Augustin, voyageur récalcitrant
Une première impression d'ensemble s'impose à l'auteur à laquelle une mentalité d'historien ne peut que souscrire, le visage du Patriarche de l'Occident a tout à gagner d'une présentation concrète, inscrite dans son milieu historique et les particularités circonstantielles de son existence dont la question des déplacements fait intimement partie. Un maître en philosophie, en théologie et en mystique comme Augustin, même habituellement plongé dans la solitude et le silence de sa réflexion ou de sa prière, n'est pas qu'un homme vivant en chambre. Il est appelé volens nolens, par les obligations de sa charge épiscopale, à visiter ses fidèles, à prêcher souvent et en de multiples lieux, et à rencontrer pour les besoins de son ministère nombre de collègues et de relations plus ou moins éloignés de lui. L'évêque d'Hippone ne cache pas son aversion pour les voyages quelles qu'en soient les raisons données: état de santé, coût, dangers, mauvais temps, travail absorbant Avec l'âge, leur présentation ne fait que s'amplifier en de longues plaintes auxquelles nous aurions tort de souscrire littéralement si nous devions retenir la seule image d'un Augustin, moine érudit restant dans sa cellule bourrée de manuscrits, au détriment d'une autre toute aussi réelle, celle du pasteur qui, par souci de ses brebis, malgré une santé précaire, doit se porter très souvent partout ou il est réclamé pour visiter, instruire et exhorter les communautés catholiques de son diocèse d'abord, mais également bien au-delà. Malgré ses dires, malgré ses préférences pour une vie sédentaire, l'activité débordante de saint Augustin a exigé de lui, même à contre-cur, de nombreuses courses par tous les temps, ce qui n'a fait de son cas d'ailleurs ni un funeste exemple d'évêque vagus ni un premier martyr de l'obligation de résidence !
Topographie augustinienne.
Si nous passons à l'examen appliqué d'une chronologie des voyages d'Augustin, nous serons vite d'ailleurs détrompés sur l'image ambiguë de l'évêque-ermite que l'intéressé lui-même s'est complu parfois à donner. Il ne faut pas moins de 270 pages à Othmar Perler pour les énumérer successivement selon les lois d'une biographie progressive. Il les classe minutieusement en deux séries, les voyages antérieurs à l'épiscopat ( c'est-à-dire avant 395 ) et les voyages durant l'épiscopat ( de 395 à 430 ), coupure qui a le mérite de mettre en exergue dans la première série le seul voyage au long cours qu'ait consenti Augustin, durant une existence pourtant fort pérégrinante, le périple en Italie, de 383 à 388, au temps de sa jeunesse de professeur de philosophie. Carte en main, il nous est possible de suivre le tracé de cette géographie augustinienne. L'avantage est de nous familiariser avec des noms de lieux antiques, la plupart enfouis dans les ruines de nos études classiques, sans que nous ayions eu la chance de nous aventurer, comme l'auteur, sur les vastes champs africains pour des excursions archéologiques. Il faut dire que, par le temps qui courent, les horizons de l'Atlas algérien fourmillent, dans le climat troublé de la guérilla islamiste, de dangers sauvagement illustrés qui ne sont pas plus imaginaires que ceux rencontrés par le berbère Augustin à l'époque des dissensions donatistes et manichéennes !
Sur les pas de saint Augustin en Afrique.
Invitation au voyage rêvé, déplions la carte de géographie, en épinglant au passage quelques indications de lieux données au IV ème siècle:
Thagaste (note 5), berceau d'Augustin, petite cité nord-africaine située à 675 m. d'altitude sur le versant sud des Monts de la Medjerda, aujourd'hui Souk-Ahras, à l'intersection de plusieurs routes romaines importantes par ou transitent les lourds transports militaires en plus des voitures du cursus publicus et celles de personnes privées: Hippone-Carthage par Naraggara ( Sidi Youssef ) et Sicca Veneria ( Le Kef ) et Carthage-Cirta ( Constantine ). Augustin garde de son lieu d'enfance le souvenir inoubliable des chars sortant des écuries dans un bruit de tonnerre. Pas étonnant qu'avec tous ces croisements de voies, le petit provincial qu'il était, ait été un jour tenté de prendre la sienne !
Madauros ou Madaure, localité située à 30 km à vol d'oiseau au sud de Thagaste ou Augustin fait ses études de grammaire jusqu'en 369, est à l'époque un important centre culturel et une ville florissante élevée sous les Flaviens au rang de colonie romaine. Augustin n'ignore pas qu'elle est la partie d'un rhéteur connu du II ème siècle de 1 ère chrétienne, Apulée, s'exprimant avec aisance aussi bien en grec qu'en latin, dont il lira plusieurs ouvrages et dont il regrettera plus tard que son uvre l'ait imprégné d'anecdotes mythologiques frivole. Madaure est également le berceau d'un contemporain d'Augustin, Maximus de Madaure, connu comme un grammairien adversaire du christianisme, dont on ne peut affirmer que le jeune Augustin ait suivi les cours. Madaure, entourée d'oliveraies, est enfin une cité épiscopale, dès le IV ème siècle, dont les témoignages archéologiques sont encore aujourd'hui plus éloquents que ceux de Thagaste dont le site reste à fouiller.
