«
Bruno Chenu, le bon connaisseur des théologies du Tiers-Monde »
Intervention de Marcel Neusch
Valpré le 17 janvier 2003
***
Le Père Bruno CHENU
1942-2003
La voix des théologies des Tiers-Mondes
Pour répondre au souhait des organisateurs de cette journée, je dois parler de Bruno Chenu comme théologien, et plus précisément encore comme théologien des « théologies des Tiers-Mondes ». Bruno Chenu tenait à ce double pluriel : il y a plusieurs Tiers-Mondes, et la théologie est loin d’y être monocolore. Pluriel des continents, pluriel des cultures, pluriel aussi des défis, chacune de ces théologies étant confrontée à un défi spécifique, même si elles ont des traits communs. Dans ce pluriel, il ne faut d’ailleurs pas seulement voir une question de contextes différents, mais il révèle quelque chose du goût de Dieu pour la diversité. Dieu joue de toutes les couleurs, et de toutes les musiques. Bruno Chenu écrit : « Dieu aime la polyphonie ».
L’intérêt de Bruno Chenu pour les théologies des Tiers-Mondes est né de la confluence d’une double expérience. Une première expérience, personnelle, qui remonte à la découverte des Noirs américains, lors d’un séjour d’étude aux USA, et dont est sorti en 1977 un premier livre au titre provocateur : « Dieu est noir » (Centurion). Une deuxième expérience, ecclésiale , qui a son origine au concile de Vatican II, invitant à faire droit à la diversité culturelle :
« Il est nécessaire, est-il dit dans le décret sur l’activité missionnaire (Ad Gentes n ° 22) , que dans chaque grand territoire socio-culturel…, une réflexion théologique de cette sorte soit encouragée. »
Cette incitation du concile, un jeune théologien congolais (ex-Zaïre), Oscar Bimwenyi Kweshi, la traduisait en disant : « Chaque communauté chrétienne est enceinte de sa propre théologie ». Chacune devait donc « boire à son propre puits », commente un autre théologien d’un autre Tiers-monde, Gustavo Gutierrez. Bruno Chenu n’est pas l’inventeur de ces théologies des Tiers-Monde, mais il s’en est fait leur interprète. Il a voulu en être le porte-parole, la voix, au sein de notre théologie blanche, trop ignorante de ces autres couleurs de la théologie et qui se prétend volontiers universelle.
Ce double intérêt, personnel et ecclésial, devait engager Bruno Chenu dans une aventure théologique démesurée. Il essaya, au fil des années, d’embrasser non pas toutes les théologies des Tiers-Mondes, mais les plus significatives. Il en est résulté un maître-livre, véritable relevé topographique, qui est devenu en langue française la carte d’identité de ces théologies : « Théologies chrétiennes des Tiers-Mondes» (Centurion, 1987). Les continents théologiques qu’il a explorés sont au nombre de cinq. Je dois me limiter ici à une simple énumération :
— Arrive en tête la théologie latino-américaine : son acte de naissance doit être daté de la conférence de Medellin (1968). Pour cette théologie, la praxis précède la réflexion théologique. Celle-ci n’intervient qu’en position seconde, comme une « réflexion critique dans et sur la praxis historique » (Gutierrez). On sait que cette théologie latino-américaine, plus connue sous l’appellation : théologie de la libération, fera l’objet d’une vive polémique avec Rome en 1984-1985, avant que Jean-Paul II la reconnaisse « non seulement comme opportune mais utile et nécessaire ». Désormais le terme de libération, sans cesser d’être suspect, a acquis son droit de cité en théologie, et il va traverser l’ensemble des théologies des Tiers-Mondes.
