Eveil d’une vocation religieuse chez E. d’Alzon (1844-1845)[1]
© P. J.-P. P.-M, Rome, déc. 2009.
Parler de l’éveil de la vocation religieuse de « l’abbé- P. d’Alzon » est plus délicat : il n’a pas laissé de grandes notes ou de confidences spécifiquement développées à ce sujet. On s’est demandé à plusieurs reprises sous quelles influences l’abbé d’Alzon s’est-il orienté vers la vie religieuse ? Dans l’ordre de l’inspiration, saint Augustin ? Dans l’ordre des familles de vie religieuse : la congrégation de Saint-Pierre, les prêtres de Saint-Louis[2] ? Dans le genre de vie religieuse, la vita mixta ?
Il est clair qu’on joué pour lui fortement trois fondations, celle des R.A. de Mère M.-Eugénie de Jésus en avril 1839[3], celle du Carmel de Nîmes, fondation qu’il a arrachée à l’évêque de Nîmes Mgr Cart, en obtenant l’envoi de quelques carmélites d’Avignon en décembre 1843 et celle enfin d’un collège à reprendre à Nîmes des mains d’un abbé diocésain, Alexandre Vermot, fin 1843-début 1844, en tandem avec l’abbé Goubier, curé de la paroisse Sainte-Perpétue. Cette dernière fondation l’incite à fonder un Tiers-Ordre de laïcs engagés dans l’aventure de l’enseignement. Mais on aimerait en savoir plus sur les motivations intérieures qui ont poussé un prêtre diocésain comme lui, engagé déjà depuis dix ans dans un ministère apostolique fort qui remplissait bien sa vie, pour en arriver à la décision de choisir la vie religieuse, de se former à l’école spirituelle d’un Maître de vie religieuse (se former soi-même avant de former d’autres), de vaincre les résistances de son évêque, au point que cette aspiration trouve un chemin d’aboutissement concret, reconnu, canonique. On est là comme devant la porche d’une cathédrale, le proche de l’intériorité spirituelle qui donnerait accès à la clé de lecture d’une vie ecclésiale déjà unifiée et pourtant qui se cherche encore, un peu à la manière augustinienne, une vie apostolique renforcée par plus de ferveur : ab exterioribus ad interiora, ad intima… Bien sûr, nous avons sous les yeux aujourd’hui l’édifice de cette construction qui a embrassé la vie du P. d’Alzon de 1845 à 1880, l’Assomption A.A.-O.A., mais sans qu’elle puisse nous révéler les passages mystérieux de la grâce dans l’âme de son être à lui, d’Alzon, pour enfanter le corps assomptionniste-oblate.
Cependant nous ne sommes quand même pas complètement dépourvus d’indices. En lisant méticuleusement ligne à ligne la correspondance de l’abbé d’Alzon, on trouve quelques petites confidences, des poussières d’allusions voilées sous sa plume qui laissent entendre et deviner sa soif d’une vie ecclésiale régulière, percer son désir de voir renaître des formes de vie religieuse à la fois nouvelles et ancrées dans la tradition, résonner l’appel dynamique pour le choix d’une forme de vie parfaite où la vie commune soit alliée à la passion apostolique en vue du Royaume[4].
L’abbé d’Alzon ne sous-estime pas les valeurs de la vie sacerdotale, mais il croit plus dynamiques, plus radicales, plus libres et plus larges celles de la vie religieuse, parce que ces dernières ne sont pas corsetées par le carcan concordataire et les Articles Organiques, muselées par les prudences de la bureaucratie épiscopale, enfermées dans le cadre restreint d’un territoire local comme la paroisse. Déjà en tant que vicaire général, il opte pour le mouvement et la diffusion des œuvres, associations, confréries à caractère national ou international, qui débordent le cadre administratif local pour embrasser le terrain de l’animation : Propagation de la Foi (Jaricot), Conférence Saint-Vincent de Paul (Ozanam), Adoration diurne et nocturne (de La Bouillerie), action pour la liberté de l’enseignement (Montalembert, Lacordaire), plus tard Association Saint-François de Sales (Mgr de Ségur), Denier de Saint-Pierre (Mgr de Bonald), Œuvre d’Orient (Lavigerie, Lenormant, Cauchy), Comités catholiques etc… Plaisent particulièrement à d’Alzon, au-dessus de tout, les attitudes de franchise, de liberté et de simplicité qui forment le cœur de l’armure spirituelle du prêtre apostolique, du religieux. Ces qualités peuvent être démultipliées selon lui en fer de lance apostolique par le ferment de la vie commune : ‘un seul cœur, une seule âme’. De Turin où il s’est rendu en juin 1844 au chevet de son beau-frère, le comte Anatole de Puységur, il écrit à M. Marie-Eugénie ce qui pour lui est devenu peu à un peu une évidence de vie : « Une idée que j’avais eue autrefois et qui n’était plus qu’à l’état de souvenir m’est revenue plus forte que jamais, c’est de me consacrer à me former une communauté religieuse »[5]. L’étoile de la vie religieuse a reparu.
