Bruno Chenu, un croyant, un religieux assomptionniste
par Michel Kubler
Valpré, le 17 janvier 2004
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Introduction
Je pourrais passer mes 12 minutes à me demander pourquoi c’est à moi qu’il revient d’ouvrir cette journée ! Il s’agit de tenter d’approcher ici quelque chose qui relève de l’intime : la foi d’un homme, son engagement à la suite du Christ, dans le cadre d’une famille religieuse… Qui peut parler de cela au sujet d’un autre ? Et s’il faut en parler, vous êtes ici des dizaines à pouvoir le faire aussi bien (voire mieux) que moi.
Et d’abord, comment en parler, à partir de quels éléments ? Bruno, comme théologien et journaliste, a laissé beaucoup d’écrits qui permettent de rendre compte de ces aspects de sa vie, de même comme oecuméniste et militant. Mais l’assomptionniste, et d’abord le croyant ? Il faut ici accepter la frustration, et se résigner à l’explicitation si réduite laissée en héritage par Bruno - qui n’était pas pudique pour rien - quant à ces dimensions les plus personnelles de son existence.
Je me baserai – pour l’«évoquer», plus que pour en « traiter » - sur deux ou trois choses que j’ai perçues au fil de 24 ans de compagnonnage avec ce frère que, depuis 8 mois qu’il ne cesse pas de me manquer, j’ai découvert à bien des égards comme un père (ce mot s’impose à moi pour qualifier aujourd’hui ma relation à lui, en sachant que son aspect prétentieux sera gommé par ce fait, irrécusable : nous sommes une multitude, ailleurs comme ici, à des titres divers, à nous sentir aujourd’hui orphelins de lui).
Bruno, un croyant
C’était, je crois bien, à la mi-septembre 2001, au moment où Bruno, alors en pleine chimio, « fêtait » (si l’on peut dire) ses quarante ans de vie religieuse. Ni notre communauté de la Rue François 1er, ni lui qui en était le supérieur, n’avaient prévu de festivité. Ce jour-là, pendant l’Eucharistie, Bruno parla : pas longtemps, mais intensément, se livrant comme il ne l’avait jamais fait devant nous, priant (et pleurant) pour rendre grâce à Dieu de la vie qui lui avait été donnée, quoi qu’il en adviendrait : rendre grâce pour sa famille, pour sa congrégation, pour tous ceux dont la route avait croisé, voire accompagné, la sienne. Des accents qu’on allait retrouver, après sa mort, dans son testament (qu’il avait rédigé, précisément, en juin 2001).
De ce testament, je veux retenir ici la dernière phrase, puisée à la Bible ainsi qu’à la liturgie : « Entre tes mains, Seigneur, je remets ma vie ». Je retiens ces mots, non pas pour leur valeur d’achèvement, ni même parce qu’on les emploie souvent pour signifier que tout est accompli d’une vie, mais parce qu’ils me semblent exprimer l’attitude spirituelle fondamentale qui était alors celle de Bruno.
Je retiens cette phrase parce qu’il me semble que Bruno, quelques années
plus tôt, n’aurait pas forcément exprimé sa foi avec
ces mots-là. La foi de Bruno m’est apparue longtemps comme une
foi d’abord bien « charpentée » : quelque chose d’intelligemment
structuré, bien sûr (on n’est pas théologien pour
rien), mais d’abord quelque chose de solide ; non pas cependant la foi
tout d’une pièce, mais comme un ensemble d’éléments
mûrement choisis, puis posément assemblés, chevillés,
pour permettre que tienne l’édifice d’une personne et d’une
vie, comme aussi celui d’une communauté et d’une Eglise.
Si certains chrétiens ont ce qu’on appelle une foi « de
charbonnier », je dirais donc que Bruno (peut-être avec un clin
d’œil à sa famille, où l’on connaît bien
le noble travail du bois…) avait une foi « de charpentier ».
