Vienne Ton Règne

La prière à l'Assomption

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Sommaire

Orientations fondamentales

Notre vie de prière Le Père Emmanuel d’Alzon et la prière Contemplation et action La prière est difficile pour tous Sous le regard de Dieu, l’oraison Membres du peuple de Dieu, ouvriers du Royaume Selon les intentions du Christ et pour les besoins de l’Église Le trésor de la parole de Dieu

Trois priants exceptionnels

Jésus prie pour l’unité des disciples «Être Un dans la Parole et dans la gloire » (Bruno Chenu) Sous la protection de Marie Saint Augustin : « Ne dis rien sans lui, il ne dira rien sans toi » Nous prions comme Jésus (Lettre à Proba)

Richesses et variétés de la prière

L’heure solennelle des religieux Un immense peuple pèlerin Tournés vers Dieu avec confiance, chacun à sa manière Les appels du prochain ouvrent notre prière Une prière universelle pour l’Assomption

Emmanuel d’Alzon. Le connaissez-vous ? Vous connaissez bien son cri ? « Père, vienne ton Règne. » Et ses passions : Jésus Christ,Marie, sa mère et l’Église, son épouse! Oui, vous les connaissez bien!Mais connaissez- vous sa prière, les chemins de sa prière? Les pages qui suivent pourront vous aider à faire route avec Emmanuel d’Alzon vers ce qui fut le coeur de sa prière. Le P.Marie-Bernard Kientz les a écrites pour nous à partir d’une longue expérience de vie assomptionniste. Et, comme maître de novices, il a conduit de nombreux jeunes frères vers ce qui est la source de la prière de notre fondateur : « La contemplation et l’action sont unies pour nous dans unmême but : servir à l’extension du règne de Jésus Christ.»

J’ai souvent entendu un ancien nous dire : « À l’Assomption il faut travailler comme quatre ! Oui ! Mais à la condition de prier comme quatre, ne manquait-il jamais d’ajouter. » La prière assomptionniste veut et doit être un engagement, une mission et un travail. C’est la prière d’un « ouvrier du Royaume » (Père Emmanuel d’Alzon). C’est la prière d’un homme apostolique.Ni paresseux ni agité. C’est la prière d’un homme engagé dans, pour et avec le Christ.

Cette prière n’est pas facile. Le fut-elle, la prière de Jésus, commencée sur terre la nuit de Noël et accomplie sur la Croix ? Avec, tout au long des jours, la tendresse, la présence, la compassion, la miséricorde. Mais cette prière est un droit de Dieu; le Père l’attend de nous pour continuer celle de son Fils. Et elle est un droit des hommes. Nos frères humains l’attendent de nous.

Père d’Alzon, souviens-toi de nous, et prie pour nous ! Avec toi et tes mots, nous voulons prier : « Seigneur, faites que je sois un homme de prière, un homme d’évangélisation. Faites que, dans le travail, je me sanctifie, je procure l’avancement de votre Règne et le salut des âmes. »

Père Hervé Stéphan

 

La Règle de vie est notre charte de vie communautaire. Elle balaie le vaste champ de la prière des Augustins de l’Assomption et en trace les axes incontournables dans un texte vigoureusement structuré. Elle laisse cependant ouvert l’espace des sensibilités personnelles.

44. Comme le P. d’Alzon, homme de foi, nous reconnaissons la nécessité de la prière. Elle nous ouvre à l’action de Dieu. Elle est la source toujours renouvelée de notre action apostolique.

45. Par la fidélité à l’Évangile dans nos choix, dans notre travail quotidien, dans notre ouverture aux autres et notre disponibilité devant les événements, notre vie tout entière, sous l’action de l’Esprit Saint, devient rencontre de Dieu.

46. Elle s’exprime en louange au Père pour la révélation de son amour et en action de grâces pour ce qu’il fait en nous et dans les hommes. Elle nous conduit aussi à demander, pour le monde et pour nous, son pardon et la force d’accomplir sa volonté. En retour, la prière nous obtient intimité filiale avec Dieu, vigueur dans la foi et générosité dans l’action.

47. Notre vie de prière se nourrit de la parole de Dieu, particulièrement dans la méditation de la Sainte Écriture, la célébration de l’Office divin et l’action liturgique. L’Eucharistie en est le centre. La communion au Corps du Christ nous presse de vivre dans l’amour fraternel et de servir l’unité entre les hommes. Par la réception fréquente du sacrement de pénitence nous nous ouvrons au pardon de Dieu et nous participons ainsi plus pleinement au mystère pascal.

48. Après le Christ, notre unique médiateur, la Vierge Marie tient dans notre prière une place privilégiée, comme Mère du Seigneur et son humble servante en son dessein rédempteur. Avec elle nous contemplons les mystères du Verbe incarné, particulièrement dans la prière du Rosaire.

49. Nos grandes intentions sont celles de l’Église. Nous portons aussi le souci de nos frères vivants, puisque le lien de la communauté nous unit plus étroitement à eux, et celui de nos frères défunts pour lesquels nous offrons fidèlement les prières prescrites à leur intention.

50. Notre prière met en question notre vie à la lumière de l’Évangile. Nous avons à nous demander comment notre vie passe dans notre prière et comment notre prière agit dans notre vie et celle de la communauté.

51. La prière est difficile pour tous. Elle entraîne dans une lutte pour que l’expérience de Dieu éclaire en permanence notre regard sur le monde. Elle exige une discipline de vie, personnelle et communautaire, qui nous garde attentifs aux appels de l’Esprit.

52. Chaque religieux doit pouvoir compter sur ses frères pour trouver avec eux des conditions favorables à la prière : recueillement, soutien mutuel, lieu adapté, esprit de liberté et de créativité.

53. En chapitre local, les religieux détermineront le rythme et les formes de prière communautaire, concernant particulièrement : la liturgie quotidienne des Heures (de préférence Laudes et Vêpres), l’Eucharistie communautaire, les temps de retraite et de silence qui conviennent le mieux. Tous en portent la responsabilité.

54. Chaque religieux est responsable d’organiser selon sa sensibilité spirituelle son programme de prière personnelle. Il déterminera des moments réguliers de ressourcement spirituel, et spécialement celui de la retraite annuelle. Il prévoira pour chaque jour : – la participation à l’Eucharistie, – la célébration de l’Office divin, – au moins trente minutes d’oraison, – et un temps d’adoration du Saint Sacrement. Nous nous souviendrons que « la contemplation et l’action sont unies pour nous dans un même but : servir à l’extension du règne de Jésus Christ. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 79.)