Les différentes étapes de la mise en œuvre de ce chemin intérieur vers la vie religieuse sont connues, d’après le témoignage exprès des écrits du P. d’Alzon :
Vie religieuse, chemin de vie chez le P. d’Alzon
Si nous interrogeons la pratique religieuse du P. d’Alzon, de 1845 à 1880, nous en concluons aisément qu’elle n’a pas varié dans son intensité ou dans sa ferveur. Elle est perçue par lui comme un incessant appel à la sainteté pour lui et pour ses confrères : soyons des saints, vivons comme des saints. En témoignent de plus les continuels vœux émis qui scandent son chemin de vie : vœu de perfection, vœu pour une guérison, vœu à une intention particulière, etc… avec ce constant recours dans sa prière à la volonté de Dieu, dans l’abandon, la disponibilité.
Quant à la façon dont il a vécu les trois vœux de religion eux-mêmes, pauvreté, chasteté et obéissance, il suffit de relire les pages qu’il a écrites sur eux dans le Directoire, les Méditations et les Constitutions[6] pour être convaincus que ce qu’il demandait à ses religieux et religieuses, il commençait par se l’appliquer à lui-même :
Pauvreté dans l’espérance[7] : esprit de détachement, protestation contre l’emprise matérialiste de la société, générosité dans le partage et la liberté apostolique, application et assiduité dans le travail, martyre des écus. Notons sur ce plan qu’Emmanuel d’Alzon, homme riche par la naissance, n’a pas suivi une ligne de promotion sociale en devenant prêtre et religieux, mais qu’inversement il s’est fait pauvre dans la ligne d’une véritable kénose.
Chasteté dans l’amour[8] : esprit de détachement, de renoncement aux plaisirs des sens, de dépossession affective, ce qui n’a pas nui aux liens profonds qu’il a toujours entretenus avec sa famille à Lavagnac, avec ses nombreuses relations, liens également de paternité spirituelle avec les religieux et religieuses de l’Assomption. Dans ce domaine, il a su conserver une forme de distance de liberté avec ses amis et âmes-sœurs. Il tenait beaucoup à une pratique de transparence (parloir, porte ouverte), de confiance et de réserve et pratiquait une pédagogie valorisante de l’amitié.
Obéissance dans la foi, ‘vertu apostolique’ : esprit surnaturel, accomplissement de la vie du Christ oboediens usque ad mortem, acceptation dans l’épreuve, sacrifice de la volonté propre, soumission à des décisions ecclésiales même contraires à son jugement, confiance en l’avenir même sombre ou bouché (manque de vocations, échec dans les missions), pratique de l’autorité[9] dans le partage et la délégation d’un service plus que d’un pouvoir : il ne manque pas d’exemples de pratique de l’obéissance d’E. d’Alzon vécue jusque dans l’héroïsme.
Il reste un autre domaine concernant la pratique de la vie religieuse, celui de la vie communautaire pour E. d’Alzon, avec des expressions et des réalités de son temps qui ne recoupent pas exactement les nôtres. Comment le P. d’Alzon a-t-il été avec chacun(e) des religieux A.A. et religieuses OA? Ce n’était pas forcément un tendre, mais il avait du cœur et le montrait. Il était du genre ‘meneur’, mais avait aussi le sens de l’amitié ; il affectionnait les vertus viriles, mais pour autant il savait aussi parler aux cœurs féminins : il a pratiqué l’harmonie des contraires ! Il avait de la fermeté, de la rondeur, mais montrait aussi de la tendresse et de la délicatesse. S’il avait de l’autorité, il n’était pas autoritaire. Il avait le souci de connaître les personnes par le dedans, savait ce qu’il pouvait attendre et exiger d’eux, les prendre et les reprendre, parler à leur cœur, parler vrai sans brutalité, susciter de l’élan. Il est vrai qu’il avait aussi l’esprit vif et caustique, l’ironie mordante, mais il savait demander pardon. Cf allocution sur la vie fraternelle dans Directoire, chap. 7, ES p. 70. Nul doute que dans ce domaine le P. d’Alzon n’a pas échappé à ce travail qui nous est commun d’avoir à évangéliser sa vie.
