
Dans l’ombre d’un maître difficile à cerner, Lamennais (1832)
La question des relations entre Emmanuel d’Alzon et l’abbé Félicité de Lamennais entre 1828 et 1834 n’a pas manqué de susciter de nombreuses interrogations dont le Colloque d’histoire en 1980 s’est pour sa part fait l’écho. Il est vrai que le jeune Emmanuel s’est placé sous la direction intellectuelle du fameux abbé, mais sans se rendre comme d’autres à l’école de La Chesnaie en Bretagne. Ses parents veillaient d’ailleurs à tempérer tout enthousiasme excessif de sa part pour les idées en vogue. On a parfois qualifié un peu rapidement Emmanuel de disciple du ‘maître à penser’ du jeune clergé de l’époque dont la notoriété est à son comble avant la première encyclique de condamnation Mirari vos promulguée à Rome le 15 août 1832. Emmanuel d’Alzon n’en eut connaissance d’ailleurs qu’en octobre suivant. Comme le document ne citait pas de nom, il était possible de l’interpréter de multiples manières. Le jeune séminariste n’ignorait pas cependant l’aversion profonde et les manœuvres plus ou moins loyales des contradicteurs les plus acharnés de l’abbé dont les gallicans déclarés, mais sans soupçonner que d’intrigue en intrigue, de controverse en pamphlet, elles allaient remonter jusqu’à Rome pour un examen nourri et fatal des ‘doctrines’.
Jusqu’en 1834, et la condamnation cette fois explicite de Lamennais par la nouvelle encyclique Singulari vos signée le 25 juin par le pape Grégoire XVI mais publiée le 7 juillet, Emmanuel continua à se montrer d’une loyauté sans faille envers la personne et les idées de Lamennais, l’encourageant plutôt à la prudence et à une certaine discrétion, lui communiquant les bruits contradictoires dont la Rome ecclésiastique aime bruisser derrière le paravent des opinions, des potins et des faux silences. On sait que l’abbé n’usa ni de l’une ni de l’autre, ce qui peinait même ses amis. Cependant la position d’Emmanuel a bien changé : en 1828 il n’est qu’un lointain étudiant parisien, en 1832 il est devenu séminariste à Montpellier, à partir de novembre 1833 le voilà à Rome, pour se préparer au sacerdoce alors que Lamennais depuis janvier 1834 a rompu de cœur avec le catholicisme. De toutes façons ce sont bien les idées politiques de l’abbé qui lui ont valu en première ligne sa condamnation et son ostracisme, quelle qu’ait été son évolution religieuse, exemple tristement incomparable de cet acharnement enragé avec lequel ses adversaires l’ont également acculé à sa perte. On comprend dès lors que les chemins de vie aient divergé entre Lamennais et d’Alzon, même si leurs liens personnels ont gagné en intensité et en intimité au cœur même de la tempête. Lorsque le P. Colette put enfin jeter les yeux sur le dossier Lamennais-d’Alzon, soigneusement recopié au cabinet noir de la police pontificale, ce ne fut que pour confirmer la parfaite loyauté d’Emmanuel envers son ami comme envers l’Eglise. Quant aux ‘doctrines’ défendues par l’abbé, le temps se chargea d’en faire un tri purificateur et l’abbé d’Alzon y gagna cet amour de Rome que le creuset de l’épreuve rend souvent moins ingénu, parfois plus critique et toujours plus librement mature.
… Je vous écrivis que M. Bastet (1) était mort. Ce pauvre homme avait une rétention d’urine, et je ne sais pourquoi on lui avait laissé la sonde dans le corps. Il fit une chute, la sonde creva la vessie, et il fut mort en moins d’un quart d’heure au milieu des plus vives douleurs. M. Blaquières (2) est nommé pour lui succéder. Il paraît que pendant très longtemps M. Blaquières signifiait que si on lui [offrait] un canonicat, il le refuserait. A la mort de M. Basset, on voulut, dit-on, lui faire une simple politesse dans l’espérance d’un refus, et M. Blaquières, au contraire, a pris ses gens au mot. On parle beaucoup de son remplaçant, mais les idées se portent sur tant de monde qu’on ne voit rien de positif.
Je vous transcrivis sans aucune réflexion ce qui, dans la lettre de M. de Mont[alembert] avait rapport à ses amis ; mais convenez pourtant que voilà une forte preuve que ce n’est pas l’esprit de coterie qui pousse M. de La M[ennais] (3), comme on le prétend. Car enfin, le bref qu’il aurait reçu du Pape aurait été, je pense, pour lui un élément de succès ; mais il l’a repoussé. Quelques personnes pensent que c’est à tort. Je crois qu’il a fort bien fait. Tôt ou tard, cela se saura, et quoiqu’il n’ait, bien sûr, pas agi dans cette intention, le résultat ne lui fera pas moins honneur. Je garde toujours ici un silence prudent, mais je m’aperçois bien que sans cesse en ma présence on dit certains mots pour voir ce que je répondrai. Je prends le meilleur parti : je ne réponds pas…
Emmanuel d’Alzon.
E. d’Alzon à son père, Montpellier, le 12 novembre 1832 Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 367-368
(1) L’abbé Joseph Bastet (+ 1832), professeur et supérieur au grand séminaire de Montpellier où il a été nommé dès 1822 par Mgr Marie-Nicolas Fournier de La Contamine (1750-1834) ; il est l’auteur d’un Manuel pour les jeunes prêtres. C’est Mgr Charles-Thomas Thibault (1796-1861) qui succéda à Montpellier à Mgr Fournier. Tous deux étaient de forte sensibilité gallicane. Mgr Fournier interdit d’ailleurs la lecture du journal L’Avenir aux séminaristes.
(2) L’abbé Constant-Clément ou Marie-Jean Blaquières (1799-1847), désigné d’après Emmanuel d’Alzon en 1832 comme supérieur du grand séminaire de Montpellier, en remplacement de l’abbé Bastet.
(3) Félicité Lamennais (1792-1854), ex-abbé, écrivain polémiste, homme politique.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur Lamennais et les
affaires de Rome
Gaston Bordet, Emmanuel d’Alzon et la crise mennaisienne 1828-1835 ; Jean-René Derré, Les relations entre E. d’Alzon et Lamennais, dans Emmanuel d’Alzon dans la société et l’Eglise du XIXe siècle, Colloque d’histoire 1980, Le Centurion, 1982, p.37-82 et 83-106.
Dossier Lamennais-d’Alzon, dans Pages d’Archives, nouvelle série n° 9, août 1958, p. 321-344.
Jean-René Derré, Lamennais, ses amis et le mouvement des idées à l’époque romantique, Paris, 1982. Correspondance générale de Lamennais publiée par Louis Le Guillou, Paris, Colin, 1973. Guy Dupré, Formation et rayonnement d’une personnalité catholique au XIXe siècle. Le Père Emmanuel (1810-1880), Lille,1975.
Pour une lecture personnalisée
● Que t’inspire la formule relevée dans les Lettres du P. d’Alzon : ‘Agir pour Rome toujours, contre jamais, quelquefois sans’ ?
● Peut-il arriver au cours de l’histoire que des papes se soient trompés dans leurs jugements et leur enseignement ? Que précise à ce sujet la doctrine de l’infaillibilité pontificale ?
● Qu’est-ce qui paraît condamnable aujourd’hui dans les doctrines de Lamennais ?
● Comment concilierais-tu les maximes et les pratiques de loyauté, de prudence et d’ouverture dans les questions d’opinions de conscience ?
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