Moines-apôtres, curieuse association de concepts. Elle exprime pourtant quelque chose de central de notre charisme: notre quête absolue de Dieu ne peut jamais être séparée de l’urgence qui nous tient d’annoncer l’Évangile du Seigneur et demettre enoeuvre l’unique commandement de l’amour.

Notre vie chrétienne ou profane, laïque ou religieuse, est tissée de tensions inévitables. Certaines nous écartèlent, d’autres, heureusement, sont d’une étonnante fécondité. L’équilibre est un art difficile à trouver, jamais totalement acquis, sans cesse à réinventer : équilibre entre vie de famille et vie professionnelle, entre solitude indispensable et commerce avec les autres sous des formes multiples et complexes, entre engagements sociaux, politiques et temps de détente, loisirs, entre intérêts, gains, profits et gratuité, entre vie communautaire et tâches apostoliques, entre vie de prière et apostolat… Certaines interprétations spirituelles excessives nous ont entraînés dans des impasses. Que n’a-t-on dit ou écrit sur les deux figures évangéliques de Marthe et de Marie, le plus souvent pour les opposer de manière factice et stérile !

Pour le P. d’Alzon, contemplation et action sont en profonde synergie. Il n’y a aucune contradiction entre ces deux attitudes. En fondant une congrégation nouvelle qu’il a voulue ordre moderne, Emmanuel d’Alzon trouve cette formule qui nous surprend encore aujourd’hui : « moines-apôtres ». Deux références seront proposées à notre vie de prière : Jean de la Croix, le contemplatif, et saint François de Sales, le pasteur. Une autre figure est constamment sousjacente. C’est celle de saint Augustin, à la fois vivant en communauté avec ses frères prêtres : « Vivez unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul coeur tournés vers Dieu », et tout entier livré à son peuple dont il a la charge pastorale: « évêque pour vous ».

La prière dont le P. d’Alzon nous trace la trame est une prière d’apôtre, entièrement tournée vers Dieu et entièrement tournée vers l’homme et les sociétés à évangéliser. Louange, action de grâce, adoration, ne neutralisent pas le zèle dévorant pour le « salut des âmes ». Certaines phrases résonnent fortement dans nos coeurs même si nous en avons parfois oublié la matérialité textuelle :

  • « L’apostolat n’est pas simple action humaine mais oeuvre de Dieu, l’action est donc inséparable de la prière. » (Chapitre général 1987 : « La Prière apostolique », in Actes officiels, p. 33.)
  • « Suis-je convaincu que mon premier travail de religieux apôtre c’est la prière pour le Royaume? » (Id. p. 36.)
  • « Sans exercices pratiques, la communauté apostolique est plus théorique que réelle. Elle s’édifie à travers la prière apostolique, le chapitre de communauté, le partage apostolique. Ces médiations lui sont indispensables pour exister. » (Chapitre général, Rome, 2-21 mai 1999, in Passionnés de Dieu pour un siècle nouveau, n° 20.)

Équilibre difficile, mais indispensable pour garantir la disponibilité du coeur et de l’esprit et la fécondité d’une mission qui ne nous appartient pas : transmettre aux autres ce que nous avons contemplé à la source.

“La prière est difficile pour tous. » Voici une phrase d’un réalisme encourageant au coeur de notre propre expérience spirituelle. Pour pointer cette difficulté, le P. Emmanuel d’Alzon utilisait volontiers l’image de la lutte, du combat : « L’oraison est une lutte entre Dieu et l’âme, jusqu’à ce que l’âme, subjuguée par Dieu et purifiée par toutes les épreuves qu’il plaira à Dieu de lui imposer, arrive à l’union parfaite. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 91.) « Dans cette prière vous lutterez avec Jacob, vous lutterez mieux que les disciples au jardin des Oliviers. » (« Sermon de vêture, 24 mai 1880 », in Écrits spirituels, p. 1219.) La Règle de vie reprend cette même image : « La prière entraîne dans une lutte pour que l’expérience de Dieu éclaire en permanence notre regard sur le monde. » (Règle de vie, n° 51.)

En 1875, le P. François Picard écrira au P. Emmanuel d’Alzon, parlant de ses religieux : « Vous pouvez compter sur un dévouement absolu ! Mais que peu de religieux savent prier! » En d’autres circonstances, le P. Emmanuel d’Alzon fera une observation analogue : « Dans la vie d’oraison, il y a bien des âmes qui n’arrivent pas au but, et de même que les juifs disaient à Notre Seigneur : “Ces paroles sont dures à entendre”, de même on trouve des religieuses pour lesquelles l’oraison est pénible et qui viennent aux heures d’oraison pour se distraire, se reposer, je ne dirai pas pour dormir ! Et c’est ainsi qu’un temps consacré aux communications avec Dieu devient un temps perdu, s’il n’est pas un temps coupable. » (« L’Esprit d’oraison, septembre 1871 », in Écrits spirituels, p. 1155.)

Chacun fait cette expérience à longueur de vie. Spontanément, nous ne sommes pas tournés vers Dieu, même si le désir de Dieu habite mystérieusement notre conscience. Et lorsque nous goûtons parfois ces moments privilégiés, il nous est difficile de nous y installer, de nous y maintenir : « Je dois penser sans cesse à ce qui a toute l’affection de mon âme. Si j’aime Notre Seigneur, je dois penser sans cesse à lui. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 25.) « Dieu est le bien suprême ; c’est à la posséder dans l’éternité que doit consister mon bonheur. Pourquoi n’en suis-je pas plus préoccupé ici-bas, pourquoi n’y pensé-je pas sans cesse ? Pourquoi mes pensées s’égarentelles ailleurs? » (Id. p. 27.)

La prière exige silence et solitude. Nos silences et nos solitudes sont pollués, squattés, encombrés et souvent réduits à leur plus simple expression : « Notre prière doit être solitaire et recueillie, oui, nous avons tous besoin de retraite et de solitude, et il faut bien se persuader que si le surcroît de travaux nous ôte le bienfait d’une vie retirée et silencieuse, nous devons y aspirer au moins pour un certain temps chaque année. Mais que d’occasions où nous pourrions nous recueillir et où nous nous dissipons. » (« La Perfection du religieux de l’Assomption », in Écrits spirituels, p. 615-616.)

Nous ne savons pas nous occuper de Dieu, ni dans la prière ni dans nos travaux : « Le religieux qui s’occupe trop des choses de la terre, ne trouve pas le temps de s’occuper des choses de Dieu. » (« Septième circulaire, Nîmes, 13 juillet 1874 », in Écrits spirituels, p. 243.)

