Les conversions apostoliques d’E. d’Alzon

© P. J.-P. P.-M, janvier 2010

 

Pourquoi parler en ces termes des activités apostoliquessuccessives ou cumulées durant la vie du P. d’Alzon et de la première Assomption ? Sans doute parce que l’on a facilement tendance, un siècle et demi après les faits, à harmoniser et à unifier ce qui a été un long processus de recherche, de maturation, de combat dans la conscience apostolique du P. d’Alzon…

Une chose qui ne peut être mise en doute, c’est l’engagement pleinement ecclésial du Fondateur de l’Assomption, un enracinement total, vicaire général de son diocèse pendant quasi 40 ans. Il a donné à sa charge les traits de son caractère et de son tempérament, conduisant de front ses engagements diocésains et ses responsabilités en charge de congrégations, avec les tiraillements que l’on peut deviner. Il est resté un prêtre engagé dans la vie pastorale de son diocèse, tout en ayant choisi la vie religieuse à partir de 1845, approfondissement d’un double choix de vie, signe de fidélité à l’Esprit et à la mission permanente de l’Eglise, accomplissement à la fois d’une vocation personnelle et d’un service apostolique.

Si l’on veut entrer dans le détail des formes d’investissement apostolique qu’a connues le P. d’Alzon, on ne peut manquer d’être étonné à la fois par leur variété, leur multiplicité, la souplesse et l’esprit d’initiative dont il fait preuve : il n’est pas seulement héritier, il est inventif, créateur, fondateur. Il est sûr que comme vicaire général, il se situe comme un administrateur et un animateur des activités et des œuvres, disons dans le charge d’une fonction pastorale établie. Il est à cet égard un généraliste ; et pourtant on ne peut lui dénier non plus une bonne dose de spécialisation : ne s’est-il pas fait maître d’école,journaliste,créateur de revues de presse, fondateur et animateur d’œuvres supra-diocésaines, de congrégations religieuses, avec un brin de virtuosité, de spontanéité, d’enthousiasme, de liberté, au point que ses adversaires ou ses contradicteurs l’ont parfois accusé de versatilité, de précipitation brouillonne, d’agitation ? Ne s’est-il pas aussi investi dans le champ nouveau des pèlerinages ? etc… En fait, il faudrait y regarder d’un peu plus près pour voir la part propre qui fut la sienne, celle qui lui vint de ses disciples, celle qu’il accepta ou encouragea après l’avoir méconnue ou délaissée. En ce sens parler de ‘conversions apostoliques’ à son sujet est tout à fait fondé.

Le collège de Nîmes : l’évolution d’un premier choix apostolique.

S’il est une identification primitive, devenue priorité apostolique, reconnue par les premiers textes constitutionnels de l’Assomption, c’est bien celui de l’éducation-enseignement. L’Assomption a reconnu dans l’aventure commencée par d’Alzon en 1843 sa passion engagée et partagée (RA) pour la liberté de l’enseignement, un service social,ecclésial et éducatif de premier plan.

Or il est évident que même sur ce point ont joué sur le P. d’Alzon des influences externes qui l’ont conduit à accepter la décision de l’abbé Goubier de reprendre le collège de l’abbé Vermot et de mettre en œuvre une nouvelle structure scolaire plus élaborée, plus pédagogique, plus professionnelle.

Les résultats de l’engagement total du P. d’Alzon, financier compris, au niveau du collège n’ont sans doute pas été à la hauteur de ses attentes : difficulté de maintenir une situation d’excellence (équipe pédagogique, revue, niveau et résultats), problème de la concurrence à partir de 1850 (loi Falloux), recrutement vocationnel plutôt faible : autant de points d’évaluations et de constats dressés par le P. d’Alzon lui-même, au fil des ans. La législation scolaire en France qui a progressivement démocratisé l’enseignement secondaire en direction des couches populaires, est venue contrecarrer la volonté du Fondateur de former par l’éducation des élites sociales privilégiées : aristocratie et bourgeoisie. On voit bien qu’à partir des années 1860, le P. d’Alzon, sans remettre en cause ses choix antérieurs, accepte d’étendre la gamme des activités apostoliques de l’Assomption à d’autres horizons et à d’autres appels : mission lointaine (Australie, Bulgarie), prédication (Rue François Ier), paroisse (Alès). D’autre part le collège a été à la fois le berceau de la congrégation et le tombeau de la fortune du P. d’Alzon. Il y a une certaine forme d’humilité à reconnaître que dans le domaine des choix ou des priorités apostoliques un Fondateur et a fortiori un Institut sont contraints à accepter au cours du temps des discernements progressifs et évolutifs : cela protège de ‘l’esprit propre exclusif, de spécialisations trop typées qui finissent par fossiliser une congrégation et stériliser une fidélité créatrice. Il est plus urgent d’être attentif à la permanence d’un charisme qu’au maintien d’œuvres.

