Saint-Augustin

aime et dis-le par ta vie

par Soeur Douceline

I

Appel des profondeurs

"Audi clamantem de profundo... Sois attentif à mon âme, entends-la crier des profondeurs...

C 11.2

 

"Un soir, tard dans la nuit, une bande de jeunes se rue à l'assaut d’un poirier. L'arbre est saccagé, et les fruits jetés aux porcs... Quel est le mobile de ce stupide vandalisme ? Sim­ple frasque de gamins désœuvrés ? Désir d’une gloriole à peu de frais ? Un besoin inconscient de s’affirmer par un acte défendu, défi lancé à la société des adultes ? « Qui peut démêler l'entortillement et l’infinie complexité de ces nœuds 1 ? »

    Nous sommes à Tagaste, dans l'Afrique romaine, où le sang est plus chaud que dans la métropole, les loisirs prolongés et fréquents.

Augustin est de la partie. Adolescent choyé, précoce, séduisant et vite séduit, il aime traî­nasser dans les rues avec sa bande. Ses parents lui laissent la bride sur le cou; d’ ailleurs, depuis sa petite enfance, il a toujours piaffé sous la contrainte : « Etre contraint m'était odieux 2... »

Plus tard, en évoquant ces années, il jugera sévèrement l'école : maîtres fats et autoritaires, enseignement inadapté à la vie, qui bafoue les valeurs essentielles et néglige l'éducation de l'enfant. « Education corruptrice 3 », dira-t-il en songeant à l'érotisme des fables mythologiques pour lesquelles il s’était passionné. Enseignement creux et aberrant qui débouche sur une société de consommation de beaux discours, où la profession de rhéteur - c'est là la grande ambition de Patrice et de Monique - est un des postes les plus convoités.

Révolte refoulée, entraînement du groupe,  fièvre de l'adolescence et finalement péché aboutiront bientôt à une angoisse existentielle... Dieu, entrevu pendant l'enfance, s’estompe et disparaît.

Non pourtant. « Tu nous as créés orientés vers toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi4 ... »

Appel du fond de l'abîme, tels nous ont apparu les textes de ce chapitre. Ils sont pris dans les Confessions, livre brûlant où saint Augustin a retracé son long itinéraire des pro­fondeurs du péché vers la rencontre pressentie de Celui qui devait changer sa vie. « Lorsque l'homme crie du fond de l'abîme - écrit Augustin - il s’élève et en sort ; ses cris l'empêchent de s’enfoncer plus profondé­ment 5 ... »

Ces textes sont moins des jalons d’une rigou­reuse autobiographie qu'un cheminement tout de méandres,  où l'on retrouve confrontés - comme dans le Psaume immortel - la misère abyssale de l’homme et l'infini de la Miséricorde 6.           

1. C 2.10.18.
2. C 1.12.19.
3. C 1.16.25.
4. C 1.1.1.
5. PS 129.1.
6. Quelques textes essentiels n'y figurent pas; notamment les considérations sur la conversion de Victorin, les récits de Ponticien et la célèbre scène du jardin de Milan.

 

TU NOUS AS CRÉÉS ORIENTÉS VERS TOI...

C’est par amour de ton amour que je le fais ­

Je veux rappeler à mon cœur les hideurs de son passé et les charnelles corruptions de mon âme ; non pas que je les aime, mais afin que je t'aime, toi, mon Dieu.

C'est par amour de ton amour que je le fais ; je repasse mes voies d'iniquité dans l'amertume de mon ressouvenir afin que tu me deviennes doux, ô douceur qui ne trompe pas, ô douceur de bonheur et de sécurité, toi qui me rassembles de la dispersion où sans fruit je me suis éparpillé quand je me suis détourné de toi, l'Unique, pour me perdre dans le multiple.

Car j'ai brûlé, un temps, de m'assouvir aux choses d'en bas, pendant l'adolescence, et n'ai pas craint de pousser en végétations d'amours sombres et divers ; et ma beauté s'est flétrie, et je me suis décomposé devant tes yeux, me plai­sant à moi-même et cherchant à plaire aux yeux des hommes.

    Et quel était mon plaisir, sinon d'aimer et d'être aimé ?

