Voici la grande semaine. Elle est chemin d'abaissement. De l'accueil triomphal dans la Ville jusqu'à la solitude du Jardin. Dans le Christ, Dieu se montre le Tout-humble qui vient toucher l'Homme au-delà de ses complots : il vient laver les pieds de ses disciples et les instituer dans sa communion par son Eucharistie, action de grâce éternelle qui nous mène à Lui. Durant ces derniers jours, Jésus descend jusqu'au cur de nos ténèbres pour nous ramener à lui. Trahison, reniement, condamnation, souffrance, mort, abandon Tout semble dit ! Et pourtant, le Christ vient y apporter sa Parole ultime en ressuscitant d'une Vie plus grande que nos morts.
Entre dans la Ville
On
cherche Jésus. Celui qui est venu redonner souffle à Lazare, celui
dont la foule parle tant, le voilà tout proche, aux portes de la Ville.
On dit qu'il se cache pour échapper à ses adversaires ? Et voilà
qu'on l'annonce, dans le triomphe d'un Roi sans armée et sans cortège,
si ce n'est celui des curs simples et des doux.
Et chante le prophète : "Ne crains pas, fille de Sion, voilà
ton Roi qui vient à toi plein de douceur, monté sur un ânon,
le petit d'une bête de somme". Ce petit d'âne, que personne
n'avait pu monter, est, nous rappellent les Pères, comme cette humanité
en attente, en désespérance d'un Maître pour le conduire..
Ce petit d'âne, c'est notre propre vie, qui sait accueillir malgré
sa faiblesse et son orgueil le Maître intérieur. Ce petit d'âne,
c'est l'Eglise, traversée de tant de pauvretés, et pourtant sans
cesse menée à sa gloire par Celui qui la conduit.
Jésus vient apporter la paix à la Ville. Aux curs endurcis,
il offre sa Présence. Aux amis de toujours, la Confiance plus forte que
la haine. Aux curieux et aux enfants, un Amour indicible de la Vérité.
Parle aux curs endurcis
La
peur est aux abois. On se réunit et on évalue. On calcule et on
dissèque. Celui que l'on menace ne se laisse pas impressionner. Comment
le réduire à son tour sous le régime de la peur ? Dieu
laisse faire. Dans son aveuglement d'un Règne tout proche, l'Homme ivre
de peur prophétise : " Vous n'y comprenez rien. Ne voyez vous pas
qu'il convient qu'un homme seul meure pour tout le peuple ? " Mystère
du cur endurci qui devient clairvoyant, sans qu'il comprenne la vraie
portée de ses paroles
On devient si facilement un Caïphe. Habile, fin politique, diplomate ambigu
et esprit calculateur. Mais pourquoi tant de retenue, alors que c'est la mort
qui se dessine sous des beaux habits de conscience et de respectabilité
? Tuer un homme au nom du salut de tous ne va t-il pas mener aux pires déchéances
? Faudra t-il que le Temple soit réduit à rien et la Ville rasée
pour que l'Homme enfin comprenne ?
Mais le don de Dieu abonde quand l'Homme s'égare en lui-même. Les
temps sont pleins d'une Promesse plus grande que les carnages et la dispersion.
Deviendrons-nous ses veilleurs ? Soyons apôtres et non bourreaux ! Entrons
dans le don de Dieu. Dans l'attente du jour, dans la patience des curs
blessés, Dieu fait son chemin.
Aux pieds de ses amis
Dieu
se met à table. Le repas à des goûts de noces. Canaa n'est
pas loin et un vin nouveau va être servi pour réjouir les curs.
Jésus se lève. Jésus s'abaisse. Revêtu du tablier,
il va chercher l'eau claire des jarres de la purification. Chaque pied lavé
devient signe de l'Onction.
Tu as beau protester, Pierre, l'Amour est plus grand que ton cur.
