Une Eglise au cœur universel
par Henri Denis
Valpré, le 17 janvier 2004
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Rendre compte de l'eccclésiologie de Bruno CHENU, c'est en même temps rendre hommage à l'ecclésiologue qu'il fut. Le titre que j'ai choisi - Une Eglise au coeur universel - pourrait s'appliquer à l'homme lui-même et à sa vocation de théologien.
Avant d'entrer plus avant dans mon sujet, je voudrais proposer une remarque, qui - je l'espère - sera bien comprise, une fois passé le temps de l' étonnement. Je pense que Bruno ne s'est jamais pris pour une "grosse tête", ce que l'on pourrait appeler un théologien de première grandeur spéculative. Il en aurait lui-même souri.
En revanche, je pense que sa vocation aura été de lier, de façon heureuse et singulière, le journalisme et la théologie. J'ajouterais même que, ce faisant, il a permis à l'un et à l'autre de s'anoblir mutuellement :
Avec Bruno, la théologie devenait limpide, à la manière de l'Evangile. Elle devenait aussi un bien offert à tous, grâce à une large diffusion. Dans le mot journalisme, il y a "journal", qui nourrit le quotidien. Mais il y a aussi "jour", ce qui laisse entendre que Bruno a permis à la théologie de faire son aggiornamento, sa "mise au jour" pour le Peuple des croyants. Cette "Eglise au coeur" devenait l'Eglise du partage, l'Eglise d'une fraternité théologique où les richesses de la pensée étaient proposées à tous.
Cela dit, je voudrais m'inspirer une fois de plus du titre de son livre, qu'il m'adressait en ces termes : "à Henri Denis, ces méditations sur l’Eglise''. Mon fil rouge sera celui-ci : parce qu'il était au coeur de l'Eglise, Bruno avait l'Eglise à coeur. Ou mieux encore : parce qu'il habitait le coeur de l'Eglise, il était présent à ses marges (on pourrait dire : "à ses marches" au sens territorial du terme).
Je vais donc tenter simplement de choisir quelques marges de l'Eglise honorées par Bruno, en son souci de l'universel : la valorisation des Eglises particulières; la passion de l'oecuménisme; la reconnaissance ecclésiale- des tiers-mondes
1. La valorisation des Eglises particulières
On ne peut refuser le verdict peu optimiste que j'emprunte à Bruno : dans l'Eglise catholique elle-même, les Eglises particulières sont encore dans les marges. Pourtant, en bon disciple d'Hervé LEGRAND et autres théologiens, on sait assez depuis cinquante ans que toute Eglise naît "particulière" (ou singulière). Et c'est ainsi qu'elle peut être considérée comme un des multiples "sacrements" de l'Eglise universelle.
Il est regrettable que l'on confonde encore dans le vocabulaire courant l'Eglise de Rome avec l'Eglise universelle. En réalité, l'Eglise de Rome est une Eglise particulière, fondée sur Pierre et Paul, avec laquelle toute Eglise doit être en communion pour être l'Eglise du Ressuscité.
Bruno a souvent dénoncé les conséquences de la confusion rappelée ci-dessus, à savoir l'absence d'autonomie et l'uniformisation des Eglises. On lit par exemple (p.120) un sous-titre intitulé : Des Eglises sous occupation romaine. Et le texte commence ainsi : "La première constatation qui s'impose est que Rome, au temps de Jean-Paul II , continue à conjuguer l'Eglise catholique au singulier universel comme aux plus beaux jours de Vatican I". En de multiples occasions, les évêques se trouvent dans leurs diocèses comme dans des succursales de l'Eglise qui est à Rome. Même lorsqu'ils sont en désaccord avec le pape, ils évitent certes d'aller jusqu'aux exagérations de certains flagorneurs, mais ils se soumettent au discours papal sans débat possible.
Il suffit de relire aujourd'hui l'article de Bruno, paru dans les Etudes de septembre 2003 (pp.213-225) pour mesurer l'écart entre la réalité et la saine ecclésiologie des Eglises particulières. "Le problème, écrit-il, est que la plupart des décisions catholiques récentes vont exactement à l'encontre de la valorisation des Eglises locales comme sujets de droit et d'initiative..." Et plus loin : "Ces églises peuvent se demander si l'ecclésiologie de communion, prônée au plus haut niveau, n'est pas un nouveau nom du centralisme hiérarchique catholique" (p.224).
Diagnostic sévère et sans langue de bois. Bruno Chenu, qui ne s'est jamais pris pour un contestataire professionnel, n'a cependant jamais renoncé à dire ce qu'il pensait en conscience.