    Mais je ne me tenais pas dans la mesure d'un échange d'âme à âme, juste là où se trouve le sentier lumineux de l'amitié. Au contraire, des buées s'exhalaient du fond limoneux de la concupiscence charnelle et des bouillonne­ments de la puberté ; elles couvraient de nuages et offusquaient mon cœur, au point qu'il ne distinguait plus la clarté de l'affection du brouillard de la sensualité. L'une et l'autre, confondues, fermentaient ; elles emportaient ma jeunesse sans appui par les sentiers abrupts des convoitises, et la précipitaient au gouffre des vices...

O ma joie lente à venir ! Tu te taisais alors, et moi je m'en allais loin, loin de toi, vers encore et encore d'autres stériles semailles de douleurs, dans une orgueilleuse abjection et une inquiète lassitude.

C 2.1.1.

De quelle profondeur il faut crier vers toi !

Je me suis mis à bouillonner, malheureux, en me laissant emporter par la fougue de mon propre courant, après t'avoir abandonné ; je suis sorti de toutes tes lois, et je n'ai pas échappé à tes verges... Oui, tu étais toujours là, miséricordieux dans tes rigueurs, saupou­drant d'amertume et de dégoût toutes mes joies illicites ; tu voulais ainsi me faire recher­cher la joie sans dégoût, et, là où j'aurais pu l'atteindre, ne me faire trouver rien d'autre que toi, Seigneur...

Où étais-je ? Que j'étais loin, dans mon exil, des délices de ta maison, en cette seizième année de l'âge de ma chair, lorsque, prenant sur moi une domination à laquelle je me livrais tout entier, la folie sensuelle me saisit, elle qui a toute licence d'après l'infamie humaine, mais qui est illicite d'après tes lois ! Les miens n'eurent pas souci de me soustraire à cette ruée dans les passions, par le mariage ; ils n'eurent qu'un souci: me faire apprendre l'art de parler le mieux possible et de persuader par un discours...

Je raconte cela, mais à qui ? Ce n'est pas à toi mon Dieu ; mais devant toi je le raconte à ma race, à la race humaine, si petite que puisse être la portion de ceux qui tomberont sur cet écrit. Et pourquoi le faire ? Evidemment, pour que moi, et mon lecteur éventuel, nous considé­rions de quelle profondeur il faut crier vers toi.

C 2.2.4.

 

J'étais dégoûté de justice et saturé de mal

Le vol assurément est puni par ta loi, Sei­gneur, et par la loi qui est écrite dans le cœur de l'homme et que l'iniquité elle-même n'efface pas...

Eh bien! moi j'ai voulu faire un vol, et je l'ai fait ; aucun dénuement ne m'y poussait, sinon le fait que j'étais dégoûté de justice et saturé de mal Car j'ai volé ce dont j'avais une provision, et de bien meilleure qualité ; et je voulais jouir, non pas de l'objet que je recher­chais par le vol, mais du vol lui-même et du péché.

Il y avait à proximité de notre vigne, un poirier chargé de fruits que ni leur beauté ni leur goût ne rendaient alléchants. Pour secouer cet arbre et le piller, notre bande de jeunes garnements organisa une expédition en pleine nuit - car, selon une lamentable habitude, nous avions prolongé jusque-là notre jeu dans les carrefours - et nous avons emporté de là une énorme charge de fruits; ce n'était pas pour nous en régaler, mais uniquement pour les jeter aux porcs ; et même si nous en avons mangé quelques-uns, l'essentiel était pour nous le plaisir attendu d'un acte défendu.

Voilà mon cœur, ô Dieu, voilà mon cœur que tu as pris en pitié au fond de son abîme. Qu'il te dise maintenant, mon cœur que voilà ce qu'il y cherchait pour que je fusse gratuitement mauvais, et qu'il n'y eût pas d'autre motif à ma malice que la malice elle-même ! Elle était horrible et je l'ai aimée ; j'ai aimé ma perte, j'ai aimé ma déchéance ; ce n'est pas ce que je poursuivais dans ma déchéance, mais ma déchéance même que j'ai aimée, âme lamen­table qui m'évadais de la forteresse pour cou­rir à la ruine, puisque je convoitais non pas une chose par infamie, mais l'infamie.

C 2.4.9.

Aimer et être aimé

Je vins à Carthage, et autour de moi, partout, crépitait la rôtissoire des honteuses amours. Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer ; et par une indigence plus profonde je me haïssais d'être moins indigent. Je cherchais sur quoi porter mon amour, dans mon amour de l'amour ; et je haïssais la sécurité et le chemin sans souricières.