Jésus se lève. "Vous m'appelez votre Seigneur et votre maître
et vous avez raison, car je le suis. Si donc moi, votre Seigneur et votre maître,
je vous ai lavé les pieds, combien plus ne devez-vous pas vous laver
les uns aux autres !"
Il y a des tombées du jour qui brillent de mille feux. En Christ, la
nuit illumine. Le chant de la vertu monte comme une brise, malgré les
cris des affamés de sang. A la haine, Jésus offre l'humilité.
A la peur, le service. Au rejet, la tendresse.
En marche les doux, le Royaume de Jésus est à eux.
Mon corps, pour vous
C'est
l'heure de la Pâque. L'agneau prit des premiers temps devient aujourd'hui
l'Agneau qui se donne. Il se donne de ses propres mains.
Autour de la table, Jésus prend du pain. Ce pain déjà donné
par son Père pour faire grandir l'Homme. Il rend grâces, le bénit
et le donne : "Prenez et mangez, ceci est mon corps". De la coupe
de vin, il fait de même : "Prenez et buvez-en tous, ceci est la coupe
du sang de la Nouvelle Alliance, donnée pour vous et pour le salut de
tous".
Quand Dieu se donne, c'est tout à tous. Voilà jusqu'où
va l'amour du Sauveur. La table qui nourrit devient festin de noces qui célèbre
le don de l'Amour. Quel dieu est grand comme Dieu ? Grand par cet Amour possible.
Grand par cet Amour ultime, jusqu'au bout. Notre vie deviendra t-elle image
d'un tel Amour ?
Dieu nourrit son peuple. Une manne abondante est donnée en nos déserts,
une source vive rafraîchit nos curs en peine. Hommes du martyre
et de la fidélité, des déserts et des rencontres, des cloîtres
et des missions, redites-nous sans cesse cette vie de Jésus-Christ lui-même
qui vous habite.
Vivre c'est le Christ, dans cette union qui fonde toute vie.
Au sentier des larmes
Devant
la mort qui rôde, Jésus devient le Consolateur. Des paroles d'une
infinie tendresse sont offertes à qui sait veiller. Une espérance
nouvelle vainc le sommeil. Jésus se lève. Devant l'angoisse, il
chante un hymne d'une Pâque nouvelle.
Avance, Jésus, là où t'attends déjà la trahison
blottie dans sa meute.
Il entre librement en terre de peur et il prie. "Mon Père, s'il
est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! Mais que ta volonté
soit faite, non la mienne !". Au désert de l'abandon, Jésus
retrouve le Menteur qui pour un temps semble avoir la parole. Les oliviers pleurent
et se tordent de douleur. Comment le Mal pourrait-il reconnaître en ce
Jésus broyé Dieu qui se livre par Amour ? Vaincre le Mal en lui
devenant inconnaissable, en acceptant de porter le poids du Jour, librement,
par Amour. Voilà ce que découvrent ceux qui entrent en ce Jardin.
Allons, pourquoi dormir ? Oserons-nous regarder l'ange qui sert le Maître
en larmes ?
Le prix d'un Amour
Viens
le temps de l'ami désabusé. Il trahit pour trente pièces
d'argent. Il réitère au Jardin l'histoire de l'ancienne faute.
Avec le luxe de la force et du baiser, il vient mettre la main sur Celui qui
se laisse faire. Jusqu'où Jésus a t-il du aimer cet homme qu'il
avait choisi parmi les siens ?
Cur endurci ! Reconnaîtras-tu dans l'échec de ta faute un
Amour plus grand qui déjà est à l'uvre ? Comprendras-tu
enfin jusqu'où te mène ta vocation d'apôtre ? Ton mal t'empêchera
t-il de reconnaître ce Dieu qui passe ?
