III
« Le peuple d'Hippone dont
Dieu
m'a fait le serviteur... »
(L 124)
« Je les aime de la même tendresse
les uns comme les autres... »
(L 209)
Comment saint Augustin concevait-il le rôle
d'un
évêque ? Ecoutons-le dans ses
sermons au peuple :
« Pour vous je suis évêque, avec vous un chrétien16. »
« Nous sommes des chefs, à la condition
de savoir servir17... »
« Celui qui est à la tête du peuple doit d'abord se rendre compte qu'il
est le serviteur de tous 18. »
« Nous sommes pour vous comme des maîtres, mais à l'école de l'unique
Maître, nous sommes vos condisciples 19... »
« Pour vous nourrir,
je puise aux
réserves qui me nourrissent moi aussi... Je suis un serviteur, je ne suis pas
le père de famille20... »
« Ecoutons ensemble, apprenons ensemble chez l'unique Maître, le Christ,
condisciples d'une école unique... Il nous a enseigné la voie de l'humilité 21... »
Au chapitre 31 de sa Vie d'Augustin, Possidius nous dit qu' «
il n' était pas seulement un docteur connaissant
les mystères du Royaume des cieux », mais ce
qu'il enseignait, il le mettait aussi en pratique.
Sa
correspondance en est le meilleur témoignage.
Elle nous aide à entrer dans l'intimité d'Augustin ; nous y découvrons un homme
qui nous est très proche et qui ne cesse de nous émerveiller.
Nous le savons
déjà : c'est un évêque accablé de besogne; mais quiconque s'adresse à lui
obtient une réponse malgré la règle d'or qu'il a établie : le plus urgent est
ce qui peut être utile au plus grand nombre.
Inlassablement
aimer... Inlassablement vouloir comprendre l'autre... Et inlassablement lui
faire confiance. « Crois-moi - écrivait-il à Romanien en 386 - il ne faut
désespérer de personne²². »
Cette profonde conviction, jamais
reniée,est mise à rude épreuve au cours de son long épiscopat, car ni les
scandales ni les difficultés de tous genres ne lui sont épargnés. Mais riche de
son expérience personnelle, « ayant connu les
faiblesses, il n'était pas impuissant de compatir aux faiblesses des autres»
(He) et portait sur les événements un regard lucide et serein. Aucune
difficulté, aucune détresse qu'il ne pût comprendre.
« Ne te laisse pas troubler ; il faut que
les scandales arrivent, le Christ l'a prédit... Que le poids de la charité nous
fasse supporter dans le van la paille légère et si facile à briser »
(L 208) car « nous sommes
les serviteurs de l'Eglise, surtout des membres les plus faibles 23 »...
Lutter pour la
vérité et la justice ; reconnaître et dénoncer
la faute, mais ne jamais enfermer l'homme dans son péché,car il est plus grand
que sa faute.
D'où ses intercessions auprès des autorités, contre la torture et la
peine de mort, suggérant une peine de substitution, un travail utile à la
société,} qui laisse la porte ouverte au repentir et à l'amendement.
« Il est facile, et c'est même un penchant de notre nature, de haïr ceux
qui font le mal, mais il est meilleur, bien que ce soit rare, de les aimer,
tout simplement parce que ce sont des hommes » (L 153).
Combattre tout
ce qui porte atteinte à la liberté et à la dignité de l'homme.
« Que dirais-je au Seigneur notre Dieu et comment pourrais-je me
justifier devant lui si je ne faisais tout ce que je peux pour sauver un homme
qui s'est mis sous la protection de l'Eglise que je sers ? » interroge Augustin en multipliant ses lettres à propos d'une arrestation
illégale (L 113, 114, 115, 116).
Garder la
discipline de l'Eglise, mais sans rigueur excessive : avec souplesse et
toujours dans le respect de l'homme.
S'il se montre
sévère dès qu'il s'agit d'exploiter les pauvres, les richesses ne sont pas
condamnées pour autant, pourvu qu'on n'y place pas tout son bonheur et qu'on
n'oublie pas Lazare assis à la porte.
« Faut-il accuser l'argent ou l'or à cause des avares ? Les aliments à
cause des gloutons ?.. Ce ne sont pas les choses
mais les hommes qui en usent mal qui sont coupables 24. »
Etonnant
Augustin. Pour lui, là où il y a l'amour, il y a tout ; où il manque, il n'y a
rien.
« Tiens l'amour... Ne te préoccupe pas des branches... Tiens la racine,
et en toi, tu auras l'arbre entier 2
Sans chercher ce qui m'est utile à moi-même,
mais ce qui leur est utile à eux tous...
... L'expérience m'a montré que cette charge qui m'a été
imposée est bien plus difficile que je ne l'avais pensé. Non pas que j'aie
ignoré jusqu'ici ses vagues et ses tempêtes, ou n'aie cherché dans mes lectures
et mes méditations comment les éviter. Mais, malgré une certaine confiance, je
ne me suis jamais rendu compte de l'habileté et des forces qui me sont nécessaires.
