Anthologie

Le ressort d’une vocation sacerdotale (1832)

Il n’est jamais facile, même pour la personne concernée, de rendre compte de sa vocation sacerdotale ; a fortiori pour son entourage ou devant les mass-media. Emmanuel d’Alzon l’a tenté à plusieurs reprises dans sa correspondance à l’endroit de quelques amis. Il sait y faire la part des choses : celles des opinions, des convictions, de l’appel de la grâce et des réponses du cœur, de la volonté et de l’intelligence. Ce genre de vérité ou de questionnement lucide n’appartient légitimement qu’à la conscience. D’une certaine manière, la vocation sacerdotale d’Emmanuel d’Alzon semble plus éprouvée que celle d’un séminariste commun parce qu’elle fut mise en œuvre à l’âge déjà adulte. Ce qui ne lui a épargné ni les tiraillements intérieurs ni les incompréhensions de l’extérieur.

Lorsque sa décision fut prise, il s’en ouvrit à sa famille, consulta des prêtres et s’en remit à la grâce divine. On sait que sa formation théologique fut un peu sui generis, d’une part sur les bancs du grand séminaire de Montpellier (mars 1832-juin 1833), puis en autodidacte, étudiant en chambre à Rome avec l’appui de quelques amis théologiens, avec le complément temporaire de quelques cours au Collège Romain. C’est précisément à Rome qu’il vécut de l’intérieur le drame de l’affaire Lamennais et il en apprit sans doute par là plus sur les pratiques ecclésiastiques que dans les meilleurs traités d’ecclésiologie. Même un prêtre ‘libre’ s’engage par rapport à une institution dont tous les rouages n’ont pas été révélés dans les saintes Ecritures ! Mais une foi qui ne connaît pas le feu de l’épreuve peut-elle délivrer de futurs fruits d’engagement indestructible, de discernement travaillé ou d’inventivité libératrice ? Emmanuel a fait le pas du sous-diaconat et du sacerdoce en toute connaissance de cause. Ne l’a-t-on pas obligeamment invité à signer un formulaire anti-mennaisien quelques jours avant ? N’est-il pas allé se faire ‘frotter’ chez les Jésuites de Rome à Saint-Eusèbe pendant un mois, lui qui n’éprouvait pas beaucoup de sympathie pour l’école des ‘apprentis pharisiens’ ? On peut en effet porter l’habit du moine et préparer dans son officine le venin du mensonge ou de la calomnie.

Il est dans le cœur d’Emmanuel une certitude qui ne faiblit jamais, celle d’avoir répondu sans détour à l’appel de Dieu, pour le service spirituel de l’homme : Je suis convaincu avant tout que ce n’est pas en faisant ma volonté que je ferai celle de Dieu. Il y a bien des choses que je n’aurais pas faites, si je n’avais fait que ce que je voulais. L’Eglise, malgré ses rides et ses faiblesses, n’est pas qu’une institution humaine. Elle passe les générations et les siècles non comme un empire terrestre qui connaît tôt ou tard son apogée et son déclin, mais comme cette réalité permanente qui n’a pris naissance un jour du temps que pour accompagner son fondateur dans son éternité céleste. Prêtre pour l’éternité.

           

Pour en revenir à ta lettre, que tu as sans doute oubliée, mais que j’ai précieusement conservée, je te remercie de toutes les aimables et belles choses que tu me dis. Il paraît que mon entrée au séminaire (1) a fait parler bien des gens de toutes les manières, mais bien peu ont vu ma pensée aussi bien que toi. Les uns disaient que je prenais la soutane, forcé que j’étais par le fanatisme de mes parents (2). Il aurait, en effet, fallu être terriblement fanatique pour me forcer, dans l’état où nous sommes, d’entrer malgré moi dans le sacerdoce. D’autres ont dit que je voulais servir Henri V (3). Sans doute, en montant une conspiration séminaristique. Oh ! les sots ! Les plus fins ont découvert qu’on ne pouvait pas tout savoir et qu’il y avait quelque chose là-dessous. Comprends-tu la malice ?

