Saint-Augustin

aime et dis-le par ta vie

par Soeur Douceline

IV

 

L'ordre dans la justice, le partage et la paix

« Si tu veux la paix, agis pour la justice... »

PS 84

« Veux-tu savoir si Dieu est là ?, demande Augustin. Quand tu te tournes vers Dieu, portes-tu en toi le souci de l'humanité et de toutes ses détresses ?... Si elles sont présentes à ta tendresse, Dieu est là... »

« Si tu veux la paix, agis pour la justice... » Ce commentaire du psaume 84 nous atteint plus profondément aujourd'hui, avec une exi­gence renouvelée par des siècles de malfaçons.

« Tu désires de l'or ? Désire plutôt la jus­tice. Cet or, tu ne peux l'avoir sans qu'un autre le perde. Souhaite le règne de la justice, et le bien-être de tous s'en trouvera agrandi. »

Un texte se retrouve souvent dans sa prédi­cation : celui qui évoque la mise en commun des biens chez les premiers chrétiens, au cha­pitre 4 des Actes des Apôtres. Il a été le point de départ de multiples développements. Rete­nons celui-ci : le désir de posséder engendre les dissensions, les procès, les meurtres, les guer­res, le désordre moral et social. La convoitise fait mépriser un verre d'eau, car « on a soif d'un fleuve » ; elle est source d'orgueil et de discrimination. « L'homme riche se dresse contre le pauvre comme s'il avait apporté quel­que chose en naissant ou devait l'emporter en mourant ! » Vanité des richesses !

Le mauvais riche de la parabole - Augus­tin y revient souvent - n'est pas coupable parce qu'il se nourrit de mets raffinés, mais parce qu'il refuse de partager. Son crime, c'est Lazare couché à sa porte et qui n'est pas secouru.

« Ton superflu doit être le nécessaire du pau­vre », ne se lasse pas de répéter l'évêque d'Hippone. Ton geste de partage n'est pas une largesse ; c'est un impôt sur tes biens, que tu es tenu de payer. «  N'exploite pas le pauvre » et surtout « ne sois riche que pour donner ». « Si tu possèdes et ne donnes pas, tu es de glace. »

On sait avec quelle insistance saint Augustin rappelait le devoir de l'aumône, cette « urgence de la charité » : l'aumône faite en esprit de service, d'un cour généreux ; avec humilité, joie, sans acception des personnes.

Dilatons ce secours direct d'homme à homme dans l'immédiat jusqu'à ['attention à tous les marginaux, tous les oubliés, tous les laissés­ pour-compte de notre société. Il est certain que l'image que nous avons du monde et de l'humanité avec ses problèmes est bien plus complexe et plus vaste que celle que pouvait avoir saint Augustin. Cet amour comporte aujourd'hui un certain regard sur la société et un certain engagement. Mais c'est toujours la même parole qui nous provoque :

« Le pauvre c'est ton frère, ô riche ! »

C est dans l'Eglise - celle d'Augustin, celle d'aujourd'hui - que l'on découvre les signes d'une espérance qui nous ramène aux sources claires de la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres.

 

 

 

TOUS FRÈRES, TOUS ÉGAUX DEVANT DIEU.

Tous ne sommes-nous pas venus en ce monde de la même manière ?

C'est toujours un devoir de pratiquer l'au­mône ; mais lorsque arrivent les grandes fêtes, augmentons chacun selon ses moyens la part du pauvre.

Il n'est pas juste que chez le peuple chrétien les uns soient dans l'abondance, tandis que d'autres endurent les tortures de la faim. Tous ne servons-nous pas le même Dieu, n'avons ­nous pas été rachetés au même prix, ne sommes-nous pas venus au monde de la même manière, n'en sortirons-nous pas par la même porte et, enfin, si nous avons été fidèles à la grâce, n'arriverons-nous pas au même bon­heur ?

Pourquoi le pauvre ne mangeait-il pas avec nous, lui qui partagera avec nous le Royaume éternel ? Pourquoi, s'il a été jugé digne de partager avec nous la grâce du baptême, ne serait-il pas digne de partager notre pain ? ...