Car il y avait une faim en moi, dans mon intime privé de l'aliment intérieur, de toi-même, ô mon Dieu, et cette faim n'excitait pas mon appétit, mais je n'avais aucun désir de nourritures incorruptibles ; ce n'était pas que j'en fusse gorgé, mais plus j'étais à jeun, plus j'étais écœuré...

Aimer et être aimé, c'était plus doux pour moi si je pouvais jouir aussi du corps de l'être aimé. Je souillais donc le courant de l'amitié par la bassesse de la concupiscence, et j'en ter­nissais la candeur par les buées infernales du désir. Et pourtant, hideux et avili, c'est d'élé­gance et de civilité que j'étais impatient par un comble de vanité.

C 3.1.1.

Elle resta là à prier et à pleurer

Tu as agi avec moi de telle façon que je fusse persuadé d'aller à Rome, et d'enseigner, là-bas de préférence, ce que j'enseignais à Car­thage. Et ce qui fut à l'origine de ma persua­sion, je n'omettrai pas de te le confesser, puisque là aussi tes mystères très profonds et ta miséricorde toujours présente sur nous méri­tent d'être médités et proclamés.

Si je voulus aller à Rome, ce ne fut pas pour accroître mes gains ni mon prestige, comme les amis qui m'y engageaient me le promet­taient. Il est vrai que ces arguments aussi agissaient sur mon esprit d'alors. Mais la rai­son principale, et presque unique, c'était ce que j'avais appris : les jeunes étudiants là-bas sont plus tranquilles... A Carthage, une licence honteuse et sans retenue règne parmi les étudiants. Ils forcent l'entrée des classes avec insolence et, avec des airs presque de fous furieux, troublent l'ordre que tout maître a établi pour le progrès de ses élèves...

Ainsi donc, ces mœurs que je ne voulus pas, étant étudiant, faire miennes, devenu ensei­gnant j'étais forcé de les souffrir des autres ; c'est pour cela qu'il était agréable de s'en aller là où de pareilles choses n'avaient pas lieu, d'après les dires de tous les gens renseignés.

Mais en vérité c'est toi, mon espérance et mon partage dans la terre des vivants, qui voulais me faire changer de pays terrestre pour le salut de mon âme ; aussi tu me donnais à Carthage des coups d'aiguillon pour m'arracher de là, et tu m'offrais à Rome des séductions pour m'y attirer, par l'entremise d'hommes épris d'une vie morte, qui commettaient ici des insanités, promettaient là-bas des vanités ; et pour corriger mes pas, tu employais secrète­ment et leur dérèglement et le mien. Car d'un côté, ceux qui troublaient ma tranquillité étaient aveuglés par une honteuse rage ; de l'autre, ceux qui invitaient à autre chose, n'avaient goût qu'à la terre ; quant  moi, qui détestais ici une misère vraie, je convoitais là une félicité fausse.

   Mais pourquoi je m'en allais d'ici, pourquoi j'allais là-bas, toi, tu le savais, ô Dieu, et tu ne le révélais ni à moi ni à ma mère. Elle pleura cruellement mon départ, et me suivit jusqu'à la mer ; mais je la trompai, alors qu'elle se cramponnait à moi violemment, soit pour me faire revenir, soit pour partir avec moi ; je feignis de ne pas vouloir laisser seul un ami, qui attendait le vent pour embarquer. Et j'ai menti à une mère, et à une mère comme elle, et je me suis sauvé ! Oui, cela aussi tu me l'as pardonné : miséricordieusement tu m'as pré­servé des eaux de la mer, alors que j'étais rempli d'abominables souillures, pour m'ame­ner à l'eau de ta grâce...

Et comme elle refusait malgré tout de repar­tir sans moi, j'eus de la peine à la persuader d'entrer dans un lieu tout proche de notre navire pour y passer cette nuit-là. Mais cette nuit-là, furtivement, moi je partis, elle non : elle resta là à prier et à pleurer.

C 5.8.14.