Je voudrais insister sur ce point : s’il a eu une foi de ce type-là,
ce n’est pas, fondamentalement, parce que son labeur théologique
l’aurait ainsi façonnée ; je crois plutôt que c’est
par tempérament, de par sa nature profonde, qu’il se rapportait
de cette manière-là aux question essentielles de l’existence,
et peut-être est-ce de ce fait qu’il a, du coup, pris goût à la
théologie et porté, dans ce domaine particulièrement,
tant de fruit.
Je ne saurais pas dire - d’autres que moi le feront, peut-être - que, à partir du socle que je viens de suggérer, la vie croyante de Bruno Chenu se soit nourrie et bâtie avec des ingrédients particuliers. Je dirai seulement ce que vous savez : que sa relation à Dieu ne se séparait jamais de l’amour des hommes et du combat pour un monde meilleur, qu’elle était ancrée dans un lien personnel très fort au Christ, rencontré comme vivant, et dans un attachement à l’Eglise aussi fidèle qu’exigeant. Mais on ne dira jamais assez (car sur ces sujets, plus encore que sur les autres, il restait extraordinairement discret) à quel point comptait pour lui une pratique régulière de la prière : l’oraison personnelle (souvent nourrie, je crois, directement à la Parole de Dieu, mais qu’il a confessé vivre parfois comme une ascèse, difficile à « caser » dans un emploi du temps surchargé, et surtout requérant le courage de la fidélité), mais aussi la prière communautaire, office et Eucharistie (en mettant un zèle impressionnant à ciseler une homélie d’anthologie pour la « moindre » célébration de semaine qu’il présidait !).
Je voudrais dire, sur la foi de Bruno, une dernière chose, qui est à la fois celle dont je suis le moins sûr (à supposer, je le répète, qu’on puisse avoir quelque « certitude » sur ce à quoi ressemble la foi d’un frère) et qui reste pourtant la plus importante à mes yeux : un jour, tout cet édifice si solidement « charpenté » s’est écroulé. L’irruption du cancer a été, je le crois en tout cas, un séisme dans la vie de Bruno – je veux dire : jusqu’au cœur de sa personne, et donc de sa foi. Lui dont l’agenda était organisé minutieusement, des mois voire des années à l’avance, et souvent à la minute près (qu’il s’agisse de rédiger un papier ou de regarder un match de foot, de préparer une réunion ou de consacrer du temps à des amis), voilà qu’il ne maîtrisait plus rien - mais alors plus rien du tout. C’est du jour au lendemain que Bruno a dû apprendre à s’en remettre aux autres, auxquels désormais sa vie tenait (dans tous les sens de ce mot) comme jamais : son entourage, mais surtout ses médecins, mais surtout le Dieu auquel il avait voué sa vie – et Dieu seul, justement, sait ce que cette dépossession totale lui a coûté (il l’a laissé transparaître dans une conférence, à Guebwiller).
C’est là, dans cette expérience de dénuement et
de dépendance, d’une pauvreté à un point dont il
n’avait jusqu’alors pas la moindre idée, qu’il lui
a fallu re-positionner sa foi. Ce « passage » radical aura fait
accéder Bruno à une sagesse forte, née au cœur de
la souffrance physique et spirituelle, sagesse qui a marqué la dernière étape
de sa vie pour tant de personnes rencontrées, sans que lui-même
se rende vraiment compte de l’autorité qu’il dégageait.