Souvenons-nous des paroles du Seigneur : « ... Quand tu offres un banquet, invite des pauvres, des estropiés, des aveugles ; heureux seras-tu de ce qu'ils ne sont pas en état de te le rendre ! »

 

La main de Dieu vous a façonnés pareillement

Ton superflu doit être le nécessaire du pau­vre. « Eh quoi ! , m'objectes-tu, moi j'aime la bonne chère, j'aime les mets raffinés... » Et le pauvre, de quoi se nourrit-il ? D'aliments grossiers. Tu me diras que les mets raffinés flattent plus agréablement ton palais... Le man­que d'appétit t'empêche de manger ? C'est que tu ne connais pas la saveur d'un aliment assai­sonné par la faim...

Nourris-toi d'aliments coûteux et raffinés, puisque telle est ton habitude, puisque tu ne peux agir autrement, puisque tu ne pourrais changer de régime sans te rendre malade. On te l'accorde ; jouis du superflu, mais donne au pauvre le nécessaire ; profite de ce qui est raffiné, mais donne au pauvre ce qui est commun.

Le pauvre attend que tu lui ouvres cette main qui a été façonnée à l'égal de la sienne... La main de Dieu vous a façonnés pareillement. Elle a ouvert devant vous une même voie qui est la vie ; vous êtes des compagnons de voyage qui suivent la même route. Le pauvre n'a rien à porter ; toi, au contraire, tu es trop chargé... Passe-lui donc ce que tu as : par là tu le nourri­ras et en même temps tu allégeras ton fardeau.

S 61.12.

 

L'habit est différent, la peau est la même

Oui, le pauvre est le frère du riche... 0 toi qui es riche n'écoute pas ton orgueil... De nombreux domestiques t'entourent, l'or et l'ar­gent abondent chez toi, tu habites un palais de marbre, tu te reposes à l'ombre de magni­fiques lambris: tu ne vis pas moins que le pau­vre sous la voûte du même ciel.

Ce qui te distingue de lui ne vient pas de ta personne, mais des biens extérieurs que tu possèdes... Ce qu'il faut regarder, c'est toi­-même en face du pauvre, toi-même et non ton opulence.

Pourquoi méprises-tu ton frère ? Vous avez été nus l'un et l'autre dans le sein de vos mères. Et, au sortir de cette vie, quand vos chairs, abandonnées par l'âme, seront tombées en pourriture, quelle différence y aura-t-il entre les ossements du riche et les ossements du pau­vre ?

Telle est l'égalité de condition, le sort com­mun à tout le genre humain, qui est la loi de tous les hommes.

PS 72.13.

 

0 homme, qui que tu sois, songe à ce que tu étais en naissant : malgré la noblesse de ton origine, tu es né dans un état de nudité com­plète...

Que vaut la noblesse des origines ? Vois le pauvre et le riche à leur naissance : leur nudité est identique.

Ton origine noble te permet-elle de vivre aussi longtemps que tu le souhaiterais ? Non certes. Tu es entré dans ce monde à ton insu, et tu le quitteras sans qu'on te demande ton avis.

Enfin, jette un regard dans une sépulture et vois si tu peux reconnaître les ossements des gens riches !

S 289.6 .

 

Riches qui refusez la miséricorde

« Il y avait un homme riche qui s'habillait de pourpre et de lin... » Vous avez réfléchi, très chers frères, avec toute l'attention dont vous êtes capables, sur t'opulence de ce riche et sur la misère de ce pauvre : l'un regorge de mets exquis, l'autre meurt de faim.

Hommes tous deux, revêtus d'un corps de chair, tous deux mortels, et pourtant non pas égaux. Une même nature, mais non pas la même vie.

Ni l'un ni l'autre ne jouissait d'une immunité contre la mort, et cependant l'un fait des repas splendides, tandis que l'autre croupit dans la misère et les haillons. L'un mettant son bon­heur dans les mets délicats que lui apprêtaient ses cuisiniers, et l'autre attendant les miettes qui tombaient de sa table.