Le Seigneur a voulu
se moquer de moi et me montrer qui je suis réellement.
La conscience que
j'ai acquise de ma faiblesse me fait espérer qu'il l'a fait par miséricorde
plutôt que dans un mouvement de colère; mais pour rendre mon âme capable de
remplir des fonctions aussi redoutables, il me faut chercher le remède dans
l'étude de la Sainte Ecriture...
Non, vraiment je ne
me doutais pas de ce qui me manquait pour l'exercice de cette charge qui
aujourd'hui m'effraye et m'accable. Si après avoir appris par expérience ce qui
est nécessaire à un ministre des sacrements et de la Parole de Dieu, il ne
m'est pas permis d'acquérir ce que je reconnais ne pas encore posséder,
veux-tu donc, Père Valère, que je meure à la tâche ? Où est donc ta charité ?
Où est ton amour de l'Eglise ? Je connais ton affection pour moi et je sais
que tu aimes l'Eglise dont tu m'as confié le ministère; seulement toi, tu m'en
crois capable, alors que moi, je me connais bien mieux que tu ne me connais...
Tu me diras peut-être
: « Je voudrais savoir ce qui manque à ton instruction. »
Les choses qui me
manquent sont si nombreuses, que je pourrais plus facilement énumérer celles
que j'ai que celles que je n'ai pas encore. J'oserais bien dire que je sais et
que je crois avec une foi sincère tout ce qui regarde notre salut; mais la
manière de le donner aux autres, sans chercher ce qui m'est utile à moi-même,
mais ce qui leur est utile à eux tous pour leur salut, voilà ce que j'ignore...
Il y a sans doute à
puiser dans l'Ecriture Sainte des conseils dont la connaissance peut aider
l'homme de Dieu à remplir dignement ses fonctions d'Eglise, à vivre en paix
avec sa conscience parmi les hommes mauvais... Mais comment y parvenir, si ce
n'est en agissant selon la Parole du Seigneur, c'est-à-dire en demandant, en
cherchant, en frappant à la porte ; en d'autres termes, à force de prières, de
lectures et d'implorations...
C'est pour cela que
je te demande de m'accorder le peu de temps qui nous sépare de Pâques...
Prête-moi l'appui de
tes prières, pour que ces désirs ne soient pas vains, et que mon absence tourne
au profit de l'Eglise, à celui de mes frères et de tous ceux qui servent le
Christ avec moi.
Je sais que le Seigneur ne rejettera pas les prières d'un
amour comme le tien intercédant pour moi... Peut-être même qu'en moins de temps
que je n'en ai demandé, il m'instruira par les saints conseils de ses divines
Ecritures.
(L 21 à Valère)
Agissons dans une bonne et sincère intention de mettre fin au
malheureux schisme qui nous divise
... Nous cherchons à
nous tirer mutuellement d'erreur, et même si après une discussion franche et
entière sur la question on puisse douter lequel de nous deux se trompe, nous
nous rendrons service l'un à l'autre si nous agissons avec une intention
sincère de mettre fin à ce malheureux schisme qui nous divise.
C'est avec un cour sincère et en toute humilité chrétienne
que j'agis. Si la pureté de mon intention est ignorée de quelques-uns, elle ne
l'est pas de celui qui lit au fond des cours... Je te dois en outre l'amour que
nous ordonne d'avoir les uns pour les autres Celui qui nous a aimés jusqu'à l'abjection de la croix.
Ne sois pas étonné de mon long silence. Je ne
croyais pas à ton projet que le frère Evode, en qui j'ai pleine confiance, m'a
annoncé avec tant de joie. T'ayant rencontré dans une maison, et la
conversation s'étant engagée sur notre espérance commune, c'est-à-dire sur l'héritage
du Christ, tu lui as exprimé le désir de conférer avec nous en présence de
quelques hommes de bien. J'en ai été comblé de joie; je ne puis donc négliger
l'occasion qui m'est offerte avec tant de bonté de chercher et discuter avec
toi, selon les forces que le Seigneur voudra m'accorder, sur l'origine et les
raisons de cette déplorable scission qui a éclaté dans l'Eglise du Christ qui a
dit : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix... »
... Qu'avons-nous à
faire de toutes ces anciennes querelles ? Assez et trop longtemps ont duré les
blessures que des hommes orgueilleux ont causées à nos membres. Ces blessures
sont tellement envenimées qu'elles nous ont fait perdre jusqu'au sentiment de
la douleur qui nous fait habituellement implorer le secours d'un médecin.