Mais il ne serait pas juste d’opposer cette ultime phase dans sa vie
de foi à celles qui l’avaient précédée. D’une
part, elle a tiré sa force précisément de la rupture qu’elle
exigeait, sans récuser sa vie antérieure. D’autre part,
j’ai des raisons de croire aujourd’hui que notre frère avait
déjà connu (mais à notre insu) une expérience majeure
de transformation et de purification intérieure : ce fut son année
sabbatique à Berkeley en 1997-98, qu’il a certes vécue
comme un immense soulagement d’être enfin libéré du
poids de « La Croix » (et je le comprends !), mais surtout comme
le temps d’une libération intérieure inédite. En
témoignent, indirectement, son attachement renforcé et explicité durant
cette année à la spiritualité des negro-spirituals et à la
figure de Thomas Merton. La foi de Bruno était, dès ce moment-là,
libre et sereine pour accueillir ce que Dieu voudra - et advienne que pourra.
Bruno, religieux assomptionniste
La famille religieuse de l’Assomption est bien représentée ici, et parmi nous assez de frères ont vécu avec Bruno plus longtemps ou dans une plus grande proximité que moi, pour que je ne m’attarde pas sur ce volet de mon intervention. Et puis, Bruno a laissé sur la vie religieuse des textes qui disent bien comment il l’entendait. Je pense au dernier chapitre de L’Urgence prophétique (1), et surtout à son intervention au Forum de la province assomptionniste de France à partir d’une phrase d’Evangile : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » : je vous renvoie à ce grand texte sur le sens et l’actualité de la vie consacrée, prononcé en mars 2002, ici à Valpré, dans l’amphithéâtre qui tout à l’heure recevra son nom.
Dans cette conférence, Bruno évoquait la vie religieuse (y compris à l’Assomption) comme une aventure éminemment personnelle – « un chantier de construction personnelle, de maturation personnelle », un chantier d’abord intérieur (spirituel, mais tout autant psychologique) : « Nous ne pouvons pas échapper à un fantastique travail sur nous-mêmes si nous voulons être moins indignes de l’appel que nous avons reçu. Ne croyons pas que la communauté peut nous éviter ce travail : la vérité est qu’elle nous en fait l’obligation. » Un religieux est un homme de conviction – et Bruno Chenu n’en manquait pas. Ce que nous savions sans doute moins, et qu’il nous a appris (y compris ce jour-là), c’est que la conviction ne va jamais sans conversion, à la suite du Christ, jusqu’au bout. On n’est pas religieux – il le savait d’expérience – sans un travail sur soi, sans laborieusement payer de sa personne, au sens fort (de même qu’il dira – et éprouvera - qu’on n’est pas véritablement journaliste sans y laisser des plumes, mais de cela d’autres parleront après moi, notamment Bruno Frappat).
Reste que la vie religieuse se mène avec des frères, au sein d’une communauté, dans le cadre d’une congrégation, sous une Règle et selon une spiritualité. Bruno, sur ce point, a été un assomptionniste digne de ce nom, orientant indissociablement sa réflexion et son action dans les trois directions (doctrinale, sociale, œcuménique) qui définissent l’Assomption : il avait une hantise, en bon fils du P. d’Alzon, de vérité, de justice, d’unité. Chacun pourra multiplier les exemples dont il a pu être témoin, voire bénéficiaire de la part de Bruno. Les interventions qui vont suivre seront souvent liées à cette « carte d’identité » assomptionniste sur laquelle restera décisivement imprimée, au côté de milliers d’autres, la « trace de son visage ».
Quant à la manière concrète dont Bruno a pu mener la
vie assomptionniste, je ne citerai ici, brièvement, que deux traits,
peut-être moins connus du grand nombre, mais typiquement « chenusiens » -
l’un en creux, l’autre en relief.
D’abord, le prix qu’il aura payé, librement mais chèrement, à l’obéissance
: nous n’avons pas idée de ce qu’il lui a coûté d’aller
donner le meilleur de lui-même à « La Croix », sur
appel de ses supérieurs, alors qu’il s’en jugeait incapable,
et se voyait empêché de poursuivre l’œuvre théologienne
commencée (sans parler de l’arrachement au « tronc » lyonnais,
où il puisait une bonne part de sa sève !). Il n’est pas
exagéré de parler, ici, d’un extrême déchirement.
