
Une promotion rapide dans la carrière ecclésiastique (1835-1839)
Le premier séjour à Rome d’Emmanuel d’Alzon prit fin le mardi 19 mai 1835 pour regagner à petites journées la France, tout en visitant sur le trajet la Toscane et la Lombardie. On sait que le 6 juillet il était rendu à Lavagnac où il put à loisir célébrer la messe dans la chapelle de famille. Avant de quitter Rome, il avait tenu, sur le conseil pressant de sa mère, à être reçu par le pape Grégoire XVI et il avait pris la précaution de demander un entretien à son évêque, Mgr de Chaffoy, à Nîmes, pour lui présenter ses projets apostoliques, notamment celui de travailler à la conversion des protestants, celui d’établir dans cette ville de 43. 000 habitants un couvent de Carmélites et celui enfin de fonder un collège. L’évêque ne fut pas favorable à ces perspectives, mais laissa d’Alzon libre d’organiser son temps.
Après des vacances en famille, l’abbé d’Alzon s’établit à Nîmes au matin du 14 novembre 1835, prenant pension provisoirement au n° 16 rue de l’Aspic, chez son grand-oncle maternel, le chanoine Daniel-Xavier Liron d’Airolles (1762-1838), vicaire général et directeur de l’œuvre des Dames de la Miséricorde. Sans nul doute cette alliance familiale joua dans les égards témoignés au jeune prêtre, Mgr de Chaffoy nommant le jeune abbé chanoine honoraire et vicaire général honoraire (8 novembre 1835), avec possibilité d’assister au Conseil diocésain. Népotisme, favoritisme ? Un ombrageux vicaire de la cathédrale ne put s’empêcher de fustiger en chaire ‘le scandale des ambitieux qui envahissent le sanctuaire et usurpent les honneurs ecclésiastiques’ ! D’Alzon ne fut pas insensible à ce qu’il appela un ‘coup de pistolet tiré à bout portant’. Pourtant celui qui devait neuf ans plus tard à Turin faire le vœu de renoncer à toute dignité ecclésiastique et refuser par la suite à plusieurs reprises d’être promu à l’épiscopat, ne saurait sans autre preuve être accusé d’ambition personnelle ou d’intrigue carriériste. Il y eut sans doute ce coup de pouce originel, disons familial, mais c’est à son seul mérite et à ses qualités personnelles que l’abbé d’Alzon dut d’être remarqué et apprécié par ses évêques successifs. Le 9 novembre 1835, Mgr de Chaffoy fut atteint d’une première hémiplégie jusqu’à ce que la troisième, le 26 septembre 1837, finît par l’emporter dans la tombe trois jours plus tard. Pressenti comme vicaire capitulaire, charge qui échut en fait à l’abbé Sibour, le futur archevêque de Paris, il revint à l’abbé d’Alzon de composer et de prononcer l’éloge funèbre du prélat le 6 octobre suivant. Ce fut Mgr Cart, désigné le 22 décembre 1837 pour le siège épiscopal de Nîmes, qui fit accéder l’abbé d’Alzon à la charge de vicaire général en titre, l’abbé Liron d’Airolles ayant eu la bonne grâce de rendre l’âme le 9 décembre 1838. L’abbé d’Alzon montait en selle pour 40 ans de service.
… Après ce préambule, je te dirai que j’ai trouvé ta lettre charmante : tu m’as fait aimer les roses blanches à la folie. Je te prie, puisque tu sais peindre les fleurs (1), de me peindre sur vélin une rose blanche, que je te promets de mettre dans mon bréviaire, à l’office des vierges, en attendant que tu me donnes ton portrait (2). Mon Dieu ! Je n’ose pas te dire que tu as grandement raison, mais c’est pourtant bien vrai. Ne te mets pas dans cette galère, puisque les roses blanches te plaisent et puisque tu en sens le prix. Je t’avoue, chère petite sœur, que si je ne t’ai jamais parlé aussi franchement, c’est que je craignais chez toi encore plus d’horreur d’être un multipliant que de goût pour être une rose blanche ; mais puisque je m’aperçois de mon erreur, je suis ravi de te savoir les dispositions que tu me manifestes.