2. La passion de l'oecuménisme
Je me garderais bien d'empiéter sur le témoignage de Jean TARTIER. Mais, après plus de trente ans passé au groupe des Dombes, je voudrais simplement souligner la préoccupation de Bruno relativement aux frères chrétiens non catholiques.
Sa passion oecuménique - a-t-on dit - est originelle, aussi ancienne que sa vocation de prêtre et de théologien. Bruno n'a cessé de se tenir sur ces marges de l'Eglise catholique où rayonne quelque chose de ce qui manque à son coeur.
Je ne citerais qu'un fait à ce sujet. Lorsque nous préparions le texte essentiel devenu La conversion des Eglises, je me souviens que l'on avait confié à Bruno le soin d'éclairer le problème de la difficile tension entre la conversion à l'unité et l'identité confessionnelle. Comment vouloir l'unité ou mieux la communion sans "lâcher" ce qui fait de nous ce que nous sommes viscéralement au sein de notre confession particulière ? Je dois dire que son exposé a certainement permis que nous trouvions des chemins de conversion, dont notre texte témoigne, sans rien perdre de notre fidélité à notre Eglise.
Il écrit "L'enjeu de l'oecuménisme est exactement l'Eglise" et ajoute un peu plus loin : "S'il y a baptême unique, il ne peut y avoir qu'Eglise unique" (p.65). Puisse-t-il être entendu, après tant d'autres !
Si j'osais écouter son coeur, en ces moments où il est entré dans
le silence, je l'entendrais nous dire ceci :"Il faut que le catholique,
le protestant, l'orthodoxe, l'anglican que je suis soit converti radicalement
par le chrétien que je ne suis pas encore"
3. La reconnaissance ecclésiale des tiers-mondes
Nous allons trouver là un Bruno extrêmement motivé. Grâce à sa connaissance des Etats-Unis, puis de l'Afrique, on peut dire qu'il aura été l'apôtre de la reconnaissance des Noirs au sein de notre Eglise blanche.
Il s'est lié, en quelque sorte, au christianisme noir jusqu'à parler d'un Dieu noir. Son amour pour les negro spirituals nous a permis d'en découvrir toute la richesse. Et plus tard, il cherchera à creuser le sens de la négritude pour les africains. Il m' a souvent parlé de la nécessité de faire émerger une anthropologie africaine au coeur de laquelle inculturer le christianisme.
Ce n'était là rien d'autre qu'une attention aux pauvres, ceux qui devraient toujours rester nos maîtres. Son constat est parfois douloureux : "Les privilégiés du Royaume, écrit-il, ne sont-ils pas les exclus de l'Eglise"? (p. 115).
Aujourd'hui où l'on se félicite d'avoir un pape défenseur des droits de l'homme, on ne devrait pas oublier que l'Eglise catholique en a été un farouche adversaire pendant fort longtemps. Relisez à ce sujet les pages 74-77 de son "Eglise au coeur", une Eglise objet d'"un vrai réquisitoire".
Des textes de Pie VI, Grégoire XVI et Pie IX font un peu froid dans le dos, rétrospectivement. Bruno a bien fait de ne pas nous les cacher, ne serait-ce que pour avoir le triomphe modeste à ce sujet. On se demande d'ailleurs comment l'Eglise de Rome a pu canoniser Pie IX et Balaguer, sans éprouver quelque chose comme la honte d'un reniement?
Permettez-moi de conclure cette séquence sur Noirs et Blancs poursuivant mes pensées en compagnie de Bruno.
Oui, notre Eglise va vers le Sud. Elle sera de plus en plus colorée. Peut-être reprendra-t-elle un jour les mots du Cantique des cantiques: " Je suis noire, mais je suis belle"' Consciente d'être enfin reconnue comme Eglise à part entière.
Une Eglise noire d'un Dieu noir, voilà donc ce à quoi nous a préparé Bruno. Et nous nous en réjouissons, à une seule condition : que notre Eglise n'oublie jamais son lieu de naissance aux rivages de la Méditerranée. Notre Eglise est née blanche par son Seigneur, Nous ne saurions renier son essor au Moyen Age, pas plus que la traversée de la révolution de 89, du siècle des Lumières, et de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, en une laïcité finalement bénéfique pour notre foi. Nous n'avons pas honte de cette blancheur de notre Eglise.
Loin de prôner ce qui serait comme le passage du relais d'une Eglise occidentale fatiguée à une jeune Eglise des tiers-mondes colorés, nous souhaitons plutôt un échange permanent et fructueux entre les Eglises de tous lieux et de tous âges, où l'on pourra dé couvrir le Resssucité, dans la variété des richesses du Royaume promis.
Henri DENIS
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à partir de documents disponibles sur le site de La Croix et avec l'aimable autorisation de celle-ci |
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