«Bruno Chenu, journaliste »
Par Bruno Frappat
Valpré, le 17 janvier 2004
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On m’a demandé de vous parler de Bruno Chenu journaliste. Je le fais volontiers mais avec une certaine hésitation au niveau de la ponctuation. Si je voulais être neutre, je dirais « Bruno Chenu, journaliste ». Point. Si je voulais être emphatique et joindre à l’hommage fraternel le signe ostensible d’un éloge confraternel, je dirais « Bruno Chenu, journaliste ! ». Point d’exclamation.
Eh bien ! dans un premier temps, par méthode et un peu par provocation, je me risque à dire : « Bruno Chenu, journaliste ? ». Avec un point d’interrogation. Nous verrons s’il y a lieu de lever finalement mes doutes sur cette question de ponctuation.
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Chacun le sait, Bruno Chenu partageait avec ses illustres devanciers, les religieux fondateurs de « la Croix », une certaine vision du journalisme. Le journalisme comme un service commandé. Comme une mission, un rien pesante. Un passage nécessaire. Un moment. Une épreuve, même. L’éditorial inaugural de « la Croix », en 1883, indiquait, en substance, qu’il fallait décidément que l’époque soit bien dominée par le Malin pour que des religieux doivent s’abaisser au niveau du journal. Et que l’esprit se contraigne à une activité éloignée de la pensée, de l’oraison et de l’étude. S’ils s’y sont résolus c’est pour le service de l’Eglise, selon la conception qu’ils en avaient.
Ce n’est pas du tout faire injure à la mémoire de Bruno Chenu que de rappeler son inappétence, d’emblée, pour ce métier-là. Il y vint par obéissance et lorsqu’il put s’en éloigner un peu, seule sa réserve naturelle et sa « dauphinoise attitude » l’empêchèrent d’extérioriser sa fondamentale satisfaction du retour à l’essentiel. Comme la fin d’une longue expédition au pays de l’actualité.
Et pourtant, journaliste.
La première fois que j’ai vu Bruno Chenu, fin 1994, dans son bureau qui était alors situé près d’une courette sinistre, jamais éclairée, au troisième étage de la rue Bayard, j’ai pensé au premier vers du « Lutrin » de Boileau : « Dans le réduit obscur d’une alcôve enfoncée… ». Je me suis demandé comment on pouvait travailler sur son époque à partir de cet éloignement, comment on pouvait dans un tel réduit avoir une idée de l’événement, du bruit du monde et des hommes. Et puis, au fil des semaines, des mois, des années, des déménagements, des expériences de l’actualité partagée, il m’a fallu apprendre de Bruno Chenu une attitude par rapport à mon propre métier qui ne m’avait pas jusqu’alors été naturelle.
Je m’explique. Bruno Chenu n’était pas journaliste au sens
agité, et fébrile, du mot. Il n’était pas journaliste
par vocation. Il ne l’était pas par cet énervement de savoir
qui est au cœur de notre métier. S’il avait une forme de
curiosité fondamentale, elle s’appliquait à des territoires
situés loin de ceux du journalisme ordinaire. L’actualité épiphénoménale,
l’anecdote passagère, la politicaillerie, les jeux des pouvoirs,
toute la « faitdiverserie » qui nous font trépigner sur
les dépêches et les « urgents » de l’AFP ce
n’était pas vraiment son problème. Ce n’était
pas son champ. Ce n’était pas sa dimension.
Attention ! Bruno Chenu n’était pas « hors-champ » par
rapport à cette vibration de l’humanité qu’est l’actualité.
Il avait ses passions, ses dadas, ses emportements, seulement contenus par
son tempérament. Et puis, il y avait, dans le supporter des « Verts »,
dans l’amateur de football, dans le lecteur pointilleux de l’ « Equipe »,
un partage de l’actualité avec ses autres confrères dont
l’étrangeté était accentuée par le fait que
ses papiers sportifs, il les signait d’un pseudo. En somme, cétait
lui et ce n’était pas lui. Mystère et confort du pseudonyme…
Mais alors, quel type de journaliste était-il donc pour nous avoir, à nous
autres, journalistes, tant appris sur notre propre métier ? De quelle
nature fut l’immense profit qu’il y eut à travailler à ses
côtés ? Un mot principal me vient à ce sujet, c’est
celui de la distance. La distance qui n’est pas le mépris des
gens et des choses mais l’ajustement du regard, l’accommodation
au sens optique. La distance à la fois respectueuse et apte à voir
plus loin que le bout de son nez, plus loin que le bout de sa plume.
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Je ne sais pas si Bruno Chenu connaissait la formule que nous répétait souvent Hubert Beuve-Méry, le fondateur du journal « le Monde » qui, lui non plus, n’était pas « né » journaliste. « Distance… Proximité… Distance… Proximité ».
