Le militant de Justice et Paix
Intervention de Gilbert Augé

Valpré, le samedi 17 janvier 2003

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Bruno Chenu ...militant de "Justice et Paix" ! Je ne voudrais pas réduire 22 années de
compagnonnage avec ce service d'Eglise à un simple engagement de conviction
personnelle ? Ce fut cela, mais bien plus que cela.

Pour comprendre la fidélité de sa présence et lui rendre hommage je vous propose d'en
souligner trois motivations

  1. Les convictions et les engagements de "Justice et Paix"
  2. La liberté et la possibilité de trouver "sa propre place" dans la commission
  3. Le recul nécessaire pour discerner les enjeux de notre temps

 1- Les convictions et les engagements de "Justice et Paix"

Depuis 1967, "Justice et Paix-France" se réfère à l'intuition fondatrice de la commission pontificale "Justice et Paix" issue du Concile Vatican II : "....inciter la communauté catholique à promouvoir l'essor des régions pauvres et la justice sociale des nations "

Pour Bruno Chenu les convictions de "Justice et Paix" constituaient un préalable nécessaire

mais ce préalable était pour lui, inséparable de l'engagement concret des chrétiens au service du monde.

Bruno était partie prenante du regard collectif que "Justice et Paix" porte sur les changements géo-stratégiques internationaux. Ces changements qui affectent durablement l'équilibre du monde . Et la matière ne manque pas ! De la mondialisation aux transferts d'armements, de la Convention Européenne à la Cour Pénale Internationale autant de sujets analysés par les petits groupes d'expertise spécialisés de la commission : Droits de l'homme, Paix et Sécurité, Développement, Europe et repris dans les débats pluridisciplinaires des plénières avant de faire l'objet d'interventions publiques.

Bruno appréciait la grande liberté d'engagement de "Justice et Paix".
Cette liberté qui permet à la commission de travailler régulièrement avec ACAT, Amnesty International, Agir Ici, CCFD, Secours Catholique.... et de participer aux actions de la "société civile" : Campagnes d'opinion, collectifs ou coordinations.

Il attachait beaucoup d'importance aux contributions de "Justice et Paix" aux travaux des instances ecclésiales, en particulier à ceux de la COMECE pour l'Europe.

Bruno avait pleinement conscience de l'intérêt et de l'influence de cette élaboration collective qui permet à "Justice et Paix" de répondre aux divers aspects de sa mission "référent fiable" au service de l'action pastorale de nos évêques, "acteur de changement" par son impact sur l'opinion des communautés chrétiennes et plus largement de l'opinion publique, "éducateur", "formateur" enfin "témoin" de la foi agissante de l'Eglise.

Bruno se sentait à l'aise dans l'humble démarche de "Justice et Paix" car il savait que s'attacher à rendre lisible la complexité du monde, rend modeste. Ni les "sorties de crise" ni les "stratégies de prévention" ne sont évidentes. Toujours tentés de tout simplifier pour mieux expliquer les événements hors de notre portée et pour mieux les maîtriser, nous découvrons sans cesse combien la présence de Dieu dans notre histoire humaine est difficile à dévoiler.

Bruno, notre théologien, nous y aidait avec talent.

 2- Pour Bruno Chenu, prophète de la justice et de la paix, la liberté et la possibilité de trouver "sa place" dans la commission.

Aider l'Eglise à dire une parole pertinente sur toute question touchant à la justice et à la paix. Voilà ce qui lui tenait à coeur.

Sa participation aux travaux de "Justice et Paix" était intense : membre du Bureau, il observait avec attention l'actualité du monde pour en discerner les lignes de force dominantes.
Son assiduité aux plénières lui permettait de suivre les débats techniques sur un nombre considérable de sujets spécialisés d'accès souvent difficiles, de poser les bonnes questions et surtout de proposer les éclairages théologiques nécessaires. Il lisait les projets de textes avec grand soin et suggérait les amendements susceptibles de "finaliser" au mieux les documents.

Nous faisons, nôtres, ses repères théologiques que chacun pourra retrouver dans ses nombreux écrits
Je retiendrais volontiers quelques uns d'entre eux autour de quatre idées "force" mises en évidence dans l'hommage qui lui été rendu dans la lettre de JPF de juillet-août 2003 et qui éclairent, me semble-t-il, quatre aspects de sa personnalité.