« Que les religieux de notre petite famille se souviennent de ne jamais rien demander dans leurs prières qui ne tende à la plus grande gloire de Dieu. Dans les épreuves que Dieu nous enverra, de ne jamais demander d’en être délivrés qu’autant que leur délivrance concourra à la plus grande extension du règne de Jésus Christ. Tout en cherchant l’affranchissement de leurs épreuves temporelles, qu’ils se proposent uniquement une plus grande facilité pour le service de Dieu auquel ils doivent être entièrement et absolument consacrés. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 56.) « Quand je considère l’influence qui est promise à la prière par Notre Seigneur Jésus Christ lui-même : “Demandez et vous obtiendrez, cherchez, vous trouverez, frappez on vous ouvrira”, et que je vois d’un autre côté le peu de résultats que nous obtenons, je suis tout naturellement porté à conclure que nous ne sommes pas des hommes de prière. » (Écrits spirituels, p. 1360.)

La prière est nécessaire : une certitude ; la prière est difficile : une évidence. Il nous faut donc apprendre à prier.

L’oraison est le privilège des coeurs simples, entièrement et gratuitement tournés vers Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. Elle est le temps et l’espace où l’être humain prend conscience de ce qu’il est sous le regard de Dieu, enfant bien-aimé du Père, et ce que Dieu est pour lui, Père, source d’amour et de vie. Lieu etmoment privilégiés où Dieu existe comme Dieu, et l’homme comme créature. L’un en présence de l’autre : « Je l’avise et ilm’avise. » « Donc, le terme de l’oraison est que nous parlions à Dieu et que Dieu nous parle. » (« L’Esprit d’oraison, septembre 1871 », in Écrits spirituels, p. 1155.)

Ce n’est pas une question de technique, de performance, encore moins de mérite ou de récompense. C’est un moment de lucidité, un moment d’existence pure. L’homme sait quelle est sa source et sa destinée ; il n’est pas un être de hasard, jeté dans l’existence par inadvertance, il est né de l’amour, il est invité à entrer en communion avec Celui qui l’aime. L’oraison : le lieu où je m’occupe de Dieu, non de mes questions et de mes problèmes personnels. « La vie du religieux sera une vie d’oraison et de recueillement en présence de Dieu. » (Écrits spirituels, p. 61.)

D’une manière plus pointue, l’oraison est, pour le P. d’Alzon, l’anticipation dans la vie de foi de sa vocation ultime d’homme : voir Dieu et vivre définitivement en sa présence, dans la connaissance et dans l’amour.

On appelait cela jadis la vision béatifique : « Dieu est mon bien suprême, je dois donc chercher à me rapprocher de lui : mon bonheur doit être de le posséder » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 26.)

« Le terme est l’union à la Trinité dans le ciel : “La vie contemplative, dit saint Grégoire, après avoir foulé aux pieds tous les appétits terrestres, s’embrase d’un ardent désir de voir le visage de son Créateur.” Tel est le terme de l’oraison. C’est, en quelque sorte, le noviciat du ciel. Ici l’effort, là-haut la jouissance. » (« QuinzièmeMéditation, l’Oraison », in Écrits spirituels, p. 437.)

« Partons de trois vérités incontestables : 1. Le terme de la vie de perfection est l’union à Dieu, union qui se consomme par la vision béatifique dans la gloire, mais qui commence sur la terre par la foi. 2. Le Saint-Esprit souffle où il veut et, pour s’unir les âmes, il prend les moyens qu’il sait, et que personne n’a le droit de lui imposer. 3. Toutefois, l’oraison a sa science, et, par conséquent, elle a une méthode basée sur l’enseignement des Saintes Lettres, la doctrine et l’expérience des saints. » (« Cinquième circulaire, Nîmes 27 juin 1874 », in Écrits spirituels, p. 215-216.)

« Étant donné que notre vie doit être une vie de prière, que nous laissons aux âmes la liberté de leurs mouvements vers Dieu, et que l’oraison est pour nous le moyen de nous unir de la manière la plus parfaite à Dieu, notre unique terme, ne pensez-vous pas que notre application doit être d’aller à Dieu par la connaissance du Fils dans l’amour du Saint- Esprit. » (Id. p. 217.)

« Ah! Il sait bien que Dieu est le Bien suprême, celui à qui seul il est bon de s’attacher ; il sait que la foi seule peut le conduire à Dieu ici-bas, et sa foi s’embrase en quelque sorte par un immense amour pour celui qu’il ne voit pas encore, mais à qui il veut adhérer par le plus intime de son être. » (« Quinzième Méditation, l’Oraison », in Écrits spirituels, p. 431.)

Cet état d’âme n’est pas circonscrit dans les rares moments que je consacre à l’oraison proprement dite, c’est tout au long de la journée que je dois veiller à ce « sentiment de la présence de Dieu » et m’y tenir éveillé. « Commencer et s’arrêter, c’est ne rien faire, il faut poursuivre. » (Id. p. 431.) « Je dois penser sans cesse à ce qui a toute l’affection de mon âme : si j’aime Notre Seigneur, je dois penser sans cesse à lui. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 24.)

« Dieu est mon bien suprême ; je dois donc chercher à me rapprocher de lui : mon bonheur doit être de le posséder. » (Id. p. 26.)

L’oraison est cette expérience privilégiée, que je vis dans la foi, d’une présence et de l’avant-goût du vrai bonheur.

“Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Mt 18, 20.) Cette certitude nous vient droit de l’Évangile. Mais le Christ a voulu aussi nous apprendre à prier « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23), non plus dans un temple fait de main d’homme : désormais Dieu accueille la prière de son Fils qui jaillit de son corps entier qui est l’Église. Depuis ses origines, l’Assomption puise sa prière dans cette double certitude.

L’Église, patiemment au long des siècles, élabore sa prière de louange, d’action de grâce, de sacrifice, d’adoration, de supplication, unie à l’unique prière du Christ. Elle puise dans le trésor des psaumes. Ils ont façonné lamarche du peuple premier choisi. Ils modèlent sa prière de peuple nouveau-né. Elle recueille les grands récits de l’histoire sainte, elle les médite à la lumière du Ressuscité ; elle scrute les textes prophétiques qui, tous, d’une manière ou d’une autre, annoncent le mystère à venir ; elle met en exergue les faits et gestes des grands personnages bibliques qui ont marché dans la foi, figures mystérieuses du Fils de l’homme à venir. À la lumière de l’Évangile et de sa propre histoire, conduite par l’Esprit Saint, elle «évangélise » la prière des hommes de tous les temps, pour la purifier et en faire la prière des enfants de Dieu.

