Saint-Augustin

Ces frères que tu m'as donnés

par Soeur Douceline

« Dans tous nos rapports avec les hommes,
agissons avec miséricorde
et mettons
en pratique un amour vrai... »

(Initiation à la catéchèse, 14.20)

AVANT-PROPOS

Saint Augustin ami, maître spirituel, servi­teur de son peuple : c'est autour de ces thè­mes que nous avons rassemblé des extraits de sa vaste correspondance.

Telle est donc la très simple structure de ce recueil de textes. Mais le lecteur saisira vite que saint Augustin échappe à tout classement. Où n'est-il pas l'ami ? Où n'est-il pas un guide spirituel ? Où n'est-il pas au service de ses frères ?

Tolle, lege... Lecteur, prends et lis. Comme jadis Augustin dans le jardin de Milan, tu trouveras une parole qui est écrite pour toi, aujourd'hui.

 

PROLOGUE

« Quelle fidélité dans l'amitié ! Quelle ardeur pour la doctrine du Christ !... Quelle tolérance envers ses ennemis, et envers ses amis, quelle gentillesse ! Combien d' humilité et de charité envers tous, d'empressement au service des autres, de douleur pour se repentir de ses fautes! Que de compassion pour secou­rir, et de bienveillance pour pardonner ! Quelle confiance et quelle foi pour prier Dieu !

Avec quelle humilité il parlait de ce qu'il savait le mieux ! Et avec quel soin il cherchait ce qu'il ne savait pas encore !... »

(L 151 à Cécilien)

En écrivant cet éloge de son ami Marcellin, Augustin ne se doutait pas qu'il traçait là de main de maître son propre portrait, tel qu'il nous apparaît à travers sa correspondance qui prend en quelque sorte le relais de ses Confes­sions : deuxième volet d'un itinéraire spirituel.

Il  est vrai que l'art épistolaire - surtout dans l'Antiquité - a ses limites et ses règles fixes. N'importe. Interpellé par les hommes et les évènements, Augustin s'y révèle beaucoup plus qu'ailleurs, et dans ses convictions profondes et dans ses réactions épidermiques, ce qui donne à ses lettres une incomparable épaisseur humaine.

En 391, année de son ordination sacerdo­tale, Hippone est un petit diocèse obscur sur la côte de l' Afrique romaine. Mais voilà qu' « une lumière éclatante venait d'être placée sur le chandelier, et toute la maison allait être éclai­rée... », nous dit Possidius, premier biographe d'Augustin.

Grâce à Augustin, Hippone va bientôt deve­nir un foyer rayonnant, un carrefour où vont se croiser messages et messagers de l'univers entier alors connu.

Tout un monde bigarré défile dans sa cor­respondance : la hiérarchie de l'Empire, celle de l'Eglise : papes, évêques, prêtres, diacres... Ermites célèbres comme saint Jérôme à Beth­léem ou saint Paulin de NoIe, près de Naples... Abbés, moines, moniales... Chrétiens « catho­liques » et « schismatiques »... Païens, caté­chumènes... Aristocrates romains, laïcs d'Es­pagne, de Gaule, d'Italie et surtout d'Afrique...

On y trouve reflétée l'histoire de l'Eglise d'Afrique entre 390 et 430, une Eglise floris­sante et dynamique, traversée cependant par des drames majeurs : la déchirure donatiste, l'hérésie pélagienne, le retentissement de la chute de Rome (410) avec son flot de réfugiés ;

la tragédie finale de sa destruction par les Van­daIes. Sans oublier les problèmes humains quo­tidiens, souvent inextricables, et les passions toujours en éveil de ces bouillonnants diocèses africains.

Augustin, on s'en doute, a vibré à tout cela avec son intensité habituelle, d'Africain amou­reux de sa terre, et d'évêque au service de l'Eglise universelle et de l'Eglise locale.      

Les lettres qui nous sont parvenues, com­bien sont-elles ? Avançons le chiffre de 250... Tout récemment, on en a découvert encore 27 !

Les quatre premières lettres d'Augustin avaient été écrites de sa retraite de Cassiacum ; le reste couvre la longue période depuis son retour en Afrique (388) jusqu'à la veille de sa mort en 430.

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Cette deuxième partie de la vie d'Augustin est la période de la maturité, d'une intense activité littéraire, de la réflexion théologique, de l'approfondissement de la culture biblique et de la vie liturgique.

