres moyens ou supports pour ton information et ta formation ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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