La liturgie chrétienne, née de lamort et de la résurrection du Seigneur, célèbre d’abord le Christ qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort de la croix et que Dieu rétablit dans sa gloire première. L’Eucharistie, qui en est le mémorial et l’actualisation, est au coeur de la prière de l’Église. Cette liturgie n’a pas fini d’épuiser toutes les richesses de cemystère. Elle nous fait ainsi traverser toutes les étapes du salut, de l’Avent jusqu’à la fête du Christ, Roi de l’univers qui récapitule en lui toutes choses pour les soumettre à son Père.

Cette liturgie est aussi annonce du monde à venir. Elle justifie et stimule notre passion pour l’avènement du règne de Dieu. Elle n’enlève rien au poids des responsabilités qui nous incombent dans le monde des hommes. C’est une prière qui nous pousse à nous immerger dans la pâte humaine pour la transformer, non à nous en extraire comme des déserteurs. Curieusement, l’annonce de ce monde à venir nous « compromet » avec le monde présent, car l’humanité tout entière, et l’univers avec elle, « gémit dans le travail d’enfantement » (Rm 8, 22). La prière de l’Église est ainsi célébration des gestes de Dieu à travers l’histoire, mémoire vivante de l’agir de Dieu ; elle actualise pour nous la richesse de la grâce qui nous appelle à grandir dans l’amour de Dieu et des autres ; elle annonce le monde à venir, non comme une réalité étrangère à notre monde qu’elle viendrait coiffer de l’extérieur, mais comme l’épanouissement de la Bonne Nouvelle, jetée dans nos sillons comme les graines en pleine terre, comme le levain enfoui dans la pâte.

Ainsi, la prière de l’Église nous protège contre toute forme de dévotion extravagante. La prière aussi court le risque de l’idolâtrie et de la superstition, faussement mystiques, qui la détournent de ses sources, de son but et de la communauté priante. Le P. d’Alzon exprimait cette conviction dans une phrase moins abrupte enmettant l’accent sur « l’estime que nous voudrions inspirer pour les grandes prières de l’Église au-dessus d’une foule de pratiques que nous ne blâmons pas, mais que nous plaçons après cette prière solennelle qui est la prière publique par excellence » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 113). C’est bien ce que nous appelons « prier dans la nef, devant le maître-autel et non dans les bas-côtés ».

Si l’Assomption accepte la prière de l’Église prioritairement et de préférence à toutes les autres – dans l’ordre même où l’Église les choisit et les aime : l’Eucharistie, l’office, la prière mariale – elle en accepte aussi le style: une prière « ni élitiste ni cérébrale, attachée à la vérité, humble en vrai peuple de Dieu. Elle a un coeur de pauvre. » (L’Esprit de l’Assomption d’après Emmanuel d’Alzon, p. 71.) Oui, une « tonalité » propre « en équilibrant rites et parole, intelligence et émotion, primat de Dieu et attention aux fidèles présents. Elle se veut créatrice sans brader des rites traditionnels. » (« La Prière d’un ouvrier du règne de Dieu », de Claude Maréchal.) « Notre prière commune sera celle de l’Église. » (Règle de vie, n° 3.)

“Ils prieront surtout selon les intentions de Notre Seigneur, trouvant leur bonheur à unir leurs prières à celle que le Pontife éternel offre sans cesse à son Père pour les pécheurs. Ils prieront pour tous les besoins de l’Église, et c’est dans cette prière de fils dévoués qu’ils s’exciteront à enflammer leur zèle pour l’extension du Règne de Jésus Christ. » (« Directoire », in Écrits spirituel, p. 61.)

Il en va de sa prière comme de sa mission! À plusieurs reprises, le P. d’Alzon revient sur cette attitude d’âme et sur les intentions qui doivent habiter le coeur des priants. Souvent il en fait une sorte de liste synthétique :

 « Obtenir la conversion des pécheurs, la ferveur pour les tièdes, la persévérance pour les saints, le triomphe pour l’Église, l’extension du Règne. » (« Méditation sur l’Eucharistie », in Écrits spirituels, p. 950-951.)  « Priez-la pour l’Église, le pape, son chef, pour la France exposée à tant de dangers. » (« ImmaculéeConception », in Écrits spirituels, p. 1001.)   « Prions pour les morts, les personnes connues, pour soulager les âmes du purgatoire. » (« Commémoraison des morts », in Écrits spirituels, p. 1057.)

Nous avons hérité de cette prière largement ouverte sur le monde et sur l’Église comme dans une sorte de prière universelle permanente. Deux soucis majeurs, cependant, doivent habiter notre prière d’apôtres : les vocations et l’unité. Les textes récents de nos chapitres provincial et général nous le rappellent fermement :

  « Tout chapitre local doit se poser la question de l’action de la communauté pour les vocations. Commençons par la prière. Mais ne nous arrêtons pas là. » (Actes du chapitre provincial 1998-1999, p. 12 § 2.)   « Pour les vocations, [chaque province] suscitera des pratiques concrètes, comme le triduum des vocations, qui encouragent à la prière et suscitent les désirs de vocation. » (Actes du chapitre général 2005, n° 97.)  « Les vocations doivent devenir l’affaire de chaque assomptionniste et de chaque communauté. La radicalité et la visibilité de nos engagements religieux, la qualité de notre vie fraternelle et de notre prière sont déterminantes comme source d’appel. » (Id. n° 97.)   « Le chapitre général […] demande que l’Assomption tout entière célèbre un triduum annuel pour les vocations du 19 au 21 novembre. » (Id. n° 107.)

Le P. d’Alzon nous a légué cette préoccupation en décidant de fonder les « alumnats », ces petits séminaires assomptionnistes qui ont accueilli durant de nombreuses décennies les enfants de condition modeste et qui ont permis le développement conséquent de notre famille religieuse et la mise en oeuvre de nombreux projets apostoliques audacieux et novateurs.

L’autre préoccupation est tout aussi prégnante. Nous trouvons dans l’énoncé du projet original de l’Assomption ces trilogies célèbres qui nous caractérisent : « Doctrinal, social, oecuménique » ou « Vérité, charité, unité ».