Toute la ville sait enfin que je suis grand vicaire (3), et l’on me permet de n’en plus faire un mystère, quoique les ordonnances ne soient pas encore arrivées. On me fait des compliments de tous côtés. Je crois que les gens comme il faut en sont bien aise, que c’est un triomphe pour eux ; le peuple voit aussi bien la chose, en général ; les protestants seuls et cinq ou six prêtres sont mécontents (4). Nous savons positivement que l’ordonnance d’approbation paraîtra incessamment. Le ministère ne demandera certainement pas mieux, à ce que l’on m’a dit, et j’en suis enchanté, parce que, s’il y voit un bon calcul, je suis débarrassé de tout sentiment de reconnaissance…
Emmanuel.
E. d’Alzon à sa sœur Augustine, Nîmes, le 6 mars 1839
Lettres, d’après édit. Siméon Vailhé, B.P., 1925, tome B, p. 30-31
(1) Augustine d’Alzon avait effectivement un tempérament artiste, elle cultivait la peinture et le chant.
(2) Si ce portrait a été réalisé un jour, nous ne l’avons jamais eu en possession à l’Assomption.
(3) Il y a d’abord, selon le droit concordataire, la liste de présentation des candidats, des pressentis ou des recommandés, puis après l’examen du Ministère des Cultes, l’agrément et l’acte officiel de nomination signée par le Roi. Ce processus exige donc du temps. En 1855, à la mort de Mgr Cart et lors de la nomination de Mgr Plantier, on peut de même observer un assez long délai pour la reconduction de l’abbé d’Alzon aux fonctions de vicaire général. En 1839, la présentation d’agrément au Roi pour la proposition de l’abbé d’Alzon au poste vacant de vicaire général est datée du 29 janvier.
(4) Cette liste distingue soigneusement le camp des satisfaits (‘gens comme il faut’, entendons les notabilités et la haute société nîmoise, et le peuple en général) du camp des mécontents (‘les protestants’, catégorie dont l’opinion hostile ne peut étonner en la circonstance, et une frange minime du clergé nîmois). Le clivage ne semble donc pas social, mais plutôt d’humeur confessionnelle ! En 1875, une véritable cabale du clergé s’opposa cette fois avec force à la nomination du P. d’Alzon comme vicaire capitulaire, avant la nomination de Mgr Besson. Ce dernier fit pression pour lui faire accepter à nouveau la charge du grand vicariat. Le P. d’Alzon finit par démissionner en 1878.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche
Sur la ville de Nîmes et les
nominations officielles du P. d’Alzon
Adolphe Pieyre de Boussuges, Histoire de la ville de Nîmes depuis 1830 à nos jours, Nîmes, 3 tomes, 1886-1887.
Félix-Adrien Couderc de Latour-Lisside, Vie de Mgr de Chaffoy , Nîmes, 2 tomes, 1856-1857.
Abbé Pierre Azaïs, Vie de Mgr Jean-François Cart, Nîmes, 1857.
François Laplanche, Les sciences religieuses dans collection Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, p. 538-539 (notice sur Mgr Plantier).
Pour Mgr Besson, Dictionnaire de Biographie française, t. VI, col. 331.
Sur les relations Eglises-Etat sous la Monarchie de Juillet, on peut se référer aux ouvrages de Charles Pouthas, notamment : L’Eglise et les questions religieuses sous la monarchie constitutionnelle, C.D.U., 1948 ou encore à Brigitte Basdevant-Gaudemet, Le jeu concordataire dans la France du XIXème siècle, Paris, P.U.F., 1988, 298 p.
Pour une lecture personnalisée
● Comment se font les nominations de postes importants dans le clergé de ton pays ?
● Quelles sont les qualités qui te paraissent importantes pour recommander, si tu es consulté, un prêtre en vue de l’épiscopat ou d’un poste de direction dans ton diocèse ?
● Népotisme et favoritisme ont-ils toujours cours dans les traditions ecclésiastiques ?
● A ton avis, le fait que le Père d’Alzon ait duré dans sa fonction de vicaire général de 1839 à 1878 a-t-il été un bénéfice ou non pour le diocèse de Nîmes ?
|
|
|