Vois quelle misère et
quelle honte dans les maisons et les familles chrétiennes ! Les maris et les
épouses vivent d'accord sous le même toit, et sont désunis quand il s'agit de
l'autel du Christ! Ils jurent par le Christ d'avoir entre eux la paix, et cette
paix, ils ne peuvent pas l'avoir en lui. Les fils habitent avec leurs parents
dans une même maison, et n'ont pas la même maison pour adorer Dieu !...
Les serviteurs et les maîtres ne reconnaissent pas le Maître commun qui a pris
la forme d'un serviteur pour les délivrer tous de l'esclavage...
Lorsque les hommes
ont besoin de nous pour arbitrer leurs affaires temporelles, ils s'adressent à
nous. Occupons-nous donc enfin de l'affaire de leur salut et du nôtre...
Je t'en prie, je t'en
conjure, s'il y a en toi cette humanité que chacun aime à reconnaître,
laisse-la éclater dans cette circonstance... laisse tressaillir en toi les entrailles
de la miséricorde et consens à discuter avec nous en toutes ces choses dans un
esprit de paix et de conciliation.
(L 33 à Proculéen,
évêque donatiste d'Hippone)
... Alors on verrait régner
partout une concorde fraternelle, l'amitié, la paix...
Tu m'as demandé
comment nous recevions les clercs donatistes qui voudraient rentrer dans
l'Eglise catholique, à quoi je t'ai répondu par une lettre, afin que si
quelqu'un t'interrogeait à ce sujet, tu puisses montrer, par un écrit de ma
main, ce que nous pensons.
Sache donc que nous
ne détestons en eux que leur séparation qui les a rendus schismatiques ou
hérétiques et qui les a éloignés de l'unité et de la vérité de l'Eglise
catholique. Nous les condamnons parce qu'ils ne sont pas en paix avec le peuple
de Dieu, répandu sur toute la terre, et qu'ils ne reconnaissent pas le baptême
du Christ dans ceux qui l'ont reçu. Voilà le mal et l'erreur que nous blâmons
en eux, mais
en eux aussi nous reconnaissons,
nous aimons, nous respectons ce qu'il y a de bien: le nom de
Dieu et son sacrement. C'est cela qui nous afflige et nous fait désirer de les
gagner à Dieu par l'amour du Christ, afin que ce sacrement qu'ils ont pour leur
perte hors de la paix de l'Eglise, ils puissent l'avoir pour leur salut dans la
paix de l'Eglise.
Si on parvenait à
détruire le mal qui vient des hommes, pour honorer dans les hommes le bien qui
vient de Dieu, alors on verrait régner partout une concorde fraternelle, l'amitié,
la paix, et la charité du Christ l'emporterait dans les cours aux suggestions
du mauvais.
Lorsque des donatistes viennent à nous, nous n'accueillons pas ce qu'il y a de mal, c'est-à-dire leur
séparation, leur égarement, mais tout en rejetant leur hérésie comme un
obstacle à la concorde, nous les embrassons comme des frères et nous demeurons
avec eux, comme dit l'Apôtre, dans l'unité de l'esprit et dans le lien de la
paix.
Nous reconnaissons en
eux les biens qui viennent de Dieu : la sainteté du baptême, la bénédiction de
l'ordination, la profession du célibat, le vou de chasteté, la foi en la
Trinité. Ces dons spirituels et d'autres semblables demeuraient stériles en
eux, parce qu'ils n'étaient pas vivifiés par la charité. Qui peut prétendre
avoir la charité du Christ en ne gardant pas l'unité?...
En rentrant dans
l'Eglise, ils reprennent racine dans la charité par le lien de la paix et
l'unité de l'esprit... Les sarments ne doivent pas se glorifier d'être du bois
de la vigne et non de celui des ronces, car s'ils ne sont pas unis à la racine,
recevant d'elle leur sève et leur vie, ils seront, malgré l'apparence, jetés au
feu. Mais l'Apôtre a dit de ces branches brisées que « Dieu est assez puissant
pour les enter de nouveau» (Rm 2).
Ainsi donc, très cher
frère, si tu vois quelques clercs donatistes doutant du rang qu'ils
occuperaient parmi nous, montre-leur cette
lettre que tu
reconnais bien comme écrite de ma main. Qu'ils la gardent même, s'ils le veulent.
Car je prends Dieu à témoin, sur mon âme, que je les recevrai, en leur
conservant non seulement le baptême du Christ qu'ils ont reçu, mais encore le
rang qu'ils peuvent avoir dans l'ordination ou dans la profession du célibat.
(L 61 à Théodore)
16. Sermon 340.
17. Sermon Guelf ;
32.
18.
Ibidem.
19. Sur le Ps 126.
20.
Sermon 339
21. Sermon Guelf. 32.
22. Contre les Académiciens 2.3.7.
23. Du travail des moines 29.37.
24. Du libre arbitre 1.15.
25.
Sur le Ps 102. 25.
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