Cet homme de Dieu m'accueillit

Lorsqu'à Rome le préfet de la ville reçut un message de Milan, qui lui demandait de procurer à cette cité un professeur de rhéto­rique, et proposait même le voyage aux frais de l'Etat, je briguai moi-même ce poste par l'entremise de ceux-là mêmes qu'enivraient les vanités manichéennes - c'est pour me libérer d'eux que j'allais là-bas, mais ni eux ni moi ne le savions - et je demandai donc que, une fois passée l'épreuve du discours proposé, le préfet m'y envoyât.

Et je vins à Milan, chez l'évêque Ambroise : j'était un des hommes les plus éminents, d'après la notoriété universelle et ton pieux adorateur... Or près de lui j'étais conduit par toi inconsciemment, pour être par lui conduit vers toi consciemment. Cet homme de Dieu m'accueillit paternellement, et se félicita de mon séjour à l'étranger avec une charité bien digne d'un évêque.

Et je me pris à l'aimer en voyant d'abord en lui, non pas sans doute le docteur d'une vérité que je n'attendais plus du tout de ton Eglise, mais un homme bienveillant envers moi. Et j'étais empressé à l'écouter dans ses explications au peuple, non que j'eusse l'inten­tion que j'aurais dû avoir, mais je sondais pour ainsi dire son éloquence, pour voir si elle était au niveau de sa renommée, ou si elle coulait plus haute ou plus basse qu'on ne le procla­mait...

En vérité, bien que je n'eusse pas à cœur de m'instruire des choses dont il parlait, mais seulement d'entendre comment il parlait - oui, tel était, dans mon désespoir de voir désormais s'ouvrir à l'homme une voie vers toi, le vain souci qui m'était resté - elles pénétraient aussi dans mon esprit avec les mots que j'aimais, ces choses que je négligeais. De fait, je ne pouvais les dissocier ; et pendant que j'ouvrais mon cœur pour surprendre com­bien sa parole était éloquente, en même temps pénétrait aussi en moi combien sa parole était vraie, par degrés bien sûr.

Tout d'abord, en effet, ses idées commen­cèrent bientôt à me paraître défendables elles aussi ; et la foi catholique, pour la défense de laquelle j'avais cru qu'on ne pouvait rien dire en face des attaques manichéennes, j'estimais déjà qu'on pouvait la soutenir sans impudence, surtout après avoir entendu bien des fois résou­dre l'une ou l'autre des difficultés que présen­tent les anciennes Ecritures, dont le sens pris à la lettre me tuait.

C 5.13.23.

Je retenais mon cœur de toute adhésion

Le souci de savoir quoi retenir de certain me rongeait l'intérieur avec d'autant plus d'âpreté que j'avais davantage honte de m'être laissé si longtemps jouer et berner par des promesses de certitude, et d'avoir, avec des méprises et des ardeurs puériles, débité tant d'incertitudes comme certitudes ; car leur fausseté ne m'apparut que plus tard. Il n'en était pas moins certain que c'était des choses incertaines, et que moi, un jour, je les avais tenues pour certaines, quand avec d'aveugles griefs j'accusais ton Eglise catholique ; or, s'il n'était pas encore évident qu'elle enseignât la Vérité, du moins n'enseignait-elle pas ce dont sévèrement je l'accusais...

Souvent dans ses discours au peuple, Ambroise disait une chose que j'entendais avec joie : « La lettre tue mais l'esprit vivifie » ; et en même temps, dans des textes qui sem­blaient à la lettre contenir une doctrine per­verse, il soulevait le voile mystique et décou­vrait un sens spirituel, sans rien dire qui pût me choquer, en disant pourtant des choses dont j'ignorais encore si elles étaient vraies. En réa­lité je retenais mon cœur de toute adhésion redoutant le précipice, et cette suspension de jugement achevait de me tuer.

Je voulais, en effet, sur les choses que je ne voyais pas, être aussi certain que j'étais certain de « sept et trois font dix ». De fait, je n'avais pas l'esprit malade, au point de penser que pas même cette dernière affirmation ne pouvait être comprise ; mais c'est la même cer­titude que je désirais pour tout le reste, soit le corporel qui était hors de portée de mes sens, soit le spirituel que je ne savais concevoir que sous forme corporelle.           

Me guérir ! Je le pouvais en croyant : ainsi mieux dégagée, la pointe de mon esprit se fût portée d'une certaine façon vers ta vérité qui toujours demeure et ne subit aucune défail­lance.