L’invention des alumnats, 1871

Il n’est pas nécessaire de revenir sur les circonstances qui ont présidé à l’inauguration du premier alumnat assomptionniste en août 1871 sur la colline de N.-D. des Châteaux et de rappeler combien la formule a permis le développement numérique de l’Assomption. Tout cela est connu. Il est peut-être plus opportun de souligner que le P. d’Alzon en créant cette formule pour l’Assomption, avait été précédé dans cette voie par d’autres réalisations semblables (écoles apostoliques du P. Albéric de Foresta, oblats bénédictins du Moyen-Age). D’ailleurs la paternité même de l’alumnat à l’Assomption en revenait tout autant à des compagnons du P. d’Alzon qu’au Fondateur lui-même, dont le P. Pernet ou le P. Dumazer, soucieux avant lui d’attirer l’apostolat assomptionniste en direction des classes populaires. On peut en ce sens parler de conversion progressive du P. d’Alzon vers des formes d’apostolat populaire, même s’il reste vrai que son souci des vocations sacerdotales est constant dans sa vie.

Les pèlerinages et presse, 1872

Il en va de même en ce qui concerne l’organisation de pèlerinages nationaux par l’Assomption en direction de centres mariaux comme La Salette ou Lourdes, ou plus tard de centres internationaux comme Rome, Jérusalem. L’initiative en revient plus d’une fois à d’autres religieux que le P. d’Alzon, même s’il a su valider et couvrir leurs activités comme typiques de l’esprit de l’Assomption. Ainsi les PP. Vincent de Paul Bailly et Picard qui ont bataillé ferme pour cette reconnaissance. Au départ, le P. d’Alzon milita pour l’organisation de pèlerinages diocésains, placés sous la responsabilité du clergé séculier auquel il attribuait en priorité le patronage spirituel de cette animation chrétienne. D’Alzon vicaire général voulait éviter tout litige de juridiction ou d’empiètement sur les droits du clergé séculier. Mais il sut aussi s’incliner devant la détermination et la conviction des religieux de Paris, organisateurs et collaborateurs d’œuvres de pèlerinage, au caractère marqué par l’esprit de l’Assomption. On peut d’ailleurs dire d’une façon générale que le P. d’Alzon durant la décennie 1870 encourage et soutient l’action apostolique pionnière de ses religieux.

Il en va de même en ce qui concerne l’activité de presse qui reprend à l’Assomption dans les années 1870. Le P. d’Alzon s’était fait journaliste en 1848 avec le journal La Liberté pour tous et en 1852 il créait la Revue de l’enseignement chrétien (1 ère série). Lorsqu’il reprit ce titre en 1871, il entendait promouvoir la conquête de la liberté de l’enseignement pour le niveau supérieur sur le plan légal, après avoir cherché au moins à deux reprises, à l’établir sur le terrain à Nîmes : en 1851 Maison de hautes études, Ecole préparatoire, Ecole Normale ; en 1871 Université Saint-Augustin. La loi Laboulaye l’obtint en 1875. Quand il s’agit quelques années plus tard de développer à Paris une activité de presse plus étendue (Le Pèlerin, La Vie des Saints), le P. d’Alzon crut suffisant de reprendre une nouvelle fois litre d’une série : Revue de l’enseignement chrétien, dans le style d’une revue d’opinion, genre savant. Au cours de discussions partagées avec les religieux de Paris, on préféra le titre de La Croix-Revue, plus offensif ou plus militant. On sait comment à Paris on fit évoluer cette revue dans le sens d’un quotidien à partir de 1883, La Croix journal. Ceci montre encore une fois que, durant sa dernière décennie de vie, le P. d’Alzon se fit sur le plan apostolique plus accompagnateur qu’animateur, en ce sens qu’il laissa davantage d’initiative aux religieux. Cela témoigne en tout cas qu’il ne fut pas imperméable à cette obligation de conversions apostoliques qui restent les meilleurs témoignages de sa passion apostolique. Cette souplesse du Fondateur a permis à la Congrégation d’évoluer dans ses positions et ses convictions : atténuer un ultramontanisme agressif, un anti-protestantisme pas toujours évangélique, une vision ecclésiologique trop autoritaire et trop hiérarchique, une approche de l’orthodoxie trop marquée par la polémique historique. Ces évolutions n’ont pas été nécessairement anticipées à l’Assomption, elles ont fait prendre conscience que la fidélité au Fondateur n’est une affaire de répétition mais que l’Esprit de Dieu est donné aux hommes à travers le temps et leur chemin de sainteté. L’obligation qui nous reste, c’est d’avoir à dépenser plus d’énergie pour définir les urgences apostoliques du présent que pour critiquer des formules et des choix passés.

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