Anthologie

La Rome pontificale sous Grégoire XVI (1834)

C’est un monde nouveau ou réel, et non plus imaginaire, que le jeune Emmanuel d’Alzon découvre en gagnant Rome en novembre 1833. De ce point de vue, sa correspondance des années 1833-1835 offre de nombreuses notations sur la ville pontificale de l’époque, les mœurs ecclésiastiques et de la population du temps comme sur les innombrables attraits d’un site urbanisé depuis l’Antiquité. Emmanuel ne se limite pas dans ses relations au cercle des français de Rome qui gravitent autour de l’ambassade, il se lie d’amitié avec un jeune anglais Charles Mac-Carthy et avec des prélats italiens. Il ne se résout pas non plus à intégrer le collège ecclésiastique des Nobles mais préfère une vie plus indépendante comme pensionnaire au couvent des Minimes à Sant’Andrea delle Fratte. En compagnie de l’abbé Gabriel son compatriote, il se livre aux inévitables visites des basiliques, églises et monuments antiques de la ville, faisant part d’impressions et d’appréciations parfois insolites. Le Vatican restaure à l’époque les murs de son enceinte léonine, ses musées regorgent de chefs-d’œuvre ; peintres et sculpteurs européens ne cessent d’envahir et d’orner cette capitale des arts que n’a pas réussi à étouffer le baroque.

L’intelligentsia européenne, en dehors du flux des pèlerins qui fréquentent les jubilés, n’a jamais perdu, surtout depuis la Renaissance, les chemins qui mènent à Rome. Beaucoup d’artistes y élisent domicile, soit temporairement soit définitivement, ouvrent des salons et des ateliers sous l’égide d’Académies ou d’Ecoles nationales. Les diplomates ne sont pas en reste pour y faire briller l’influence de leurs souverains ou de leur politique. Sous Grégoire XVI, la palme penche du côté des puissances conservatrices, celles qui à la suite ou à la solde de Metternich entendent bien contenir les aspirations libérales des peuples. Tout mouvement plus ou moins carbonariste est étouffé. L’Angleterre fustige le système conservateur de l’administration pontificale, faisant de cet état central de la botte italienne le pays le plus arriéré de l’Europe occidentale. Les inventions modernes, comme le chemin de fer, l’éclairage au gaz ou la pratique de la vaccination, y sont prohibées et même dénoncées comme issues de cerveaux infernaux. Services administratifs de la voirie, des transports, de l’hygiène publique en sont restés à l’ère médiévale, même si l’intérêt pour l’archéologie, notamment le passé chrétien, ne cesse de croître. Les catacombes continuent d’être prospectées et inventoriées. Mais ce que l’on pouvait à la rigueur pardonner à l’antique Léon XII devient de moins en moins acceptable sous le pontificat de Grégoire XVI. Toute l’Italie est travaillée de ferments nouveaux que n’arrêtent ni les frontières des Alpes ou des mers ni les censures policières des  souverains autocrates. La Rome ecclésiastique se montre particulièrement perméable aux idées mennaisiennes, divisant là comme ailleurs les esprits mais provoquant aussi des échanges féconds, des brassages internationaux et suscitant des interrogations porteuses d’avenir.

… J’ai déjà fait quelques bonnes connaissances. Le cardinal Micara (1) nous traite fort bien, M. Gabriel et moi. J’ai été voir l’abbé de Retz (2), qui m’a très bien reçu. Je n’ai pu encore savoir l’adresse de M. Le Bouteillier (3). M. de Brézé (4) doit me présenter aux cardinaux Lambruschini (5) et Odescalchi (6). D’autres personnes me présenteront au cardinal Weld (7). Je vous ai écrit, je crois, que j’avais vu le P. Ventura (8), qui m’avait bien reçu et qui m’avait procuré la connaissance du P. Mazzetti (9), un des premiers théologiens de Rome et qui veut bien me recevoir quelquefois pour me donner des leçons de théologie. L’abbé de La Mennais m’a envoyé deux lettres. L’une [est] pour Mac-Carthy (10), jeune Anglais, dont je suis enchanté : il m’a reçu en perfection, et c’est par lui que j’ai su que la dernière lettre de M. de La M[ennais] avait enchanté le Pape (11). Voilà donc les craintes de schisme évanouies. L’autre est pour le P. Olivieri (12) qui passe pour le premier théologien de Rome ; j’irai le voir après-demain avec le P. Lamarche (13), que j’ai pris pour confesseur. Je prends des leçons d’allemand ; j’en suis enchanté. J’ai affaire avec un bon jeune homme, qui m’a pris en affection et avec qui, outre le temps des leçons, je fais quelques courses, pendant lesquelles il me parle toujours allemand (14). C’est le meilleur moyen de l’apprendre bientôt. J’ai assez de livres, parce que je suis abonné à un Cabinet littéraire passable…

Emmanuel.