Mais c’est cette obéissance qui lui a permis de commenter l’actualité avec
une si belle liberté.
L’autre aspect est plus positif, même s’il n’allait
pas non plus sans un travail de consentement de sa part aux appels de sa congrégation
: je veux parler de l’apport considérable de Bruno à l’Assomption,
dans le cadre notamment des chapitres qui, tous les six ans, à l’échelle
d’une province ou du monde, font le point sur notre vie et jettent les
bases de l’avenir. Bruno en était devenu la cheville ouvrière
indispensable, et il a apporté des contributions décisives en
fournissant lui-même la matière de documents majeurs, particulièrement
lorsque les derniers chapitres avaient eu à redéfinir le « charisme » de
l’Assomption.
Je n’ai rien d’autre à dire ici, hormis une infinie action de grâces à Dieu pour les années de vie religieuse vécues en compagnie de Bruno – je veux dire, avec ce frère-là comme compagnon, au sens fort de ce mot, tel qu’il résonne par exemple dans l’évangile d’Emmaüs pour qualifier cet homme définitivement et souverainement libre qui marche à vos côtés, jusque dans la nuit, sur un chemin désormais impossible à tracer d’avance. Et je veux dire, de même que tous mes frères ici le diraient certainement, combien le bonheur qu’on peut avoir à être religieux (mais oui !) est redevable à des hommes comme lui qui ont témoigné au milieu de nous de cette joie, légère et grave à la fois, qu’il peut y avoir à donner toute sa vie (ne rien garder pour soi, ne rien tenir pour sien), jusqu’au dernier souffle, à cause du Seigneur.
Conclusion
Il n’y a rien à conclure de ce que je viens de dire, sinon ceci, que j’avais écrit dans La Croix après la mort de Bruno : les fruits de sa vie – y compris de croyant, y compris de religieux – sont, pour une large part, encore à venir.
J’achève simplement ma contribution avec ces mots du trappiste Thomas Merton dont Bruno, depuis Berkeley, avait renvoyé l’écho :
« Mon principal souci ne devrait pas être de trouver le plaisir
ou le succès, la santé, la vie, l’argent, le repos ou même
la vertu ou la sagesse – et encore moins leurs contraires : la souffrance,
l’échec, la maladie, la mort. Mais, dans tout ce qui m’arrive,
mon unique désir et ma seule joie devraient être de penser : Voilà ce
que Dieu a voulu pour moi. C’est là que je trouverai Son amour
en même temps que je me donnerai à Lui. Et en me donnant à Lui,
je Le trouverai, Lui, qui est la vie éternelle. Car en acceptant joyeusement
Sa volonté et en l’accomplissant avec plaisir, j’ai Son
amour dans le cœur, parce que ma volonté est maintenant la même
que Son amour et que je suis sur le point de devenir ce qu’Il est, l’Amour
même. »
(fin de citation)
Michel Kubler, aa
(1) Cf. la conclusion de ce chapitre, « Une école prophétique : la vie religieuse apostolique » :
« Le prophétisme de la vie religieuse la situe, selon les trois images géographiques de Jon Sobrino, au désert, à la périphérie et à la frontière. Le désert est le lieu de la rencontre de Dieu, dans la solitude d’un cœur-à-cœur, mais dans la perspective d’une mission à vivre. Lapériphérie est le lieu de la solidarité avec les pauvres où l’on peut épouser le regard de Dieu sur la réalité. La frontière est le lieu de l’ouverture au questionnement extérieur et à l’expérimentation imaginative. C’est en se laissant constamment déplacer vers le désert, la périphérie et la frontière que la vie religieuse légitimera son charisme ecclésial. »
(L’Urgence prophétique. Dieu au défi de l’histoire, Bayard-Editions/Centurion 1997, p. 28
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à partir de documents disponibles sur le site de La Croix et avec l'aimable autorisation de celle-ci |
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