Ecoutez donc, riches qui refusez la miséri­corde: nous sommes tous soumis à une même loi ; tous, éclairés d'une même lumière, tous respirant le même air. Une même mort viendra éteindre notre souffle ; d'ailleurs, si elle ne survenait pas, le pauvre ne pourrait durer.

S 367.1.

 

Aie le cour rempli d'amour

C'est une grande chose que l'amour.

C'est lui notre force, et là où il n'est pas, tout ce qu'on peut avoir par ailleurs ne sert de rien. « Quand je parlerais la langue des hom­mes et des anges, dit l'Apôtre, si je n'ai pas la charité, je suis comme un. airain sonnant et une cymbale retentissante... » Et il ajoute ceci qui est extraordinaire : « Quand je donnerais tout mon bien, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout cela ne sert de rien... »

Aie la charité, et sans même avoir rien à distribuer aux pauvres, aie le cour rempli d'amour. Si tu ne donnes qu'un verre d'eau froide, tu auras droit à la même récompense que Zachée qui a distribué la moitié de son avoir. L'un a donné si peu, et l'autre a fait des largesses, et le premier recevrait tout autant ? Assurément: les possibilités ne sont pas identiques, mais l'amour est le même.

PS 121.10.

 

Sois attentif à la misère de ton frère !

« Si quelqu'un, possédant les biens de ce monde, voit son frère dans le besoin et lui ferme ses entrailles, comment la dilection de Dieu peut-elle demeurer en lui ? »

Voilà où commence la charité. Si tu n'es pas encore capable de mourir pour ton frère, sois déjà capable de lui donner de tes biens. Que déjà la charité émeuve tes entrailles, afin de te faire agir non par ostentation, mais par surabondance de miséricorde venue du fond du cour ; qu'elle te rende attentif à la misère de ton frère ! Si tu ne peux donner à ton frère de ton superflu, comment pourrais-tu donner ta vie pour lui ?

L'argent qui gît en ton sein, les voleurs peuvent te l'enlever et, à défaut de voleurs, la mort t'en séparera, même si tu ne t'en sépa­res pas de ton vivant : que vas-tu en faire ? Ton frère a faim, il est dans le besoin : peut-être attend-il anxieusement, pressé par un créancier. Il ne possède rien, toi, tu possèdes ; il est ton frère, vous avez été rachetés ensemble, tous deux au même prix, tous deux rachetés par le sang du Christ : vois si tu as compassion de lui, toi qui possèdes les biens du monde. En quoi cela me regarde-t-il, diras-tu peut-être. Moi, je donnerais mon argent pour soustraire cet homme aux affres de la misère ? Si c'est là ce que te répond ton cour, la dilection du Père ne demeure pas en toi, tu n'es pas né de Dieu. Comment te glorifier d'être chrétien ? Tu en as le nom, tu n'en as pas les ouvres. Mais si le nom est ratifié par les ouvres on pourra te traiter de païen ; toi, montre par tes actes que tu es chrétien. Car, si par tes actes tu ne montres pas que tu es chrétien, tous auront beau t'appeler chrétien, à quoi te sert le nom, là où n'est pas la chose ?...-« Petits enfants, n'aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. »

1 JN 5.12.

 

 

Séparez le jeûne du souci des pauvres, il ne vous servira de rien.

S 207.1.

 

Que ta prière ne soit pas manchote

C'est par des fentes invisibles que l'eau pénètre dans un navire, remplit la cale et, si on n'y fait attention, le submerge. Aussi les matelots ne cessent d'y travailler ; leurs mains sont continuellement en mouvement pour vider chaque jour la soute.