E. d’Alzon à son père, Rome, le 1er janvier 1834 

d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1923, tome A, p. 479-480

(1)     Lodovico Micara (1775-1847), capucin prédicateur créé cardinal par Léon XII en 1824, ami de Lamennais, surnommé le ‘cardinal rouge’.

(2)     Mgr Alexandre-François de Retz (1783-1843), ecclésiastique français auditeur de la Rote, chanoine de Saint-Denis.

(3)     Marquis Henri-Louis Le Bouteiller (1783-1834), connaissance des d’Alzon vivant à Rome où il mourut le 17 avril 1834. Emmanuel songea à la rencontrer mais n’y parvint pas.

(4)     Mgr Pierre de Dreux-Brézé (1811-1893), condisciple d’E. d’Alzon à Stanislas de Paris, étudiant puis prêtre à Rome en 1834, évêque de Moulins de 1849 à 1893, devenu de sensibilité ultramontaine.

(5)     Luigi Lambruschini (1776-1854), ancien nonce à Paris de 1827 à 1831, créé cardinal par Grégoire XVI qui en fit son secrétaire d’Etat de 1836 à 1846, viscéralement anti-libéral et partisan de l’Europe à la Metternich.

(6)     Carlo Odescalchi (1786-1841), devenu cardinal qui se fit ensuite jésuite en renonçant à la pourpre. C’est lui qui ordonna prêtre Emmanuel d’Alzon dans son oratoire privé le 26 décembre 1834.

(7)     Thomas Weld (1773-1837), ecclésiastique anglais devenu prêtre après son veuvage, créé cardinal par Pie VIII en 1830.

(8)     Gioacchino Ventura di Raulica, prêtre théatin, favorable aux idées de Lamennais. Il dut quitter l’Italie après la réaction anti-républicaine de 1849 et vivre en exil en France.

(9)     Giuseppe-Maria Mazzetti (1778-1850), religieux italien carme, consulteur du Saint-Office, auteur d’ouvrages théologiques, pastoraux et pédagogiques, conseiller à la cour des Bourbons de Naples après 1838.

(10) Charles Mac-Carthy (+ vers 1886), anglais à l’époque séminariste à Rome auprès de son cousin le futur cardinal Wiseman, ami de Lamennais et d’Emmanuel d’Alzon. Il renonça à une vie ecclésiastique et se fit diplomate.

(11) Le Pape en 1834 n’est autre que l’ancien moine camaldule Mauro Cappellari sous le nom de Grégoire XVI (1765-1846), très hostile aux idées libérales. Il condamna Lamennais à deux reprises et se montra très réactionnaire sur le plan politique, sous la coupe de Metternich. Par contre il soutint avec vigueur le mouvement missionnaire extra-européen grâce à des impulsions libératrices.

(12) Benedetto-Maurizio Olivieri (1769-1845), dominicain italien, théologien, consulteur de congrégations romaines, chargé un temps de la direction de son Ordre.

(13) Vincent Lamarche (1780-1849), religieux dominicain belge, correspondant de Lacordaire qu’il soutint pour la restauration de l’Ordre en France, confesseur d’Emmanuel d’Alzon à Rome.

(14)  Nous ignorons le nom de ce professeur d’allemand qui avait déjà une méthode excellente pour l’apprentissage d’une langue.

Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche

Sur la Rome ecclésiastique de cette période

Philippe Boutry, Souverain et pontife. Recherches prosopographiques sur la Curie romaine à l’âge de la Restauration (1814-1846), Rome, édit. De Boccard, 2002, 785 p. dans la collection de l’Ecole Française de Rome n° 300.

Pour une lecture personnalisée

● Quels sont les grands théologiens et philosophes qui t’ont marqué au cours de ton temps de formation ?

● Quelles réflexions inspire une saine histoire de la théologie et des théologiens ?

● As-tu rencontré personnellement des ecclésiastiques de haut rang, papes, cardinaux, etc… Quelles impressions demeurent de ces contacts ?

● La connaissance directe des personnes n’influe-t-elle pas parfois sur les opinions que peuvent donner d’elles leurs écrits ou prises de position rapportés dans la presse ou les médias en général ?

 

 

 Page réalisée par D. Remiot

Retour à la page d'accueil "les Ecrits d'Emmanuel d'Alzon"