Mais il arrive d'ordinaire que celui qui a fait l'expérience d'un mauvais médecin, craint de se confier même à un bon; ainsi en était-il pour mon âme malade : elle ne pouvait évi­demment guérir qu'en croyant et, de peur de croire à l'erreur, elle refusait de se laisser soigner.

C 6.4.5.

Demain, je trouverai

Il y avait là les bouches de trois affamés1 qui s'inspiraient mutuellement leur faim et se tournaient vers toi, attendant que tu leur donnes la nourriture au temps opportun. Et chaque fois que l'amertume, par ta miséricorde, suivait nos activités profanes, quand nous regardions la fin pour laquelle nous endurions tout cela, nous ne trouvions que ténèbres, et nous nous détournions en gémissant, et nous disions : « Combien de temps tout cela ? » et nous le redisions sans cesse ; et, le disant, nous ne renoncions pas à cela, parce que rien ne brillait de certain qu'il nous fût possible de saisir après ce renoncement.

   C'était moi surtout qui m'étonnais quand je m'efforçais de me rappeler quel long temps s'était écoulé depuis la dix-neuvième année de mon âge, où j'avais commencé à brûler d'ardeur pour la sagesse, résolu, quand je l'aurais trou­vée, à laisser les vaines convoitises avec toutes leurs espérances creuses et leurs folies trom­peuses. Voici déjà mes trente ans, et je vivais pataugeant dans la même boue, avide de jouir du présent qui me fuyait et me dispersait tan­dis que je disais : « Demain, je trouverai, voici que l'évidence va paraître et je la tiendrai. »

1. Alypius et Nébridius venus rejoindre Augustin.

                                                C 6.10.17.

J'ai entendu comme on entend avec le cœur

J'entrai dans l'intimité de mon être sous ta conduite : je l'ai pu parce que tu t'es fait mon soutien. J'entrai et je vis, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable, non pas celle qui est ordinaire et visible à toute chair, ni une sorte de lumière du même genre qui serait plus grande et qui aurait, par exemple, beaucoup plus de splendeur dans son resplendissement et remplirait tout de sa gran­deur. Non, ce n'était pas cela qu'elle était, mais autre chose, bien autre chose que toutes nos lumières !

   Elle n'était pas au-dessus de mon intelli­gence, comme de l'huile au-dessus de l'eau, ni comme le ciel au-dessus de la terre ; mais elle était au-dessus, parce que c'est elle-même qui m'a fait, et moi au-dessous, parce que j'ai été fait par elle. Qui connaît la vérité, connaît cette lumière, et qui la connaît, connaît l'éternité. La charité la connaît.

0 éternelle vérité, et vraie charité, et chère éternité ! C'est toi qui es mon Dieu, après toi que je soupire jour "et nuit ! Quand pour la première fois je t'ai connue, tu m'as soulevé pour me faire voir qu'il y avait pour moi l'Etre à voir, et que je n'étais pas encore être à le voir.

Tu as frappé sans cesse la faiblesse de mon regard par la violence de tes rayons sur moi, et j'ai tremblé d'amour et d'horreur. Et j'ai découvert que j'étais loin de toi dans la région de la dissemblance...

Et j'ai dit : « Est-ce donc que la Vérité n'est rien, pour n'être répandue ni dans le fini ni dans l'infini des espaces de lieu ? » Tu as crié de loin : « Mais si ! Je suis, moi, celui qui suis. » Et j'ai entendu comme on entend dans le cœur, et il n'y avait pas à douter ; j'aurais plus facilement douté de ma vie que de l'exis­tence de la Vérité, qui, à travers le créé, se fait voir à l'intelligence.

C 7.10.16.

De quelle profondeur il faut crier vers toi !

Je me suis mis à bouillonner, malheureux, en me laissant emporter par la fougue de mon propre courant, après t'avoir abandonné ; je suis sorti de toutes tes lois, et je n'ai pas échappé à tes verges... Oui, tu étais toujours là, miséricordieux dans tes rigueurs, saupou­drant d'amertume et de dégoût toutes mes joies illicites ; tu voulais ainsi me faire recher­cher la joie sans dégoût, et, là où j'aurais pu l'atteindre, ne me faire trouver rien d'autre que toi, Seigneur...