Le bon Dieu m’a fait la grâce d’aimer le dévouement, et j’ai senti s’accroître en moi le désir de défendre la religion (4) au moment où on l’attaquait le plus. J’aimais à  penser que, dans ce temps où tout est agité, variable, incertain, où surtout l’avenir est si obscur que chacun, quel que soit son état, son opinion, est menacé, je m’attachais à quelque chose de fixe, d’immuable, et que, si je m’exposais à quelque danger, c’était au moins pour une cause qui en valait la peine. Je te l’ai sans doute dit quelquefois : rien ne m’indigne comme l’égoïsme que je vois aujourd’hui envahir la société. C’est une glace qui paralyse tout ; c’est une lèpre qui gagne rapidement et répand la corruption et la mort. L’amour s’est réfugié dans ce qu’il y a de plus matériel – et quiconque se respecte rougit d’aller le chercher si bas, - ou dans la religion, où il s’épure de plus en plus et d’où il rejaillira, je l’espère, avant peu sur les hommes qui le méconnaissent…

Emmanuel d’Alzon.

E. d’Alzon à son cousin Edmond d’Alzon, Lavagnac, le 10 juillet 1832, Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 312-313

Edmond d’Alzon (1811-1873) est un cousin germain d’Emmanuel, de la famille du Pouget à Lestang (Hérault). Il épousa en 1849 Mlle de Saint-Germain et fit une carrière administrative. Le couple eut quatre enfants : Charles (1850-1869), Marie-Jeanne-Augustine-Henriette (1851-1870), Louis (1859-1933) dit Loulou -ce dernier épousa Marie Claire de Maistre (1863-1942) d’où sort la descendance des Hesse d’Alzon – et Jean (1864-1894) époux de Valentine de Grateloup.

(1)     Emmanuel d’Alzon a quitté le château de Lavagnac le 14 mars 1832 par la diligence de Montagnac jusqu’à Montpellier.

(2)     Les parents d’Emmanuel ne se sont aucunement opposés à la vocation de leur fils. Leur esprit chrétien leur fit accepter ce sacrifice de la part d’un fils unique sur lequel reposait l’espoir d’une descendance et d’un nom. Mais il y eut, c’est certain, des sentiments divers dans la parenté proche, notamment de la part d’un oncle, comme l’attesta encore une prédication du Père spiritain Jean-Baptiste Loevenbrück (1795-1876) dans le Midi, jusque dans les années 1860 (Souvenirs du P. Loevenbrück, édit. René Charrier spiritain, cahier 5).

(3)     Henri V n’est autre que le Comte de Chambord (1820-1883) sur lequel reposèrent les espoirs royalistes des légitimistes jusqu’à la mort de ce prétendant. Quoi qu’il en fût des liens entre monarchie et catholicisme, c’était mal connaître sur ce point les réelles priorités que s’était forgées le futur abbé d’Alzon.

(4)   L’expression ‘défendre la religion’ fait partie du vocabulaire apologétique de l’époque, surtout à partir de la fin du règne de Charles X et de la Monarchie de Juillet, cette dernière marquant une nette laïcisation de l’Etat français.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur le clergé français montpelliérain du XIXème siècle

Ferdinand Saurel, L’ancien clergé du diocèse de Montpellier, 1901, 4 volumes.

Gérard Cholvy, Le diocèse de Montpellier, Paris, Beauchesne, 1976, dans la collection Histoire des diocèses.

Pierre Pierrard, Le Prêtre français du concile de Trente à nos jours, DDB, 1986.

Pour une lecture personnalisée

● Quelles motivations Emmanuel d’Alzon exprime-t-il le plus fortement pour rendre compte de sa vocation ?

● Matérialisme et spiritualisme forment un couple stéréotypé. Mais quelles réalités, d’après toi, peuvent se deviner ou se cacher derrière ces expressions ?

● Comment peux-tu rendre compte de ta vocation propre, tout en faisant la part des influences reçues ?

● L’initiative divine garde-t-elle sa prééminence dans la présentation que fait Emmanuel d’Alzon de son choix ?

 

 Page réalisée par D. Remiot

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