1) La passion de la clarté : Pour un jugement plus net sur les situations humaines, pour une parole plus tranchante
Je le cite :
* La conviction d'une vérité à multiples facettes, la volonté éminemment respectable de tenir compte de tous les aspects d'une situation et d'etre à l'écoute de tous les points de vue conduisent souvent à des textes où l'arrondi domine, où les arguments se neutralisent au point de justifier le statu quo et le quant-à-soi (...) Dans ce contexte, il nous est bon de laisser résonner la parole de l'Evangile : « Quand vous parlez, dites "oui" ou "non" (Mt 5,37) »...Un jugement plus net sur les situations humaines, c'est peut-être l'exigence qui nous est posée aujourd'hui... (Edito lettre de JPF 1988)

2) La passion du sens ultime : Voir loin, voir haut ...
je le cite :
* Le Cardinal Etchegaray incitait les journalistes catholiques à "voir juste, voir loin, voir haut"... Voir loin, c'est la question de l'universalité....Voir haut, c'est la question de la verticalité. Et donc du sens ultime et de la transcendance. S'il y a une sociologie, il y a aussi une théologie de l'événement. Et tout chrétien cherche à discerner la trace de Dieu, le chemin de l'Esprit dans le flot des informations. Il réagit quand Dieu est menacé en l'homme et quand l'homme est menacé comme image de Dieu... (Edito lettre JPF oct. 1995)

3) La passion du témoignage : Le prophète, homme de vigilance
je le cite :
* Le prophète est d'abord un homme aux aguets, en alerte maximale. Alors que la foule se replie frileusement sur elle-même ou désespère d'y voir un peu plus clair, se confiant au premier venu, lui veille. Sa première vertu est la vigilance.... Non qu'il faille flairer partout le danger et précipiter la fin du monde, mais le réel a une épaisseur qui ne se laisse deviner qu'à celui qui se donne les moyens d'aiguiser son regard. ( L'urgence prophétique , 1997 p 152)

4) La passion d'une foi engagée : La Justice crée la Paix
je le cite :
La perspective biblique est bien la suivante :"si tu veux la paix, agis pour la justice". Et la justice dont il est question est celle qui vole au secours des pauvres, des sans-pouvoir, qui n'accepte pas la marginalisation de continents entiers au titre de la mondialisation...(Dieu au XXIe siècle 2002, )

Dans le tour d'horizon habituel de la commission, Bruno Chenu faisait de très courtes interventions mais celles-ci exprimaient, toujours, son attitude "située" dans le contexte d'actualité.
Dans sa pratique de théologien, Bruno n'effaçait nullement son implication personnelle dans l'opacité du réel et ne s'obligeait pas à délivrer systématiquement une "parole prophétique" isolée et en contre-point des paroles du groupe. Le champ de l'actualité monde nous était commun et c'est, réunis au nom du même Christ, que nous étions appelés, avec son soutien, au discernement dans la foi.
Je relis un compte rendu significatif à ce sujet où il relatait ses préoccupations :

Je pense enfin à sa très intéressante (et dernière) contribution sur "Les chrétiens et les Institutions Internationales" que "Justice et Paix" a insérée dans son document intitulé " Du bon usage des Institutions Internationales" paru en mai 2003.

Cette permanente implication de Bruno Chenu dans "l'aujourd'hui du monde"offre à tout chrétien une bonne raison de méditer sur ce que l'on appelle le témoignage.

 3- Le recul nécessaire pour discerner les enjeux de notre temps

La montée des fondamentalismes et des intégrismes religieux, après la dictature des idéologies, reprend aujourd'hui, à frais nouveaux, l'interprétation "politique" de la "double figure de l'engagement du militant et du prophète".

Chez Bruno Chenu je n'ai jamais suspecté la moindre complaisance pour le "prophétisme militant" celui-là même qui donne à la parole de Dieu l'autorité absolue dans l'ordre institutionnel du monde ou pour le "militantisme prophétique" qui justifie, sans examen critique, tous les combats pour la justice et pour la paix

Cependant il acceptait volontiers de s'engager, au delà de l'histoire immédiate et d'une lecture "urgente" des événements, dans des recherches à plus longue échéance. Les dossiers, dont les tout derniers concernant " Les Nationalismes" et les "Chrétiens et les Institutions Internationales", lui en ont donné régulièrement la possibilité.

Au fanatisme ambiant, Bruno Chenu opposait l'annonce concrète de l'amour de Dieu pour l'humanité toute entière libre de tout asservissement au politique. Avec lui nous découvrions combien la Parole de Dieu, en et par Jésus-Christ, nous apporte la capacité de faire une lecture critique des événements, de résister aux "modes" et aux "pratiques sociales collectives déviantes", de proposer des référents moraux et éthiques en faveur d'une humanité capable de vivre la paix et la justice et de s'organiser pour atteindre cet horizon, enfin d'exprimer la force toujours renouvelée de l'amour .

Merci Bruno d'avoir été ce témoin de l'amour de Dieu parmi nous.

Gilbert AUGER, Lyon le 17 janvier 2003

 Page réalisée par D. Remiot

à partir de documents disponibles sur le site de La Croix et avec l'aimable autorisation de celle-ci
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