« Il est nécessaire de sensibiliser à cette mission [l’unité] l’ensemble de la province ainsi que les laïcs liés à l’Assomption en demandant aux communautés de veiller à l’organisation de la prière de l’unité, spécialement pensant la semaine de l’unité. » (Actes du chapitre provincial 2004-2005, n° 36.) « Le chapitre général demande que la prière pour l’unité des chrétiens soit intégrée, dans toutes les communautés, à l’intercession de l’office du jour. Pour aider les communautés, le Conseil général proposera un choix de prières. » (Id. n° 53-54.)  « Le chapitre général souhaite que soient mises en valeur dans nos chapelles et églises, une icône du Christ, de la Vierge Mère de Dieu et de nos bienheureux martyrs. Pour la Semaine de prière pour l’unité, nos communautés et nos paroisses auront à coeur de prendre des initiatives significatives en valorisant, là où c’est possible, nos liens avec l’Orient et sa spiritualité. » (Id. n° 54.)

Une fois encore prière et zèle apostolique s’entrecroisent. Le contraire nous choquerait. «Nous travaillons à l’édification de l’Église par l’annonce de Jésus Christ. Nous privilégions l’éducation de la foi, la formation des laïcs responsables, l’éveil et le soutien des vocations, particulièrement des vocations religieuses et sacerdotales ; l’annonce de Jésus Christ est inséparable de la promotion de tout l’homme dans la justice, l’amour et l’unité. » (Règle de vie n° 16.)

Le P. d’Alzon accorde une place de choix à l’étude de l’Écriture. Le travail de l’Écriture, c’est le labeur du religieux. « Les sources de la théologie mystique sont évidemment les mêmes que celles de la dogmatique mais employées différemment. La première et la plus importante est l’Écriture. C’est une grande garantie de sécurité pour nous que d’avoir comme base de notre vie la parole de Dieu; nous devons donc nous appliquer ardemment à la connaître à fond. » (« Des sources de la théologie mystique », in Écrits spirituels, p. 853.) « Jésus Christ est donc le livre vivant que nous devons étudier, livre parfait : en lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science. » (Id., p. 856.)

De façon étonnante, nous détectons dans la pensée du P. d’Alzon les intuitions récentes de Benoît XVI : « Dieu luimême a placé les bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche [aux moines] consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc intrinsèquement une culture de la Parole […] puisque, dans la parole biblique, Dieu est en chemin vers nous et nous vers lui […] Une limite claire est mise à l’arbitraire et à la subjectivité. » (Discours au monde de la culture, 12 septembre 2008, Documentation catholique, n° 2409, p. 827.)

Le Synode des évêques qui s’est tenu dans la suite ne fera que préciser et accentuer cette urgence. « Seule la parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l’homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entrent dans une intimité toujours plus grande avec elle. » (Documentation catholique, n° 2411, p. 947.)

Ce ne sont là que quelques trop rares citations qui nous laissent à penser qu’il en va ainsi de la prière.

La parole de Dieu en est la source et la substance.

Dans l’Écriture, nous contemplons l’initiative d’amour de Dieu pour l’humanité depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. L’histoire du peuple de Dieu retrace les jalons majeurs de sa réalisation au cours du temps depuis les origines jusqu’au jour où tout sera récapitulé dans le Christ, alpha et oméga. Là se trouve la source de toute contemplation, de toute action de grâce. La parole de Dieu est la substance même de la prière du Seigneur. La prière du Seigneur est pétrie de l’Écriture. À travers cette prière, le Christ nous apprend à prier le Père en esprit et en vérité, comme luimême a prié son Père. L’Écriture devient ainsi la matrice de toute prière authentique, une prière qui permet à Dieu de rester Dieu, jamais une idole, et à l’homme de devenir homme, jusqu’à atteindre sa stature plénière, comme fils de Dieu. C’est dans la prière que le Christ se reçoit comme Fils.

Il en est ainsi parce que cette prière est habitée par l’Esprit de Dieu lui-même, inspirée par lui. Elle est suscitée par lui. En lui, nous apprenons à appeler Dieu « notre Père » comme le Christ appelle Dieu « Abba, Père ».

La parole de Dieu au coeur de la prière nous préserve ainsi de tout égarement fantaisiste ou par trop subjectif. Elle est, pourrait-on dire, mater et magistra de toute prière vraie. L’Écriture nous ramène sans cesse au centre, évite tout éparpillement et toute superficialité. Elle « évangélise » le mouvement même de la prière: elle la rend conforme au mouvement même de la prière du Seigneur.

À travers l’Écriture, Dieu nous apprend à prier

« Notre vie de prière se nourrit de la parole de Dieu, particulièrement dans la méditation de la Sainte Écriture, la célébration de l’Office divin et l’action liturgique. L’Eucharistie en est le centre. » (Règle de vie, n° 47.)

‘‘Maintenant je vais à toi et je parle, tant que je suis encore de ce monde, pour que ma joie les remplisse. Je leur ai donné ta Parole et le monde les a pris en haine parce qu’ils ne lui appartiennent pas tout comme je n’appartiens pas au monde. Je ne te prie pas de les ôter du monde mais de les protéger du mal. À ce monde ils n’appartiennent pas de même qu’à ce monde je n’appartiens pas. Imprègne-les de vérité de ta Parole qui est vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde je les y envoie aussi. Je me suis imprégné de vérité pour qu’ils soient aussi imprégnés de vérité.

Je ne prie pas seulement pour eux mais pour ceux qui, à travers leur parole, me croiront et pour que tous soient un. Comme tu es en moi, Père, comme je suis en toi, qu’ils soient un en nous et que le monde croie que tu m’as envoyé. Le glorieux éclat que tu m’as donné, je le leur ai donné, pour qu’ils fassent un comme nous, moi en eux et toi en moi, que leur unité soit parfaite, ainsi le monde connaîtra que tu m’as envoyé et que tu les aimes comme tu m’as aimé.

Père, ceux que tu m’as donnés, je veux qu’ils soient là où je suis et contemplent le glorieux éclat que tu m’as donné par amour avant la création du monde. Père équitable, le monde ne t’a pas connu mais moi je te connais et les miens savent que tu m’as envoyé. Je leur ai révélé ton nom et je continuerai à le révéler pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux. »

Jean 17, 13-26 (traduction Bayard)

Àl’âge de vingt ans, le futur P. d’Alzon confiait déjà au Christ dans sa méditation sur le discours d’adieu (Jn 13, 31-17, 26) : « De toutes les pages de votre vie mortelle, il n’en est pas qui me touche plus que ce dernier discours. » (19 février 1831, in Écrits spirituels, p. 741.) Car en cette circonstance solennelle Jésus fait sa dernière recommandation à ses disciples : « L’unité, voilà le bien suprême qu’il leur souhaite, le dernier mot des enseignements de son évangile. » (13 février 1869, in Écrits spirituels, p. 701.)

