Anthologie

Que choisir ? L’avenir d’un jeune homme riche (1831)

En quittant la capitale avant le tourbillon des journées de juillet 1830, Emmanuel d’Alzon emporte dans sa tête bien des projets d’étude qu’il entend mettre à l’œuvre dans le calme, retiré à Lavagnac. Au fil des mois, son ardeur intellectuelle ne se dément guère, mais la nostalgie de l’animation parisienne le gagne, le souvenir de ses amis l’habite et la solitude champêtre le ronge, même si un caprice lui fait entrevoir comme une chose sublime d’aller passer six mois à la Grande-Chartreuse (o.c., p. 209). Il n’est guère fait pour une vie solitaire de retraite prolongée. Son esprit se remplit ; mais son âme en attente ne perçoit pas encore clairement l’heure de la grâce illuminatrice.

Ses ambitions de carrière se sont aussi évanouies. Il n’a entrepris en 1828 des études de droit que sur le conseil de son père, mais il n’y a jamais vraiment pris goût. Magistrature, députation, engagement politique ne le séduisent plus, son cœur aspire à une vie pleine que le présent semble lui refuser. Plus que de plans d’étude, il a besoin d’un plan de vie qui donne sens et force à ses projets. Déjà dans son adolescence, l’idée d’une vocation sacerdotale lui a souri, relayée ensuite par un attrait pour la vie militaire auquel ses parents n’ont pas du tout souscrit. Mais le commerce des livres comme celui des armes ne nourrissent pas suffisamment son cœur. Le voilà à la recherche de sens, à la façon du jeune homme riche de l’Evangile que les atouts ou les attraits du monde laissent en fin de compte désorienté. Emmanuel n’a certes pas omis de méditer durant ces longs mois d’incertitude l’Ecriture Sainte et les grands ouvrages des Pères de l’Eglise, dont ceux d’Augustin ; et à ce contact, une braise qui couvait s’est enflammée : c’est elle qui va éclairer son avenir quand, à la lumière de son intelligence, va se fortifier le courage d’une décision puisée dans la prière et  reçue par grâce divine.

De plus Emmanuel aime fréquenter quelques prêtres amis du voisinage dont l’abbé Gabriel et le séminariste Justin Paulinier, au presbytère de Sainte-Ursule à Pézenas, lieu de rencontre des partisans mennaisiens de la région que rebutent les vieilles rengaines gallicanes. C’est dans la rencontre humaine, l’échange spirituel qu’Emmanuel trouve son compte et finalement apprend à discerner sa voie. Son esprit s’aiguise dans l’analyse controversée des idées et des revues, mais son cœur et son âme s’apaisent dans les colloques où souffle l’Esprit. C’est Lui l’ami que Dieu lui donne pour l’aider dans son chemin et le conduire jusqu’à Lui comme il l’écrit en mai 1831 à Henri Gouraud ou en d’autres termes à d’Esgrigny en novembre 1831 : ‘Je ne sais si je vous ai déjà dit que, depuis quelque temps, je découvrais en moi comme un homme nouveau, et que le jour à l’aide duquel je le découvrais, c’était la prière’ (o.c., p. 241). L’avenir du jeune homme riche s’est éclairci.

… Voici ce que je fais :

1° Je lis, en prenant des notes. En ce moment, j’ai une indigestion du Catholique du baron (1).

2° Je fais un peu d’allemand, avec un peu d’italien.

3° Je fais toujours mes instructions qui ne seraient pas sans fruit, si j’avais plus de zèle.

4° J’ai, de temps à autre, des conversations avec deux ou trois abbés, les seuls êtres raisonnables du pays. J’ai été, au commencement de la semaine, passer près de trois jours chez l’un d’eux, où se trouvaient les autres, et, quoique j’y aie été indisposé, nous y avons causé d’une manière assez intéressante (2).

5° J’ai passé les derniers jours de 1830 dans un assez grand ennui ; j’ai couru après des canards sauvages, que je n’ai pu attraper.