[1]Anthologie alzonienne. Le Père Emmanuel d’Alzon par lui-même, t. I, Rome, 2003, pages 59-62 (L’étoile de la vie religieuse). Livre traduit en portugais, en anglais, en espagnol.
[2] 15 avril 1833 à Gouraud : « On dit que l’abbé Bautain s’est mis à la tête de quelques jeunes prêtres, dont il dirige les études. Quel est leur but ? Je suis tellement certain que Dieu veut aujourd’hui un Ordre nouveau, et que cet Ordre paraîtra avant peu, que je ne puis entendre parler d’une association de ce genre sans être fortement remué. Je voudrais avoir des détails positifs sur ce M. Bautain » : t. A, p. 403.
[3} C’est l’abbé Combalot qui a fait connaître sa protégée à l’abbé d’Alzon. En octobre 1838, l’abbé d’Alzon, invité par Combalot dans sa famille à Châtenay (Isère), a rencontré pour la première fois la jeune Anne-Eugénie Milleret, venue du monastère de la Visitation de La Côte-Saint-André.
[4] Ainsi : 24 juin 1844 : « Une idée que j’avais eue autrefois et qui n’était plus qu’à l’état de souvenir m’est revenue plus forte que jamais, c’est de me consacrer à me former une communauté religieuse » : t. B, p. 162.
16 août 1844 : « Je ne puis vous dissimuler que la pensée d’être religieux m’a longtemps préoccupé, quoique je ne me sois jamais senti d’attrait pour aucun Ordre subsistant… » : t. B, p. 183.
Idem : « La base morale que je voudrais donner à une Congrégation nouvelle serait : 1° l’acceptation de tout ce qui est catholique ; 2° la franchise ; 3° la liberté. Je n’indique que ce qui devrait distinguer une Congrégation moderne de celles qui subsistent déjà » : t. B, p. 185.
20 décembre 1844 : « Je suis très préoccupé, depuis quelque temps, de ce qui m’est personnel dans l’ordre où la Providence peut vouloir me faire marcher. Lorsque je pris les saints ordres, il y a dix ans, je fus comme aveuglé en ce sens que je ne vis plus clair dans mon avenir. Aujourd’hui, il me paraît que l’étoile reparaît, et je croiis découvrir quelque chose, vers quoi je dois marcher » : t. B, page 213.
23 janvier 1845 : « Vous me parlez de toutes les vocations que je trouverais pour un Ordre, tel que vous le rêvez. Mais, encore un coup, ai-je ce qui convient ? Manière der faire, d’agir, me prouve que, d’une part, je n’ai pas le bonheur de plaire à tout le monde ; d’autre part, je m’aperçois fort bien que, dans l’ordre de la sainteté, il n’y a aucun rapport entre ce que je suis et ce qu’ont été les fondateurs. Avant d’avoir entrepris de former les autres, quelle dure éducation ne s’étaient-ils pas imposée à eux-mêmes ! » : t. B, p. 221.
25 janvier 1845 : « J’ai déjà lu les cinq premiers chapitres du Traité de la vie monastique [Rancé]. J’en suis content sauf de la distinction entre les anachorètes et les cénobites. Vos Polonais [Résurrectionnistes] m’ont volé l’idée d’une Congrégation de prêtres pour l’éducation, avec un Tiers-Ordre de professeurs laïques pour l’instruction. Mais c’est peut-être vous qui me l’aviez donnée » : t. B, p. 227.
24 juin 1845 à Mgr Cart : « Depuis longtemps, vous le savez, la pensée de quitter la vie de prêtre séculier me poursuit » : t. B, p. 259.
[5] Lettre du 24 juin 1844, dans Lettres d’Alzon, t. B, page 162..
[6] Ainsi pour l’obéissance, Constitutions de 1855, édit. Rome, 1966, page 58, chap.10, 1-5. Actualisation dans Ratio Institutionis, Rome, 1987, p. 55 : l’obéissance fille de la foi ; chemin d’imitation du Christ, vie d’Eglise et de congrégation, type de relations avec les responsables faites de franchise, de liberté, de reconnaissance humble et loyale dans le service. Dans 26, 27, 34 èmes Médiations aux AA, 1878 : E.S., pages 599-600. Directoire, chap. 3 : ‘De l’obéissance’. Première lettre au Maître des novices, texte de 1868 : E.S. p. 150-154.