— En deuxième lieu, Bruno Chenu place la théologie noire américaine. Question d’anciennenté, elle passerait avant toutes les autres car, écrit-il, elle est « aussi vieille que le premier cri de foi de l’Africain sur le sol de l’Amérique du Nord ». Elle n’a pourtant pris conscience d’elle-même et ne s’est organisée qu’à partir de 1977. La théologie noire est devenue alors une théologie politique, qui en appelle à la libération collective : « Les Noirs voient la main de Dieu, écrit l’un d’eux, non seulement dans le salut individuel mais dans la libération sociale et politique ». C’est une théologie élaborée à partir des exclus de l’histoire et de l’oppression raciste.
— C’est par le biais du racisme que s’est nouée la filiation entre le théologie noire américaine et la théologie sud-africaine. Celle-ci constitue le troisième terrain d’exploration. « De part et d’autre, écrit Bruno Chenu , c’est le même racisme blanc à fondement chrétien. De part et d’autre, c’est le même souci d’un Evangile libérateur. » Le contexte à la fois politique et ecclésial est cependant différent. Ici règne une véritable religion de l’apartheid — vox Dei, vox separationis —, une situation qui est une injure à Dieu et une insulte à la conscience chrétienne.
— En quatrième lieu, Bruno Chenu élargit le regard à l’ensemble du continent africain, dans un chapitre intitulé : la théologie africaine. Comme date symbolique de sa naissance, on peut retenir ici la parution en 1956 d’un livre intitulé : Des prêtres noirs s’interrogent. On y voit affleurer les premières contestations du christianisme blanc. On peut y lire ceci : « Il faut désormais défaire les bandelettes gréco-latines qui empêchent d’atteindre le Christ ressuscité ». Ces théologiens revendiquent pour le Christ une figure africaine. « Accouchement difficile, dira le cardinal Malula, mais l’enfant sera nègre ». Ajoutons que l’ouvrage est préfacé par Mgr Marcel Lefebvre, alors archevêque de Dakar.
— Enfin, dernier continent auquel s’attaque Bruno Chenu : l’Asie. Là nous entrons dans un autre monde, qui représente un défi frontal pour l’expérience chrétienne de l’absolu. Alors que les théologies noires sont face à un défi culturel et politique, les théologies asiatiques sont confrontées au défi des grandes religions, toujours vivantes, qui ont pour elles non seulement le prestige de l’ancienneté, mais une expérience spirituelle qui peut largement rivaliser avec le christianisme. Dans cet océan de religions bariolées, le christianisme fait un peu figure de parent pauvre, écrit Bruno Chenu, du moins si l’on considère les chiffres. C’est dans ce contexte inter-religieux que s’est développée de façon privilégiée la théologie chrétienne des religions.
Cette traversée des continents que je viens de vous proposer ne reflète guère la richesse des analyses que propose Bruno Chenu pour chacune de ces théologies. Ce que je voudrais encore souligner, c’est le style. A propos de la théologie asiatique, Bruno rapporte ce mot d’auteur : « Le style, c’est la théologie ». La formule convient à merveille au style de Bruno et à sa manière de faire de la théologie. En contraste avec une théologie spéculative, à « tournure cérébrale », il a développé une théologie qu’on peut qualifier d’ expérimentale, nourrie de l’histoire vécue des peuples. Il a toujours eu une prédilection pour ce qu’on désigne aujourd’hui par le terme de théologie narrative. Sa théologie se développe au point de convergence entre l’histoire d’un peuple et de son expérience concrète de Dieu.