Où étais-je ? Que j'étais loin, dans mon exil, des délices de ta maison, en cette seizième année de l'âge de ma chair, lorsque, prenant sur moi une domination à laquelle je me livrais tout entier, la folie sensuelle me saisit, elle qui a toute licence d'après l'infamie humaine, mais qui est illicite d'après tes lois ! Les miens n'eurent pas souci de me soustraire à cette ruée dans les passions, par le mariage ; ils n'eurent qu'un souci: me faire apprendre l'art de parler le mieux possible et de persuader par un discours...

Je raconte cela, mais à qui ? Ce n'est pas à toi mon Dieu ; mais devant toi je le raconte à ma race, à la race humaine, si petite que puisse être la portion de ceux qui tomberont sur cet écrit. Et pourquoi le faire ? Evidemment, pour que moi, et mon lecteur éventuel, nous considé­rions de quelle profondeur il faut crier vers toi.

C 2.2.4.

De toute part j'étais investi par toi

Tes paroles s'étaient fixées dans mes entrail­les, et de toute part j'étais investi par toi. De ta vie éternelle, j'étais certain. Je ne l'avais vue, il est vrai, qu'en énigme et comme dans un miroir ; cependant tous mes doutes sur l'incorruptible substance, sur le fait que d'elle procédât toute substance, avaient été empor­tés ; je ne désirais pas être plus certain de toi, mais plus stable en toi.

Mais du côté de ma vie temporelle, tout branlait ; il fallait purifier le cœur du vieux ferment: attirante en était la voie, le Sauveur lui-même, mais passer par ses étroits défilés était encore rebutant.

C 8.1.1.

Je redoutais de me désencombrer

L'ennemi tenait mon vouloir, il m'en avait fait une chaîne et il me serrait étroitement. Oui, de la volonté perverse naît là passion, de l'esclavage de la passion naît l'habitude, et de la non-résistance à l'habitude naît la nécessité. Et par ces sortes de maillons reliés entre eux - c'est pourquoi - j'ai parlé de chaîne - me retenait dans ses liens étroits une dure servi­tude.

   Or, la volonté nouvelle qui venait de naître en moi - volonté de te servir gratuitement et de désirer jouir de toi, ô Dieu, seul charme véritable - n'était pas encore à même de sur­monter ma volonté antérieure, forte de son ancienneté. Ainsi deux volontés en moi, l'une ancienne, l'autre nouvelle, celle-là charnelle, celle-ci spirituelle, étaient aux prises ; et leur rivalité disloquait mon âme...

Le fardeau du siècle me faisait subir, comme cela arrive souvent pour le sommeil, une douce pression ; les réflexions, les méditations que je faisais sur toi, ressemblaient aux efforts de ceux qui veulent s'éveiller et qui pourtant ne peuvent faire surface et sombrent à nouveau dans les profondeurs du sommeil. Il n'est per­sonne qui veuille dormir toujours et tout homme sensé préfère l'état de veille ; on tarde pourtant bien souvent à secouer le sommeil, quand la torpeur alourdit les membres et, bien qu'il déplaise déjà, on en jouit plus volon­tiers, même si l'heure du lever est arrivée. De même j'avais la certitude qu'il valait mieux me donner à ton amour que de m'abandonner à ma convoitise ; mais l'un plaisait et me pliait à lui, l'autre m'attirait et me liait à lui...

Quand tu montrais partout la vérité de tes paroles, je n'avais absolument rien à répondre, vaincu tout entier par la vérité : rien sinon des paroles nonchalantes et somnolentes : « Tout de suite ! voilà ! tout de suite ! accorde un petit instant ! » Mais ces « tout de suite! tout de suite ! » jamais n'avaient de suite, et le « petit instant accordé » traînait en longueur.

                                                            C 8.5.10-12.

Elles me retenaient, ces bagatelles, mes vieilles amies

Ainsi j'étais malade et me torturais, m'accu­sant moi-même avec plus d'âpreté que jamais, me roulant et me débattant dans ma chaîne jusqu'à ce qu'elle achevât de se rompre ; déjà elle me retenait bien peu, mais elle me retenait quand même.

Et toi tu me pressais en mes sombres replis, Seigneur, avec une miséricorde sévère, frappant du double fouet de la crainte et de la honte, de peur de nouveaux atermoiements, de peur que ne fût pas entièrement rompu ce qui, si mince et si ténu, restait encore de ma chaîne, et que cela reprît vigueur et me liât plus solidement.