[7] Enseignement du P. d’Alzon sur la pauvreté religieuse dans ses écrits : Constitutions de 1855, chap. 8, édit. 1966, p. 54-57 (valeurs : détachement, emploi du temps, s’en tenir au nécessaire commun et se dégager du superflu individuel, partage communautaire, simplicité de vie, dés-appropriation) ; dans le Directoire, chap. VI (ES p. 64-66); 2ème Lettre au Maître des novices, 1868, ES p. 157 (valeurs : dégagement des préoccupations matérielles, vertu apostolique de liberté, d’indépendance, d’affranchissement moral) ; 27 ème Méditation aux AA, 1878, ES p. 499-506 : liberté de l’âme, joie, imitation plus parfaite du Christ, travail, austérité.
Comme les autres vœux, celui de la pauvreté entre dans un ‘système’, un ensemble : ‘espérance chrétienne, prière, pauvreté évangélique’. La pauvreté évangélique n’est pas perçu d’abord comme une forme de dénuement social ou économique ou une légitimation des inégalités sociales, mais une vie selon l’Evangile : Dieu est notre richesse, tout attendre de la main de Dieu comme un don, choisir de servir le seul Maître.
Second accent alzonien, noter le caractère christique de ce vœu : il s’agit de vivre et de devenir pauvre à la suite et ào la manière du Christ.
Troisième accent, note apostolique du vœu : renforcer la force de caractère, l sens de l’initiative, le désintéressement de l’apôtre, la solidarité.
Rechercher l’écho et la tradition vécue du vœu de pauvreté dans la RV de 1983 :
N° 26 Dieu notre richesse
N° 27 Vivre la pauvreté selon l’Evangile : valeurs de confiance, de partage, de détachement, de liberté
N° 28 Contenu canonique du vœu : renoncement par choix
N° 29 Dimensions de la pauvreté : responsabilité, participation, solidarité
N° 30 Pauvreté comme témoignage
N° 31 Pauvreté comme solidarité (sociale, internationale)
N° 32 Pauvreté en vue du Royaume.
Reste la question du comment traduire cette Règle de la pauvreté avec les paramètres d »’une vie sobre, modeste, simple (sensibilités personnelles, besoins, époque et moyens selon les ressources et l’état de la société ambiante)
[8]Une concision loquace en ce qui concerne sur ce sujet les écrits du P. d’Alzon : ce vœu n’a guère besoin d’explication (ES p. 650) ! Le P. Bailly dans son témoignage rapporté dans Pages d’Archives mai 1958 se contente d’affirmer que le P. d’Alzon était un ange, une âme en fleur, de réputation et de mœurs irréprochables ! La chasteté concerne la relation de soi avec soi, avec ses frères (relations), dans le cas particulier du P. d’Alzon sa responsabilité de supérieur et son impact dans les relations apostoliques.
Qu’en dit la RV 1983 ? La source de la chasteté, c’est la charité : devenir chaste, c’est apprendre à aimer. Le vœu distingue 3 termes : chasteté, continence, célibat pour le Royaume. Ces termes ne sont donc pas équivalents, mais demandent à être unis sans fusion ni confusion, en les ordonnant l’un par rapport à l’autre. Le cadre d’équilibre de notre vœu vécu, c’est la vie commune fraternelle où nous apprenons à conjuguer respect, amour, attention, discrétion, solitude, épreuve, exigence. La communauté n’est pas un super-marché de facilité ! Enfin chaque religieux apprend à devenir adulte dans ses choix grâce à un climat de confiance et de vigilance réaliste : modération dans la boisson, dans les loisirs, la TV, au cœur d’une société occidentalisée où la sexualité sur-valorisée mais aussi ‘sauvage’ ne donne pas une image toujours humanisante d’elle-même.
[9] Il y a une dynamique positive de l’autorité religieuse qui consiste pour les responsables à vivre comme le Christ et à le faire aimer, à faire de ses frères des saints et des apôtres, à devenir de »s hommes de prière, à trouver la bonne mesure sans se charger de tout, sans négliger les qualités humaines qui aident à façonner une atmosphère communautaire et en tenant compte de réalités assez terre-à-terre : s’accepter soi-même, être attentif et discret, la manière de dire compte autant que le fond, le milieu religieux masculin est un milieu plutôt rude. Mais l’insistance sur les qualités humaines n’amoindrit en rien la priorité des critères spirituels : discerner ensemble de ce que Dieu veut, se stimuler mutuellement dans la fidélité, soigner la prière, chercher Dieu ensemble. L’obéissance religieuse prend ainsi toutes les couleurs de la vie religieuse : une obéissance fraternelle, une obéissance priante, une obéissance missionnaire.