Et il n’est pas facile d’accueillir aujourd’hui une convocation à l’unité. Tout ce que nous désignons sous le terme de « mondialisation » est une forme de réalisation de l’unité du monde : un seul marché (la libre concurrence), un seul modèle (le capitalisme), une seule monnaie (le dollar), un seul mode de communications (l’informatique), une seule culture (Hollywood). Mais ces processus convergents suscitent immédiatement notre réserve : ils laminent les différences culturelles et assurent la domination des forts sur les faibles. Nos frères et soeurs du tiers-monde parlent immédiatement d’une nouvelle forme d’impérialisme. Nous avons envie d’entendre : « Qu’ils soient divers! » plutôt que : « Qu’ils soient un! » Nous préférons la pluralité à l’uniformité.

Et pourtant, au centre de cette prière de Jésus, il y a non seulement l’unité, mais l’un. C’est encore plus abrupt et plus percutant. Et cet « un » concerne les deux cercles de personnes évoquées : les disciples de la première heure et les disciples à travers l’histoire, les chrétiens d’hier et les chrétiens d’aujourd’hui. Cet « un » sera signe pour le monde et pourra ainsi découvrir la parole de l’Envoyé du Père et le poids de l’amour de Dieu. Un. Quelle qualité de communion est immédiatement requise entre tous ceux qui suivent la trace de Jésus ! Alors que l’histoire nous raconte les cent actes divers de la division des chrétiens, nous sommes appelés à être un, un seul être, un seul corps, un seul coeur, une seule âme. Au cas où nous n’aurions pas bien saisi, Jésus ajoute un « comme ». « Qu’ils soient un comme nous sommes un. » Le « nous » désigne le Père et le Fils. L’unité que Jésus demande à ses disciples estmise en rapport avec l’unité qui existe entre le Père et le Fils. Mais comprenons bien ce rapport : il n’est pas d’imitation mais de fondation. Nous ne comparons pas deux relations, celle des hommes entre eux et celle du Père et du Fils, mais nous confessons que « l’un » des disciples est toujours un don de Dieu. La communion humaine n’est possible que par l’impulsion divine. C’est l’amour de Dieu qui nous soulève jusqu’à devenir un seul Christ. La remise en perspective de l’un de Dieu et de l’un de la communauté a de quoi nous rassurer un peu. Ce n’est pas à la force du poignet que nous réalisons l’unité, c’est à la force de la prière, quand les relations entre les humains s’ouvrent au courant de la vie trinitaire. Jésus ne commande pas, il implore le Père. L’Esprit, non nommé, est l’acteur principal de l’opération. 

P. Bruno Chenu, assomptionniste

Extrait de Héritiers de l’Évangile. Prier 30 jours avec les religieux de l’Assomption, Bayard Éditions/Centurion, 1999, p. 81-83.

. On entend dire parfois que les congrégations fondées par le P. d’Alzon ne sont pas des « congrégations mariales ». Il faudrait sans doute s’expliquer sur les sousentendus de cette affirmation et les justifier.

Le P. Emmanuel d’Alzon a recueilli dans une formule assez percutante l’esprit qu’il entendait imprimer à sa congrégation. On pourrait l’énoncer de la façon suivante : travailler à l’avènement du Règne, en aimant le Christ et ce qu’il a aimé le plus, Marie, sa mère et l’Église, son épouse. « L’esprit de l’Assomption se résume dans ces quelques mots : l’amour de Notre-Seigneur, de la Vierge, sa mère et de l’Église, son épouse. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 20.) Dans nos familles religieuses, nous avons été fortementmarqués du sceau de ce « triple amour ».

Le P. Emmanuel d’Alzon a voulu explicitement placer sa congrégation sous la tutelle deNotre-Dame de l’Assomption, en nous donnant « LesConstitutions desAugustins de l’Assomption ».

Beaucoup de ses oeuvres naissantes s’épanouissent sous la protection de Marie: le collège de l’Assomption àNîmes, berceau de la congrégation, l’association Notre- Dame-de-Salut, le premier noviciat des Oblates de l’Assomption au Vigan, Notre- Dame de Bulgarie, le premier alumnat Notre-Dame des Châteaux, source de nombreuses vocations. Le P. Emmanuel d’Alzon s’est réjoui de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, par le pape Pie IX, en 1854. Il espérait secrètement, mais sans impatience intempestive, celle du mystère de l’Assomption. Lui-même fréquentait assidûment, avec les élèves, les professeurs, les confrères, les lieux de pèlerinage de son diocèse et des environs : Notre-Dame de Rochefort, Notre-Damede- Grâce, Notre-Dame de Bonheur à l’Espérou. Il aimait s’arrêter à Notre-Dame des Victoires, à Paris, Notre-Dame de Fourvière, Notre-Dame de la Garde. Ne se rendra-t-il pas, sans précipiter les événements, à La Salette, puis à Lourdes, dix ans après les apparitions ? Dans tous ces lieux et dans la contemplation des divers mystères de Marie, le P. Emmanuel d’Alzon retrouve la Vierge des évangiles, docile à la Parole, disponible au projet de Dieu sur l’humanité, présente, discrète, aux tournants cruciaux de la vie de son Fils, debout au pied de la Croix, assidue à la prière, au milieu des disciples, dans l’attente de l’Esprit. « Pour connaître la Sainte Vierge, l’évangile suffit. » Ceci nous convient parfaitement. Les rares échos qui nous sont parvenus de la prière de Marie dans les évangiles sont humble acquiescement, louange émerveillée, confiance absolue. Le P. d’Alzon s’en est largement imprégné. Ils pourraient féconder, sans la moindre réticence de notre part, notre propre élan de la prière des serviteurs du Royaume.

Dire que le P. Emmanuel d’Alzon est un familier de saint Augustin, c’est peu dire. Sans doute a-t-il été sensible à l’une ou l’autre de ses directions fortes, qui peuvent nous orienter aujourd’hui encore sur le chemin de la prière.

Tout d’abord, saint Augustin est à l’écoute du Maître intérieur. Il nous entraîne sur ce chemin d’intériorité. Dieu nous est plus profond à nous que nous-mêmes. Et pourquoi donc chercher hors de nous celui qui nous est plus intime que nous-mêmes ? La prière nous permet de ramener notre coeur à notre coeur, notre conscience à notre conscience, « ab exterioribus ad interiora » (« de toutes choses extérieures au centre de notre coeur »). Nous sommes faits « désir » de Dieu. Lui seul peut donc combler notre désir : « Tu nous as faits tournés vers toi, et notre coeur est sans repos [insatisfait] tant qu’il ne repose en toi

« Toute la vie du chrétien est un saint désir […] c’est ainsi que Dieu, en faisant attendre, élargit le désir ; en faisant désirer, il élargit l’âme, en l’élargissant, il augmente sa capacité de recevoir. » (« Sermon sur la première épître de saint Jean ».) La prière me révèle mon désir et accueille la réponse de Dieu.