Car je disais en moi-même intérieurement : « C'est le moment. Tout de suite, oui ! » Et sur ce mot, j'allais déjà me décider à le faire. Déjà presque je le faisais ; et non, je ne le faisais pas. Je ne retombais pas pourtant au même point ; mais Je m'arrêtais tout près, et Je reprenais haleine... Plus forte emprise avait sur moi le mal qui m'habitait qu'un bien auquel je n'étais pas habitué. Voici l'instant même où j'allais être autre chose ; plus il approchait, plus il jetait grande épouvante ; il ne rejetait pas en arrière, il ne détournait pas, mais il me tenait en suspens.

Elles me retenaient, ces bagatelles de baga­telles, ces vanités de vanités, mes vieilles amies ! A petits coups elles me tiraient par ma robe de chair et murmuraient à mi-voix: « Tu nous congédies ? » et « dès ce moment ne te sera plus permis ceci et cela, plus jamais ! »...

Je les entendais déjà bien moins qu'à demi : c'était, non des contradictions franches venant de face, mais des sortes de chuchotements dans mon dos et, tandis que je m'éloignais, comme des tiraillements à la dérobée pour me faire tourner la tête.

C 8.11.25.

Plus clair que toute lumière, plus intérieur que tout secret

    Mais toi, Seigneur, tu es bon et miséricor­dieux et, en sondant de ta main droite, tu voyais la profondeur de ma mort et du fond de mon coeur tu vidais un abîme de corruption.

Le tout était de ne pas vouloir ce que je voulais et de vouloir ce que tu voulais. Mais où était-il au long  de tant d'années, et du fond de quelle profonde retraite fut-il rappelé en un instant, mon libre arbitre, pour me faire sou­mettre la nuque à ton joug de douceur et les épaules à ton fardeau léger, Ô Christ Jésus,mon soutien et mon rédempteur ?

Qu'elle devint suave soudain pour moi la privation des suaves bagatelles ! Les voir partir avait été une crainte, maintenant le faire partir était une joie. Tu les jetais dehors, en effet, loin de moi, toi véritable et souveraine dou­ceur ; tu les jetais dehors et tu entrais prenant leur place, plus doux que toute volupté, mais non pour la chair et le sang; plus clair que toute lumière, mais plus intérieur que tout secret ; plus élevé que tout honneur, mais non pour ceux qui s'élèvent en soi.

Déjà mon âme était libre des soucis qui la rongeaient : l'ambition, et la cupidité, et le désir de se rouler dans les passions et d'en gratter la gale. Et je babillais avec toi, ma clarté, ma richesse, mon salut ; avec toi, Sei­gneur mon Dieu.

C 9.1.1.

Tu as frappé mon cœur et je t'ai aimé

Tu as frappé mon cœur de ton verbe et je t'ai aimé. D'ailleurs, et ciel et terre et tout ce qui est en eux, les voici de partout qui me disent de t'aimer, et ils ne cessent de le dire à tous les hommes, pour qu'ils soient sans excuse. Mais plus profondément, toi tu auras pitié de qui tu voudras avoir pitié et tu accor­deras miséricorde à qui tu voudras faire misé­ricorde : sans quoi c'est à des sourds que le ciel et la terre disent tes louanges.

Eh bien ! qu'est-ce que j'aime quand je t'aime ? Ce n'est pas la beauté d'un corps, ou le charme d'un temps, ni l'éclat de la lumière, amical à mes yeux d'ici-bas, ni les douces mélo­dies des cantilènes de tout mode, ni la suave odeur des fleurs, des parfums, des aromates, ni la manne ou le miel, ni les membres accueil­lants aux étreintes de la chair : ce n'est pas cela que j'aime quand j'aime mon Dieu. Et pourtant j'aime certaine lumière et certaine voix, certain parfum et certain aliment et cer­taine étreinte quand j'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur qui est en moi, où brille pour mon âme ce que l'espace ne saisit pas, où résonne ce que le temps rapace ne prend pas, où s'exhale un parfum que le vent ne disperse pas, où se savoure un mets que la voracité ne réduit pas, où se noue une étreinte que la satiété ne des­serre pas. C'est cela que j'aime quand j'aime mon Dieu.