Tes mains doivent déployer la même acti­vité pour nettoyer la soute de ton âme. Qu'est-­ce à dire ? En faisant du bien autour de toi. « Partage le pain avec l'affamé, héberge le pau­vre sans abri, et celui que tu vois nu, habille­-le. »

Fais tout ce que tu peux... Fais le bien avec un cour joyeux ; alors seulement tu pourras adresser ta prière à Dieu avec confiance. Elle prendra son essor sur deux ailes : « Pardonnez et on vous pardonnera ; donnez et il vous sera donné. » De ces deux aumônes, l'une tu la fais dans l'intime de ton cour lorsque tu pardonnes à ton frère ; l'autre, tu la prends sur ton avoir, lorsque tu donnes du pain au pauvre.

Fais l'une et l'autre afin que ta prière ne soit pas manchote.

S 58.10.

 

Nul n'est dispensé

Nous n'avons rien à offrir à Dieu, mais nous pouvons donner au prochain... Que chacun donne donc aux autres ce qu'il a ; qu'il donne aux indigents son superflu !

L'un a de l'argent: qu'il nourrisse le pauvre et habille celui qui est nu ; qu'il donne le bon exemple dans l'Eglise, qu'il fasse avec son argent tout le bien qu'il peut...

Un autre possède la doctrine : qu'il puise dans les trésors du Seigneur pour nourrir ses compagnons... Qu'il fasse tout ce qu'il peut !

Les pauvres eux-mêmes peuvent donner les uns aux autres. Que l'un prête ses pieds au boi­teux ; que les yeux d'un autre guident l'aveu­gle ! Qu'un autre visite un malade, qu'un autre ensevelisse les morts.

Ces services sont au pouvoir de tous, et il est bien difficile de trouver quelqu'un qui n'ait rien à donner aux autres. C'est la suprême et grande affaire dont nous parle l'Apôtre: « Por­tez les fardeaux les uns des autres et ainsi vous accomplirez la loi du Christ ! »

S 91.8.

 

Pour mériter de secourir

Ce mendiant que tu as reçu dans ta maison t'inspire des doutes. Est-il sincère ? Est-ce un fourbe ? Un simulateur ? Ne pouvant lire dans son cour, tu hésites à lui faire l'aumône. Eh bien, sois compatissant même envers un impos­teur, pour mériter de secourir celui qui est vrai.

S 41.7.

 

C'est du cour que doit procéder l'aumône. Tendre la main sans compatir est une action vaine.

PS 125.5.

Souhaite qu'il soit ton égal

Nous ne devons pas souhaiter qu'il y ait des malheureux pour avoir l'occasion d'accomplir des ouvres de miséricorde. Tu donnes du pain à qui a faim: mais mieux vaudrait que nul n'ait faim et que tu n'aies personne à qui donner ! Tu vêts qui est nu : plût au ciel que tous fussent vêtus et que cette nécessité ne se fît pas sentir !... Tu apaises des différends : plaise au ciel qu'un jour règne cette paix de l'éternelle Jérusalem où nul n'est en désaccord !

Tous ces services, en effet, répondent à des nécessités. Supprime les malheureux : les ouvres de miséricorde cesseront. Les ouvres de miséricorde cesseront, est-ce à dire que l'ar­deur de la charité s'éteindra ? Plus authentique est l'amour que tu portes à un homme heureux, et bien plus sincère. Car, en rendant service à un malheureux, peut-être désires-tu t'élever en face de lui et veux-tu qu'il soit ton obligé, lui qui est à l'origine de ton bienfait : parce que toi tu donnes, tu t'imagines supérieur à celui à qui tu donnes. Souhaite qu'il soit ton égal.

1 JN 8.5.

 

C'est cela le corps du Christ

Frères, en ce moment où je vous adresse la parole, vous êtes comme des pauvres en face de moi ; et parce que Dieu a voulu me donner, je donne à mon tour en puisant à ce trésor, et tous nous recevons ainsi de celui qui seul est riche.

C'est ainsi que le corps du Christ ne fait qu'un et que les membres de ce corps unique sont unis et comme soudés entre eux par l'amour et le lien de la paix lorsque chacun partage ce qu'il a avec celui qui n'a pas...

Aimez-vous ainsi. Ne vous occupez pas uni­quement de vous, occupez-vous de tous ceux qui souffrent autour de vous.

PS 125.13.

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