Dans la prière communautaire, saint Augustin expérimente avec ses frères la force et le bonheur du « cor unum et anima una », un seul coeur et une seule âme tendus vers Dieu. Dans la prière, Dieu réalise l’unité des coeurs et des consciences, il permet à la communauté rassemblée de chanter d’une seule voix, comme les cordes d’une cithare merveilleusement accordée. Mais l’unité des voix et des coeurs ainsi réalisée dans la prière permet aussi à chacun et à tous ensemble d’accueillir cette présence de Dieu tant désirée.

Saint Augustin, enfin, en bon pasteur, fait de la prière des psaumes sa prière préférée, parce qu’elle est à la fois la prière de l’individu dans sa situation concrète et la prière de tout un peuple en marche, la prière du peuple de la Première Alliance ; mais elle est aussi la prière du Christ et, aujourd’hui encore, la prière de l’Église. Ses nombreux commentaires des psaumes nous montrent comment la prière des psaumes est à la fois prière du Christ et prière de l’Église. Tantôt c’est le Christ qui prie seul, comme tête de l’Église, tantôt l’Église prie, en tant que Corps du Christ. Mais en toute vérité, c’est toujours le Christ total qui s’adresse au Père.

« Quand donc nous présentons à Dieu nos supplications, ne nous séparons pas du Fils et quand prie le Corps du Fils, qu’il ne se sépare pas de la tête. Que lui-même, l’unique Sauveur de son corps, Notre Seigneur Jésus Christ, le Fils de Dieu, en même temps, et prie pour nous, et prie en nous et soit prié par nous. Il prie pour nous comme notre Prêtre, il prie en nous comme notre tête, il est prié par nous, comme notre Dieu. Reconnaissons donc, et nos paroles en lui, et ses paroles en nous. […] Nos prières donc sont vers lui, et par lui, et en lui. Nous les disons avec lui et il les dit avec nous, nous disons en lui, et il dit en nous la prière des psaumes. »

Ce ne sont là que quelques indices mais l’Assomption les reconnaît volontiers comme balisant son itinéraire spirituel.


“C’est à nous que les mots sont nécessaires, pour appeler notre attention sur ce que nous demandons mais non pour en instruire le Seigneur et le fléchir.

Lors donc que nous disons : “Que ton Nom soit sanctifié”, nous nous avertissons nous-mêmes d’avoir à désirer que son Nom, qui toujours est saint, le soit aussi devant les hommes et qu’il n’en soit jamais méprisé – ce qui est utile non à Dieu mais aux hommes.

Lorsque nous prions : “Que ton Règne vienne” – et il viendra que nous le voulions ou non –, nous tournons notre désir vers ce règne, afin qu’il arrive pour nous et que nous méritions d’y avoir part.

Quand nous disons : “Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel”, nous lui demandons pour nous une obéissance telle que sa volonté soit accomplie par nous comme elle l’est par ses anges dans le ciel.

Lorsque nous lui demandons : “Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour”, ce mot aujourd’hui signifie le temps présent. Nous y implorons, soit les biens nécessaires à la vie, les désignant tous par le nom du plus important, le pain, soit le sacrement des fidèles, qui nous est nécessaire en ce monde pour obtenir non point le bonheur du temps présentmais la félicité éternelle.

Quand nous disons : “Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés”, nous nous rappelons à nous-mêmes ce que nous demandons et ce que nous avons à faire pour le mériter.

Lorsque nous disons : “Ne nous soumets pas à la tentation”, nous nous avertissons nousmêmes de présenter cette demande à Dieu, de peur que, privés de son secours, nous nous laissions séduire par quelque tentation ou que l’affliction nous y fasse succomber.

Quand enfin nous disons : “Délivre-nous du Mal”, nous rappelons à notre esprit que nous ne sommes pas encore établis dans ce Bien où nous n’aurons plus aucun mal à endurer.Ces dernières paroles de la prière du Seigneur s’étendent si loin que, dans quelques tribulations que se trouve un chrétien, c’est par elles qu’il doit exprimer ses gémissements, tempérer ses larmes, commencer, prolonger et finir sa prière. Nous avions donc besoin des paroles de cette prière pour rappeler à notre mémoire les biens euxmêmes qu’il nous faut demander. »

Saint Augustin,
Lettre à Proba, n° 21


On pourrait dire que la congrégation des Augustins de l’Assomption naît de l’adoration, en cette nuit de Noël 1845. Tout au long de sa vie, le P. Emmanuel d’Alzon nous y ramène. Toujours tournée vers lamission. C’est pour cela que nous sommes sensibles à la prière bigarrée du peuple de Dieu dans les lieux de pèlerinage, attentifs et accueillants à la supplication des hommes de notre temps, soucieux de prier non seulement avec le P. Emmanuel d’Alzon et pour lui,mais aussi comme lui.

« Adorer », voilà bien un verbe galvaudé et de longue date : on a adoré le veau d’or, aujourd’hui on adore tout et son contraire. L’attitude d’adoration est pourtant la posture qui convient le mieux à l’homme devant son Dieu. Dans l’adoration, l’homme reconnaît ce que le P. d’Alzon a revendiqué tout au long de sa vie : « redonner à Dieu tous ses droits » ; « rapporter à Dieu tout ce qui lui revient ». Dans cette attitude, aucune dialectique du maître et de l’esclave. Dieu est Dieu et l’homme est l’oeuvre de ses mains, faite à son image et à sa ressemblance, « créé avec sagesse et par amour ». (Prière eucharistique IV.)

Dans l’adoration, l’homme offre à Dieu son libre hommage, au nom de ceux qui n’adorent pas. C’est « l’heure solennelle des religieux » (« Quatorzième méditation, La Prière », in Écrits spirituels, p. 425.) « Quelle idée me suisje faite de l’hommage, du culte, de la bénédiction, de la gloire que je lui dois, en union avec l’adoration et la gloire que lui rend son Fils. » (« Directoire », in Écrits spirituels, p. 23.)