Et qu'est-ce que cela ? J'ai interrogé la terre et elle a dit : « Ce n'est- pas moi. » Et tout ce qui est en elle a fait le même aveu. J'ai interrogé la mer, les abîmes, les êtres vivants qui rampent. Ils ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous. » J'ai interrogé les brises qui souf­flent ; et tous les espaces aériens ont dit avec ceux qui les habitent : « Je ne suis pas Dieu. » J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : « Nous non plus nous ne sommes pas le Dieu que tu cherches », disent-ils.

Et j'ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair : « Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous ne l'êtes pas, dites-moi sur lui quelque chose. » Ils se sont écriés d'une voix puissante : « C'est lui-même qui nous a faits. »      Mon interrogation c'était mon regard posé sur eux; et leur réponse, leur beauté.

                                                               C 10.6.8.

Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi

Bien tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t'ai aimée.

Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c'est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant, si elles n existaient pas en toi, n existeraient pas.

Tu as appelé, tu as crié, et tu as brisé ma surdité; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi ; j'ai goûté et j'ai faim et soif ; tu m'as touché et je brûle pour ta paix.

C 10.27.38.

O Vérité, lumière de mon cœur

O Vérité, lumière de mon cœur, ne laisse pas mes ténèbres me parler ! J'ai dérivé vers les choses d'ici-bas et je suis devenu obscu­rité  mais de là, même de là, je t'ai profon­dément aimée. J'ai erré et je me suis souvenu de toi. J'ai entendu ta voix derrière moi me disant de revenir, mais j'ai mal entendu dans le tumulte des contestations.

Et maintenant voici que je reviens tout brû­lant et haletant, vers ta source. Que nul ne m'en écarte ! que j'y boive et en vive. Que moi je ne sois pas ma vie: j'ai mal vécu de moi ; je fus la mort pour moi : en toi je reprends vie. Parle-moi ; instruis-moi. J'ai mis foi dans tes livres et leurs paroles sont des mystères profonds.

C 12.10.10.

Tout ce que je sais, c'est que je vais mal sans toi

Dans cette misérable inquiétude des esprits, qui sombrent et révèlent leurs ténèbres dépouillées du vêtement de ta lumière, tu mon­tres suffisamment combien tu as fait grande la créature raisonnable, puisque rien absolument ne lui suffit pour son bienheureux repos, de tout ce qui est moindre que toi, et donc même pas elle-même à elle-même !...

Donne-toi à moi, mon Dieu, redonne-toi à moi. Voici que j'aime, et si c'est peu, je veux aimer plus fort. Je ne puis mesurer, afin de le savoir, combien me manque d'amour pour qu'il y en ait assez... Tout ce que je sais, c'est que je vais mal sans toi, non seulement hors de moi mais aussi en moi-même, et que pour moi toute abondance qui n'est pas mon Dieu est indi­gence.

C 13.8.9.

Ces confessions, quand on les lit, remuent le cœur

 Les confessions de mes fautes passées, que tu as remises et couvertes pour me rendre heureux en toi, en transformant mon âme par la foi et par ton sacrement, ces confessions, quand on les lit et qu'on les entend, remuent le cœur : elles l'empêchent de s'endormir dans le désespoir et de dire : « Je ne puis » ; elles le tiennent au contraire éveillé dans l'amour de ta miséricorde et la douceur de ta grâce, car cette grâce fait la force de tout être faible qui par elle prend conscience de sa faiblesse.  

                                                                                                                                 C 10.3.4.

Car éternel est ton Amour

Je l'ai dit et je le redirai : c'est par amour de ton amour que je fais ce récit. Car nous prions aussi, et pourtant la Vérité dit : « Votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous ne lui fassiez votre demande. » Ce sont donc nos sentiments envers toi que nous dévoilons en te confessant nos misères et tes miséricordes envers nous, afin que tu achèves de nous déli­vrer, puisque tu as commencé ; afin que nous cessions d'être malheureux en nous-mêmes et devenions heureux en toi, puisque tu nous as appelés ; afin que nous soyons des pauvres en esprit, des doux, de ceux qui pleurent, qui ont faim et soif de la justice, des miséricordieux, des cœurs purs, des pacifiques.

Voici que je t'ai raconté bien des choses, ce que j'ai pu et que j'ai voulu, parce que toi le premier tu as voulu me voir te confesser, à toi, Seigneur mon Dieu, que tu es bon, que ta miséricorde est éternelle.

C 11.1.1.

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