Carthage (note 8), la grande métropole de l'Afrique romaine, située dans le golfe de Tunis, est une étape majeure dans le parcours intellectuel d'Augustin. Grâce à la libéralité de Romanianus, après la mort de son père Patricius en 371, l'adolescent Augustin peut y poursuivre sa formation de rhéteur entre 370 et 374. Il s'y détache du catholicisme pour embrasser le manichéisme, fortement déçu par la lecture de la Bible dont il regrette la faible valeur littéraire et grandement attiré par toutes les facilités que peut offrir à ses sens, éveillés par la puberté, la réputation de dévergondage de la grande cité qui honore Caelestis, la déesse protectrice de la ville. Il découvre avec ferveur l'Hortensius de Cicéron, les plaisirs de l'Odéon et du théâtre. La distance entre Thagaste et Carthage, de 259 km., se fait par étapes sur une voie routière importante, jalonnée de bornes miliaires, assez identique à la route moderne qui en compte 263 aujourd'hui. Mais le voyage est éprouvant en raison du relief, de longues vallées à traverser et des monts à escalader, comportant de nombreuses variantes qu'Augustin dans sa vie aura souvent le loisirs de découvrir dans ses trajets allers-retours, mais principalement à partir d'Hippone, sa villes d'étapes qu'a fréquentées Augustin sur le sol africain dans le cadre de ses prédications, de ses célèbres controverses anti-donatistes et anti-manichéennes ou encore pour ses participations aux conciles de Carthage entre 394 et 430; sans vouloir fruster le lecteur de sa légitime curiosité géographique, nous le renvoyons aux pages documentées et illustrées d'Othmar Perler qui peuvent amplement nourrir sa soif de dépaysement, en divertissant ses yeux sans éprouver son corps, mais surtout en lui conseillant de visualiser ce voyage virtuel à l'aide d'un atlas ou de cartes routières assez détaillées.
Augustin en Italie.
Le déplacement d'Augustin en Italie, de 383 à 388, est le seul grand voyage de sa vie. On sait comment l'étudiant, devenu enseignant de rhétorique d'abord dans sa ville natale de Thagaste, puis à Carthage dans une école publique, apprit à voler de ses propres ailes ( 375 / 376 ). Déçu devant l'indiscipline de son auditoire, il décide de gagner la capitale de l'Empire, trompant la vigilance de sa mère, Monique, pour prendre le bateau. Les Confessions sont laconiques sur la traversée de la Méditerranée, soit quelque 600 km en ligne directe, mais plus de 1000 en longeant les côtes de la Sicile ou de la Sardaigne et du rivage de la péninsule pour rejoindre Ostie ou plutôt Porto, navigation dite de cabotage qui par vent favorable devait prendre une semaine. Arrivé à l'embouchure du Tibre, Augustin gagne Rome par la via Ostiensis qui suit la rive gauche du fleuve et passe devant la petite basilique construite par Constantin le Grand sur la tombe de l'apôtre Paul. A Rome, Augustin est accueilli chez un manichéen. Il doit d'abord se soigner d'une forte fièvre et peut enseigner à domicile la rhétorique. Nouvelle expérience éprouvante ses étudiants, pour être plus disciplinés qu'à Carthage, n'en sont pas moins décevants, changeant de professeur sans avertir pour ne pas régler ses honoraires. Grâces à des amis manichéens bien en cour, Augustin brigue un poste à Milan, nomination qui lui assure une notoriété publique. Le transit Rome-Milan, réalisé à l'automne 384, lui est facilité par les services officiels du cursus publicus, de façon à franchir les 616 km qui séparent la capitale de l'Empire de la résidence impériale occidentale, avec des étapes quotidiennes de 30 à 35 km par jour, ce qui prend au total une moyenne de 30 jours de transport sur la Via Flaminia jusqu'à Rimini, puis la Via Emilia, de Plaisance à Milan. Là l'évolution intérieure du professeur, travaillé par la grâce ( scène fameuse du jardin ), suite à la rencontre de l'évêque Ambroise, à l'influence de Monique qui a quitté l'Afrique pour rejoindre son fils avec Adéolat et sa mère, aux conseils du prêtre Simplicianus, à l'exemple de Marius Victorinus à Rome et d'un saint Antoine en Egypte, à la lecture des écrits johanniques et pauliniens, le conduit à la décision capitale d'embrasser le catholicisme. Augustin donne sa démission de l'enseignement et se retire à Cassiciacum. Cette localité de Cassiciacum, à quelque 30 ou 50 km de Milan, a suscité des controverses de Brianza ou de Casciago qui peuvent dirimer entièrement la question. Il nous suffit de savoir que ce lieu en altitude, avec un groupe d'amis et de disciples, est favorable à de longues discussions philosophiques et au travail souterrain de la grâce qui va emporter la décision d'Augustin de demander le baptême, après qu'il ait bénéficié de la vie champêtre de Cassiciacum, dans une maison de campagne romaine mise à sa disposition par un collègue et ami milanais, le grammairien Verecundus. Au cours de la nuit du 2 au 25 avril 387, Augustin, son fils Adéolat et son ami Alypius reçoivent le baptême à Milan de la main même de saint Ambroise, dans un des baptistères de la capitale lombarde. Il prend alors la décision de quitter Milan pour se retirer du monde et aller vivre comme un moine en Afrique son idéal religieux et philosophique. C'est au cours de l'été 387 qu'Augustin et les siens font le trajet inverse Milan-Rome, mais cette fois à ses propres frais, avec moins de confort et plus de fatigue. La dernière et célèbre étape d'Augustin en terre italienne est le port d'Ostie ou meurt Monique (note 12) à 56 ans, port à l'époque ensablé et remplacé par la rivale Porto. Durant l'hiver 387, Augustin accomplit un deuxième séjour romain, attendant des jours meilleurs pour la traversée et se livrant déjà à une activité littéraire au service de l'Eglise contre ses adversaires, ses anciens amis manichéens. C'est sans doute en août 388 que, depuis Ostie, il regagne la terre africaine, Thagaste via Carthage, sans nous donner le détail de sa navigation. Il se retire dans la solitude d'un petit monastère, se livrant pendant trois ans à l'otium tant désiré, ce temps privilégié partagé entre la prière de contemplation et les travaux de plume, sans pour autant éviter quelques absences assez longues mais non localisables.