Livré à lui-même, traître trahi à son tour
par l'argent qui tâche ses mains, errant nu dans un Eden dévasté,
incapable de se tourner une fois encore vers le Christ, abandonné à
ses ténèbres
Epouvantable gibet de la désespérance
de soi
Viens le temps de l'ami prodigue. Il est prêt à tout, par trois
fois il se dit à jamais fidèle. Il fanfaronne comme un coq avant
le jour. Mais la nuit va être longue
Devant le danger se délitent
les mots éternels. Par trois fois, il tombe, retombe et retombe encore.
Mais Pierre n'est pas l'homme du baiser trahi. Il est l'homme du regard reçu.
Un regard de Jésus, et son cur se remet à battre de la Vie
véritable. Pierre sort de lui-même. Il devient l'homme qui pleure,
l'homme aux joues creusées par la tendresse d'un pardon inattendu. Chante
par trois fois le coq. Le jour de Dieu se lève.
Dieu en procès
Pour
condamner l'Innocent, il faut s'y reprendre à plusieurs fois. Que de
juges, que de palais ! Justice amère qui veut s'en tirer avec les honneurs
du travail bien fait. Si nous suivons le Christ, nous aurons à porter
nous aussi le poids de jugements trompeurs et destructeurs. L'Eglise connaît
toujours, en quelque lieux où elle existe, cette lutte. A vouloir servir
l'Homme, comment s'étonner qu'elle se trouve en procès avec ceux
qui le tiennent en esclavage ?
L'humiliation de l'humble
S'en est fait. La tempête se déchaîne. Crachats, coups, souffrances, dérision Rien ne semble plus arrêter les déferlantes de la violence. Flagellé, couronné d'épines, roi au sceptre de jonc et au manteau de pourpre, Jésus est livré aux ténèbres d'une humanité excitée par le sang. Qui osera reconnaître dans cette vallée de larmes, les pas d'un Dieu qui marche ? Qui osera le suivre quand ses propres jours sont traversés par la souffrance indicible ?
Mort, où es ta victoire ?
On charge Jésus du bois du sacrifice. Comme Isaac, il prend le chemin
de la montagne où l'attend le lieu de l'Offrande.
Il faut toute l'audace de Marie, sa Mère et des femmes en larmes, pour
que son visage souillé par la haine imprègne encore les curs
de la dignité d'homme libre qu'il demeure. "Filles de Jérusalem,
ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants". Si l'Innocent
est ainsi malmené, comment le petit peuple de Dieu pourrait-il survivre
?
Il faut toute la dignité de Simon, l'homme de passage, étranger
à toute cette haine, pour que le poids de la Croix se fasse moins lourd.
Entendrons-nous son appel à soulager nous aussi ce monde qui souffre
?
Jésus s'abaisse. Jésus s'élève. La croix est devenu
son ultime signe. Transpercé, réduit à rien. Jésus
souffre de l'abandon que connaissent les victimes. Là seul, il peut encore
redonner sa Parole. " Père, pardonne leur, car ils ne savent pas
ce qu'ils font." Là seul, il peut aimer cette humanité en
déserrance, nous confiant les uns aux autres, à l'image de Marie
et de Jean. Là seul, il peut redire sa soif du Dieu vivant, dans cet
abandon total au cur d'une nuit obscure. Soif qui mène à
la Source. Cri qui devient souffle.
Dernier abaissement. Tout est dit.
Jésus est descendu de la Croix comme en secret. Les fidèles de ce chemin incompréhensible lui disent leurs ultimes mots d'enfants. La myrrhe embaume l'air comme au premier jour. Une tombe, nouvelle, devient écrin d'un corps offert. Le sceau est posé comme on tourne une page. La pierre est roulée. Et on garde la mort dans son sépulcre.
Viens, ô toi l'ange de Dieu. Descend jusqu'à l'Homme Dieu qui déjà s'élève d'une vie nouvelle. Romps le sceau. Déroule la pierre. Libère la Vie en germe vers la Lumière de Dieu. Ouvre pour nous la tombe de Celui qui se libère, pour nous, de toute mort. Jésus le Ressuscité.
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