Pendant ces quarante années va s'élaborer à Hippone la doctrine qui va structurer pendant des siècles la pensée chrétienne de l'Occident. C'est la période d'une vision élargie de ce que peut être la vie chrétienne, fondée sur la foi, l'espérance et la charité.

Augustin mène de front sa vie de fondateur d'Ordre (car devenu prêtre et évêque il n'a pas renoncé à son idéal de moine), sa vie de pasteur surchargé de besogne, sa vaste corres­pondance, ses travaux littéraires. Quatre ouvres majeures, parmi bien d'autres : les Confessions, le Traité sur la Trinité, les com­mentaires johanniques, la Cité de Dieu.  

Les deux mots clés de cette période sont l'amour et la grâce. Avec une référence cons­tante à l'Evangile, à saint Jean et surtout à saint Paul vont s'élaborer la doctrine de l'In­carnation, de l'Amour miséricordieux pour l'homme pécheur ; de l'Esprit Saint, ciment de l'Eglise, Corps mystique du Christ ; celle du Christ Total.

Tout cela va se refléter dans sa correspon­dance, et plusieurs lettres seront de véritables petits traités.

Cette période est aussi un humble apprentis­sage d'une vie donnée, du chemin pascal du Serviteur.

La vie intérieure d'Augustin connaît des tensions ; entre les harassantes tâches quoti­diennes et le désir d'une vie de prière et d'étude, telle qu'il l'a connue dans les brèves années de Tagaste (388-390) : « Rien de plus doux que d'approfondir les trésors de Dieu loin du bruit et du tumulte des hommes... » ­

Possidius écrit au ch. 20 de sa Vie: « Ces occupations qui le détournaient des choses importantes, il les considérait comme un poids, trouvant sa joie à parler de Dieu en public ou chez lui, dans un entretien fraternel et fami­lier... Il ne détournait que difficilement son esprit des vérités éternelles... travaillant le jour et veillant la nuit. »

Dialoguer avec les hommes comme il a su dialoguer dans ses lettres ne peut être que le fruit d'un dialogue continuel avec Dieu.

Cependant à travers une vie tiraillée d'un homme toujours disponible à tous les impré­vus, l'unité se fera au niveau de l'être profond. Tout au long de cette période pastorale il fera l'apprentissage de la sainteté qui sera la sienne : aller à Dieu avec les autres ; pour les autres ; par les autres. Et cela avec des chré­tiens très ordinaires, souvent déroutants, par­fois douloureusement mesquins. Il va rejoindre les hommes tels qu'ils sont, mais « en faisant passer les plus faibles avant les plus forts, pro­portionnellement à leurs besoins» (L 139) ; trouvant désormais sa joie dans l'accueil de ce que l'on ne peut choisir, pour bâtir inlassa­blement le Corps du Christ, où chacun est riche de ce qu'est l'autre.

Ce texte de la Cité de Dieu nous permet de mieux cerner le mystère de cette unité pro­fonde :

« Quant aux trois genres de vie: repos, actions, union des deux, l'important est de ne pas perdre de vue ce que l'amour de la vérité nous fait conserver et ce que le devoir de la charité nous fait sacrifier. Mais on ne doit pas vivre dans le repos au point d' oublier le souci d' être utile au prochain, ni dans l'action au point de négliger la recherche de la contempla­tion de Dieu...

L'amour de la vérité recherche le saint repos ; mais le devoir de la charité fait accep­ter un engagement utile.

Si personne ne nous impose ce fardeau, il faut s' adonner à l'étude et à la contemplation de la vérité ; si on nous l'impose, il faut l'ac­cepter comme l'exige le devoir de la charité ; même alors, cependant, il ne faut pas renoncer complètement aux joies de la quête de la vérité de peur que la douceur de l'une ne vienne à nous manquer, et les exigences de l'autre à nous écraser. »

(Cité de Dieu 19.19)

Un triple principe : la priorité donnée à la vie contemplative ; l'accueil d'une vie au ser­vice de l'Eglise et des frères ; la prière unifiante qui n'est parfois qu'un simple désir...

Il y a, dans la correspondance d'Augustin, toute une sagesse de vie, une « humanitas », mot qu'il applique à son ami Alype (L 2) et qui est difficile à traduire : un art de vivre fait d'intelligence, de culture, de bonté, de com­préhension, de courtoisie.

« Docteur de la charité »... « Docteur de la grâce »... « Docteur de la prière »... En par­courant sa correspondance, nous aimerions ajouter : « Docteur ès relations humaines »... Un saint Augustin moins connu.

 

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