Distance, s’agissant de Bruno Chenu, par rapport aux emballements de la sphère médiatique et à cette manière que nous avons de fondre sur un événement comme sur une proie, comme des affamés, puis de rejeter cet événement après l’avoir dévoré. L’événement jetable, en quelque sorte… Distance par rapport aux modes d’une semaine, aux passions qui durent vingt-quatre heures, aux idées que le vent apporte et remporte aussitôt. Distance par rapport à toutes les formes de pouvoir et de mondanités.
Mais proximité par rapport au souci de l’essentiel. Proximité avec le service de l’Eglise, fine pointe de ses engagements personnels et seule justification de son excursion dans le journalisme.
Proximité, et cette image-là est inoubliable, avec la feuille de papier, avec les touches du clavier. Il faut avoir vu Bruno Chenu écrire ! Il écrivait comme Glenn Gould jouait du piano. Penché au plus près. On aurait dit qu’il allait dévorer les touches ! Il était au plus près des mots, tissant des phrases avec la méticulosité d’une couturière. Il relisait les épreuves et les morasses de très près, comme s’il essayait de voir à travers, de traverser la feuille. Il s’agissait d’être dans les textes. Les pattes de mouche dont il les agrémentait n’ont d’équivalent connu à ce jour que celles de son successeur, notre ami Michel Kubler... C’est à croire qu’il y a une consigne assomptionniste et que la patte de mouche fait partie des distinctions de la Congrégation !
Cela n’est pas seulement anecdotique. Je vois dans ce souci du détail, de la virgule préférée au point virgule, non pas une coquetterie de style mais une manière de rappeler que pour écrire dans les journaux on n’en est pas moins un serviteur du Verbe.
Distance… Distance physique aussi, quand Bruno Chenu, quittait discrètement nos bureaux au milieu de la journée pour aller rédiger rue François Premier l’édito qu’il rapporterait dans l’après-midi. Pourquoi ne pas écrire au milieu de nous, dans la stimulation du brouhaha ? Pourquoi écrire plus loin ? J’ai vite compris que cet homme qui écrivait de si près avait besoin de penser de plus loin et que la dialectique distance-proximité, pour lui, portait témoignage de son souci de penser l’actualité.
On ne fait pas de bon journalisme sans cette dialectique passion-recul. Sans
ce double mouvement d’avancée et de recul, d’empathie
et de retrait. Quand Bruno Chenu quittait le bureau pour écrire, on
savait qu’il reviendrait. Ce ne sont pas seulement ses traits de caractère
qui contribuaient à cette leçon de « juste distance » que
je retiens. Je crois que cela correspondait à une vision fondamentale
du journalisme qu’il avait rapidement acquise dès lors que cette
mission lui fut confiée et qu’il l’exerça, par
obéissance. La prise de distance lui permettait de se rapprocher,
avant de nous revenir, de ce que j’appellerai ses équipements
intellectuels et spirituels fondamentaux. De son « camp de base ».
De ses textes de référence. De tout le soubassement culturel
de son activité. Des aliments dont son esprit et sa foi se nourrissaient.
C’était une manière de donner de la noblesse supérieure au journalisme. De rappeler que l’on n’écrit pas de soi, ni pour soi. Mais qu’il est des moments dans cette activité-là, où il faut rentrer en soi-même pour sortir de soi-même. Pour extraire de soi des concepts, des idées, des « traces » en quelque sorte, qui vous ont été confiées mystérieusement. Que le journalisme peut être, doit être, à « la Croix », non seulement de rapporter l’événement, mais de le penser.
Je retiens que Bruno Chenu, mon compatriote, mon confrère journaliste, qui n’était pas, contrairement à moi, tombé tout petit dans la potion magique du journalisme, nous a enseigné une certaine manière de rehausser le journalisme. De le porter à un certain niveau d’exigence intellectuelle. De faire que la responsabilité de l’écriture soit envisagée à ses deux bouts : au nom de quoi l’on écrit, et à qui écrit-on ? Avec, toujours présente à l’esprit, cette évidence modeste : ce qui est écrit ne t’appartient plus, car ce qui est sorti de toi ne sortait pas que de toi.
Du journalisme selon l’esprit ! Incroyable défi ! Inatteignable objectif !
Donc, Bruno Chenu journaliste, oui. Mais sans points d’exclamation. Sans
point d’interrogation. Sans point final. Mais peut-être Bruno Chenu,
journaliste…, avec trois points de suspension. Des points qui contiennent
tout ce sur quoi s’appuyait son exercice du journalisme, tout ce vers
quoi, au-delà du métier, nous devrions tendre. Et toute l’humilité suspendue
d’une activité d’écrire qui est passerelle fragile
entre le vécu et le pensé.
En sachant que chaque jour chasse la veille.
Que chaque phrase éteint la précédente en la prolongeant.
Que nos articles seront comme les feuilles mortes. Ils serviront d’humus,
plus tard, pour des plantes que nous ne verrons pas pousser.
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à partir de documents disponibles sur le site de La Croix et avec l'aimable autorisation de celle-ci |
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