Augustin, prêtre et d'évêque d'Hippone.
Augustin qui n'en a pas fini avec son désir d'une vie sédentaire, va connaître l'épreuve d'une autre forme de vie que celle de la stabilité monastique. Qu'il suffise de rappeler ici que le jeune néophyte, devenu prêtre malgré lui en janvier 391, va adopter comme résidence la ville d'Hippone-la-Royale, ce port méditerranéen sur le site actuel de Bône, aujourd'hui Annaba (note 14). La ville est une ancienne colonie phénicienne du XII ème siècle avant J.C., élevée au rang de capitale par les rois de Numidie. Son qualificatif de 'royale' la distingue d'une autre Hippone, Hippo Diarrhytus ou Zaritus, aujourd'hui Bizertz enTunisie. De 396 à 430, elle a pour évêque Augustin, remplaçant le valétudinaire Valérius, grec d'origine, qui se plaignait du manque de prêtres et auquel le peuple rassemblé proposa Augustin. Déjà ce dernier, seulement prêtre, est invité à participer au concile général d'Afrique, convoqué par Aurelius de Carthage en octobre 393 et tenu à Hippone. Tout en limitant et réglementant les voyages privés des ecclésiastiques pour les forcer à garder la résidence, le concile d'Hippone impose aux évêques l'obligation de déplacements pour une session conciliaire annuelle, décision qui est à la source des futurs nombreux voyages d'Augustin, sacré évêque entre mai et juin 395. Cette charge tant redoutée va l'entraîner en effet à de très nombreux déplacements jusqu'à la fin de sa vie déjà dans les limites d'un diocèse étendu, mais également en dehors d'elles: visites pastorales, conciles provinciaux et pléniers, mission ecclésiales confiées à un homme d'Eglise dont l'autorité ne cesse de croître en raison de ses succès de pasteur, de prédicateur, de controversiste, de théologie et d'écrivain. De Thagaste à Hippone, la route ancienne indiquait un distance de 78 km, correspondant à un voyage de deux jours tandis qu'en raison de ses nombreux lacets et de ses inclinaisons plus douces, la jonction actuelle dépasse les 100 km. A côté du noyau phénicien et numide aux ruelles irrégulières, s'éleva la ville romaine d'Hippone avec des rues droites, un forum, des temples, des thermes, un théâtre et un amphithéâtre, des fontaines, de somptueuses villas, des commerces et des installations portuaires (note 15).
Par monts et par vaux, un évêque sans frontières.
Ce survol aérien des voyages de saint Augustin invitera le lecteur passionné d'histoire, de patristique ou d'archéologie à quelques pèlerinages sur les lieux mêmes parcourus par l'évêque d'Hippone en son temps, du moins en intégralité quand des conditions nouvelles le permettront en toute sécurité pour la partie algérienne. Nous ne sommes pas sûrs d'ailleurs que, même avec les moyens modernes de transport à notre portée aujourd'hui, il pourra égaliser en un seul périple le nombre de km qu'Augustin a totalisés en 25 ans! Pour lui permettre de préparer ces heureux jours, contentons-nous ici de dresser la liste des indications géographiques, classées selon un ordre chronologique, qui émaillent ses écrits et que recense avec patience M. Perler, en dehors des toponymes déjà inventoriés ci-dessus:
Enfin nous ne serions pas fidèles à l'esprit d'Augustin, si nous ne mentionnions pas son 'ultime voyage', celui dont il dit lui-même qu'il est le seul auquel on doit penser, le départ de cette terre, qui eut lieu pour Augustin le jeudi 28 août 430, à l'âge de 73 ans( note 31), alors que les Vandales de Geiséric assiègent Hippone depuis trois mois. L'infatigable voyageur a trouvé la véritable demeure de toute paix ou la contemplation se mue en voyage immobile.