La christologie peut ici servir de test. Pour chacune de ces théologies, Bruno met en relief un trait spécifique de la figure du Christ : le Christ libérateur en Amérique latine, qui fait l’option pour les pauvres, ou son identification avec les exclus de l’histoire en Amérique du Nord ou en Afrique du Sud, etc. En terre d’Afrique, le Christ revêt tantôt les traits du Chef, tantôt ceux du maître d’initiation, ou du guérisseur, etc. Il y a aussi de multiples perceptions asiatiques du Christ et d’attitudes à son égard, avec une « volonté très nette d’universaliser Jésus Christ, de négliger sa particularité juive et son implication occidentale , etc.» Avec un risque, ici, clairement perçu : « Le Christ est un plat de plus à leur menu spirituel. Il s’additionne à une expérience spirituelle déjà riche. »
Bruno Chenu est plus sensible aux richesses de ces approches du Christ qu’à leurs risques. Dans chaque aire culturelle, le Christ prend ainsi un visage particulier, qui a le mérite, au-delà des abstractions de Chalcédoine, de valoriser le Christ incarné de l’Evangile, prenant aujourd’hui les couleurs de chaque culture, rejoignant les hommes non pas en venant s’ajouter par-dessus leurs cultures, mais en se révélant en elles. Bimwenyi Kweshi disait que l’africanité est « un pôle constitutif de la Révélation ». Il faut en dire autant des autres aires culturelles. Chacune de ces aires peut devenir le lieu d’une révélation, et redessiner à sa manière les contours du visage du Christ. Les théologies des Tiers-mondes se nourrissent de l’événement, à la fois de l’événement fondateur de la foi, mais aussi de l’expérience vécue par ces peuples.
Je voudrais m’arrêter, pour finir, aux enjeux de cette traversée des théologies des Tiers-Mondes. Il s’agit, pour Bruno Chenu, de tout autre chose que d’un exercice académique. S’il s’est investi avec une telle passion dans l’exploration de ces continents qui nous sont si étrangers parfois, ce n’est pas par exotisme, ou par goût pour le tourisme théologique. Le contact avec ces autres manières de vivre la foi et de la penser produit inévitablement un choc en retour, qui ne l’a pas laissé indemme dans sa propre manière de vivre la foi. Voici comment il s’exprimait dans un ouvrage que nous avions réalisé ensemble : Au pays de la théologie (Centurion, 1986) :
« La foi bascule à partir du moment où elle est vécue comme compromission effective aux côtés des exploités. La théologie bascule à partir du moment où elle entend la Parole de Dieu par la médiation des classes et des races écrasées. A l’évidence, l’intolérable de l’oppression fait se lever une autre foi et une autre théologie. Désormais , c’est la pratique historique de lutte qui sera la matrice de la réflexion théologique. »
Ce premier enjeu a entraîné Bruno Chenu dans un certain nombre de prises de position et de combats qui ont déjà été évoqués au cours de cette journée. L’autre enjeu de cette aventure qu’il a tentée avec les théologies des Tiers-Mondes est la chance qu’il y voyait pour l’Eglise dans son ensemble, en particulier pour les Eglises de nos pays riches. Bruno Chenu n’a pas seulement fait entendre une voix de plus dans l’espace francophone, encore qu’il ait fait en cela œuvre de pionnier, mais là encore, il voyait surtout le bénéfice que les chrétiens pouvaient gagner à fréquenter ces théologies des Tiers-Mondes :
« Au temps de la culture du moi et des identités chrétiennes frileuses, écrit-il, il fait bon respirer l’air du large, la foi neuve et brûlante des Tierces Eglises. »
En faisant connaître ces théologies des Tiers-Monde, Bruno Chenu ne les a pas seulement sorties de leur ghetto, en les faisant entrer dans le concert des théologies mondiales, mais il les a révélées à elles-mêmes, en leur faisant prendre conscience des richesses dont elles sont dépositaires. Grâce à ce livre, ces théolgies se sont souvent mieux comprises et affirmées avec plus d’assurance. A plusieurs reprises, j’en ai reçu le témoignage aussi bien en Afrique qu’à Madagascar. Aussi, j’en suis convaincu, la synthèse que Bruno Chenu a réalisée restera longtemps encore une référence, et l’ouvrage a toutes les qualités de pensée et d’écriture pour devenir un classique en la matière.
Marcel NEUSCH
|
à partir de documents disponibles sur le site de La Croix et avec l'aimable autorisation de celle-ci |
|