Une particularité de taille : l’adoration du Saint Sacrement. L’Église catholique romaine est sans doute la seule à avoir développé à ce point le culte du Saint Sacrement : processions, bénédictions, saluts du Saint Sacrement, congrès eucharistiques, visites au Saint Sacrement, expositions perpétuelles… C’est l’affirmation de la présence constante du Christ à notre monde au coeur de son Église, le signe de son amour inconditionnel. Ne séparons jamais l’adoration de cet unique sacrifice du Christ, mort et ressuscité, en qui tout est achevé. Et n’oublions jamais que l’amour du prochain, quel qu’il soit, est l’autre « sacrement » de la présence du Seigneur dans notre monde et dans notre société.

La « visite au Saint Sacrement ». Et si c’était là le moment privilégié du retour auprès du Seigneur, comme les disciples s’en revenaient auprès de Jésus pour faire devant lui la relecture d’une journée missionnaire, pour lui dire les joies, les peines, les difficultés rencontrées, les obstacles vaincus, les barrières infranchissables, trouver le repos après la peine et puiser auprès de lui la force nécessaire pour poursuivre la tâche ?

« Le religieux, à l’adoration, peut participer à cette puissance d’intercession de Jésus. Le Christ ressuscité nemeurt plus,mais il continue son oeuvre d’intercession dans son corps mystique, qui est l’Église. Que fait le religieux quand il adore ? Il représente l’Église, il prie avec une autorité qui n’est point la sienne, mais avec une autorité toute-puissante ; il transmet, par les lèvres divines du Médiateur céleste, sa prière pour les âmes. » (« Méditation sur l’Eucharistie », in Écrits spirituels, p. 950.)


Le Pèlerinage national est né avec l’Assomption, qui y tient, non seulement parce qu’il est un trésor de famille mais aussi parce qu’il est un lieu privilégié de la venue du règne de Dieu.

Les Augustins de l’Assomption portent la responsabilité du Pèlerinage national – appelé aussi « le National » – depuis 1873. Responsabilité largement partagée avec les Petites Soeurs, les Oblates, les Religieuses, les Orantes de l’Assomption comme avec l’Hospitalité Notre-Dame de Salut. Pèlerinage largement goûté et apprécié par de très nombreux malades et autres pèlerins valides (voir www.pelerinage-national.org).

Une prière éduquée
Il n’est pas facile de conduire la prière simple et spontanée d’un peuple immense. Les sensibilités religieuses, les traditions et les gestes de la pratique sont tellement divers que les unifier, les lier comme dans une immense gerbe, exige respect, éducation, accompagnement. De nombreuses conférences et catéchèses aident à faire naître et structurer une conscience commune.

Une prière célébrée
Chaque année, nous élaborons des liturgies belles, ferventes, animées et largement appréciées. Célébration d’ouverture, célébrations eucharistiques, célébrations pénitentielles, célébrations de l’onction des malades, processions du Saint Sacrement, processions mariales, particulièrement intenses la nuit à la lumière des flambeaux, prières du chapelet, prières du chemin de croix, prières à la grotte, prières aux piscines… Toutes sont particulièrement soignées. Elles sont, chacune à sa manière, des points culminants de la journée. Gestes et symboles déployés, chants et musiques choisis, particularités propres à chaque groupe – enfants, jeunes, malades, pèlerins valides, religieux et religieuses, hospitalité…– mettent en valeur et déclinent le thème général choisi chaque année.

Une prière aux mille couleurs
De plus en plus, le National tend à s’internationaliser. Les différentes régions de France se conjuguent harmonieusement avec les couleurs et les tenues des Îles, d’Afrique et d’Asie. Les intentions et textes sont proclamés dans toutes les langues du monde : une véritable «prière mosaïque », comme une large prière de Pentecôte, lorsque chacun comprend dans sa propre langue la foi, l’espérance, la charité de tous les autres.

La prière d’un peuple en marche
Cette prière diverse d’un peuple rassemblé par l’Esprit ne dissout pas la prière personnelle mais, tout au contraire, la ravive, la nourrit, l’enrichit, la raffermit et l’élargit aux dimensions du peuple de Dieu tout entier.

Pour aller plus loin ensemble

Collectif : Héritiers de l’Évangile. Prier 30 jours avec les religieux de l’Assomption,
Bayard Éditions/Centurion, Paris 1999.
Jean-Paul Perier-Muzet, Prier 15 jours avec Emmanuel d’Alzon, Nouvelle Cité,
75, 2003.
Les Prières de la Bible, Bayard Éditions, 2003.
Itinéraires augustiniens : n° 6, La Prière ; n° 21, La Prière des psaumes ;
n° 24, La Louange.
Les Hors-séries de Prions en Église :

  • Les Plus Belles Prières des Pères de l’Église ;
  • Les Plus Belles Prières de nos frères protestants, catholiques, orthodoxes ;
  • Prier avec Marie : rosaire biblique ;
  • Psaumes et prières pour le temps du deuil ;
  • Psaumes et prières pour le temps des vacances ;
  • Psaumes et prières pour l’éveil des vocations ;
  • Les Plus Belles Prières des papes, de saint Pierre à Benoît XVI ;
  • Les Plus Belles Prières à Marie ;
  • Prier avec Bernadette de Lourdes ;
  • 30 prières pour tous les temps ;
  • Les Plus Belles Prières pour bénir la table ;
  • Chemin de croix.

 

La prière à l’Assomption fait partie de la collection « Vienne ton règne ».
Comité de rédaction : Noël Le Bousse, Marie-Bernard Kientz, Claude Maréchal, Hervé Stéphan,
Benoît Gschwind, assomptionnistes. Texte : Père Marie-Bernard Kientz, assomptionniste.
Photos : © D.R.Maquette : Benoît Gschwind, Nicolas Crouzier. Secrétariat de rédaction : Cécile Toussaint.
Livret réalisé en collaboration avec Prions en Église - Novembre 2009.

 

« Seigneur Jésus Christ, tu as appelé Emmanuel d’Alzon
pour être avec Toi, au milieu des hommes, au service du Père
et de son Royaume. Ce service et son amour pour Toi,
la Vierge et l’Église, tu l’as poussé à les partager avec des frères
et des soeurs à l’Assomption. Aujourd’hui, dans l’espérance
et la prière, nous attendons que l’Église reconnaisse la sainteté
du Père d’Alzon. C’est pourquoi, par son intercession,
nous Te supplions, avec les pauvres et les disciples de l’Évangile,
de nous accorder la grâce que nous demandons pour…

Prends pitié ! Partage avec nous ta passion pour le Père
et pour l’homme. Fais de nous, par ton Esprit,
des ouvriers de ton Royaume.

Toi qui vis et règnes avec le Père et le Saint-Esprit
maintenant et pour les siècles des siècles.
Amen. »

Prière pour demander la béatification
du Père Emmanuel d’Alzon

 

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