6° Je vois, de temps à autre, des gens bien bêtes, mais je ne les méprise pas ; j’aime mieux les plaindre.

7° En politique, je ne pense à rien de fixe. Je me dégoûte de l’Avenir, mais pas autant que vous. La Quotidienne m’assomme, quand elle ne me fait pas rire. Le Correspondant est parfois intéressant, en général trop pâle (3).

8° Je ne vaux pas grand’chose depuis quelque temps. Je vais, sous peu de jours, à Montpellier (4) : j’essaierai de me fortifier.

Quant aux autres questions, telles que vous me les faites, elles sont fort difficiles à éclaircir, parce que : 1° pour mes desseins, je n’en ai point [d’autre] que celui d’aller vous voir après Pâques, s’il est possible ; 2° pour mes désirs, mes craintes, mes espérances, je suis dans le vague. Peut-être ai-je tort. Je pourrais bien travailler sur l’avenir, mais pour le faire, il faut être encouragé, il faut entendre d’autres projets que combiner les siens. Or, tous ceux dont j’entends parler me paraissent si déraisonnables que je ne veux rien essayer de mon cru.

            Je ne crains ni n’espère rien d’excessif ni d’un côté ni de l’autre dans ce pays-ci. Je suis persuadé que, malgré le sot article de la Revue de Paris, nous nous maintiendrons contre les vexations, qui nous donnent tous les jours de nouvelles forces. L’on va publier, à Montpellier, un journal sous le titre de : Mélanges Occitaniques. Si vous ne le connaissez pas déjà au Correspondant, je vous donnerai des détails sur son esprit, son but etc…, quand j’aurai été à Montpellier…

Emmanuel.

E. d’Alzon à  Luglien de Jouenne d’Esgrigny, Lavagnac, le 9 janvier 1831 d’après Lettres, édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 182-183.

 

(1) Ferdinand Baron d’Eckstein (1790-1861) est un publiciste d’origine danoise, israélite converti au catholicisme, historiographe ami de Lamennais, collaborateur du journal L’Avenir et rédacteur ultramontain de la revue Le Catholique (1826-1829).

(2) Sans doute le groupe de Pézenas qui se réunit autour de l’abbé Jean-Louis Gabriel (1796-1866).

(3) L’Avenir est le journal politique, scientifique et littéraire fondé par Félicité de Lamennais le 16 octobre 1830 pour diffuser ses idées libérales. Il se saborda le 15 novembre 1831. Le Correspondant, première manière, a été fondé le 10 mars 1829, journal hebdomadaire puis bi-hebdomadaire animé par le groupe de l’Association pour la défense de la religion autour de M. Bailly. Il s’effaça en 1830 devant la Revue européenne qui se maintint jusqu’en 1845. La Quotidienne a commencé en 1792, a été supprimée en 1793, réanimée en 1795 et en 1814 pour devenir l’organe royaliste par excellence. Il y eut également le Mémorial catholique fondé en janvier 1824 par les abbés de Salinis et Gerbet, deux mennaisiens de la première heure, sans compter La Tribune catholique, journal quotidien lancé en janvier 1832.

(4) Les d’Alzon disposaient à Montpellier d’un appartement, rue des Trésoriers de la Bourse, dans un ancien hôtel particulier qui constitue un spécimen de l’architecture privée de la ville remontant à l’époque de Louis XIV.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la presse française au XIXème siècle :

Sous la direction d’André-Jean Tudesq, Fernand Terrou, Louis Charlet, Robert Ranc, Charles Ledré, Pierre Guiral, Histoire générale de la presse française, t. I, P.U.F. 1976.

Pour une lecture personnalisée

● Quels sont les projets d’avenir que tu as pu former avant d’entrer à l’Assomption ?

● Quelles sont les motivations qui t’ont déterminé à faire le choix d’une vie au service de l’Eglise ?

● Quel rôle jouent l’échange et la rencontre humaine dans l’approfondissement de tes décisions ?

● Quels sont pour toi les éléments clés d’un discernement spirituel ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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