L’Assomption a choisi au cours de ses chapitres de 2005 de donner la priorité à la mission de ses origines, la Mission d’Orient. Et c’est dans la fi délité à l’esprit audacieux de ses pionniers que la congrégation veut se redéployer en Orient. Une entreprise oecuménique dont elle attend beaucoup et qui devrait porter du fruit pour toute l’Église.

Bernard Le Léannec

Quelle est la raison d’être et l’avenir des assomptionnistes en Orient ? Certes dans le passé, il leur a été donné d’y écrire l’une des pages les plus glorieuses de leur histoire, mais aujourd’hui, comment la congrégation veut-elle répondre aux nouveaux défi s de l’Église dans cette partie du monde ? Les six pays de l’Est Européen et du Proche- Orient qui bénéfi cient de la présence de l’Assomption forment une entité disparate au coeur d’une mosaïque de peuples fort divers. Comment en faire une unité dynamique et adaptée aux besoins de la mission ? Se voulant fi dèle à sa tradition, l’Assomption a choisi au cours de ses chapitres de 2005 de relever le défi et de donner la priorité à cette mission de ses origines. Ce travail est déjà en chantier. Après la nomination d’un délégué du Provincial de France, il s’agit de mettre en route la constitution d’une Région. Pourquoi ? Parce qu’en se plongeant dans ses racines, elle en attend une vigueur renouvelée pour son apostolat et sa vie spirituelle. En faisant ce pari sur l’avenir, force est de constater que la Mission d’Orient s’inscrit dans la dynamique missionnaire et oecuménique, présentée par Benoît XVI lui-même dès le début de son pontifi cat, comme une priorité de l’Église : « respirer avec les deux poumons de la tradition », selon le mot de Jean-Paul II.

La passion de l’Assomption pour l’Orient – et sa volonté d’y oeuvrer pour l’unité – s’inscrit dans ses gènes. Elle trouve son origine dans une rencontre du père d’Alzon avec le pape Pie IX, le 3 juin 1862 au cours de laquelle le Saint-Père lui déclare : « Je bénis vos oeuvres d’Orient et d’Occident… » C’est le début d’une longue histoire aux multiples tourments qui connut aussi ses heures de gloire. Le 4 avril 2002, une autre rencontre, tout aussi forte, marque une nouvelle étape, celle du patriarche de Constantinople, Bartholomeos Ier. À la question du supérieur général : « Que devons-nous faire ici ? », il répond à deux reprises et vigoureusement : « Restez. » L’Assomption a été envoyée en Orient par un pape ; elle est aujourd’hui invitée à y rester par le patriarche oecuménique de Constantinople.

Que de chemin parcouru entre ces deux rencontres ! Et cependant se vérifie à chaque étape de ce parcours la pauvreté des moyens matériels et humains mis en oeuvre pour faire face à ces défis que sont la rencontre de l’islam, le dialogue oecuménique, l’accueil des pèlerins, les études scientifi ques nécessaires à la rencontre entre Orient et Occident. De multiples chantiers sont à ouvrir dans ces domaines. L’Assomption a besoin d’hommes et de femmes qui s’engagent à prendre le relais et que ses communautés deviennent davantage internationales. Actuellement, on compte 26 religieux travaillant aux côtés d’une cinquantaine de religieuses oblates en Orient et 14 jeunes religieux issus de ces pays font leurs études en Occident. Ce travail de collaboration entre religieux et oblates de l’Assomption dans la fidélité de leurs origines se veut avant tout au service de l’unité de l’Église.

Nous avons besoin de religieux, hommes et femmes

Il y a quinze ans, à la chute des régimes communistes, l’Assomption en Orient faisait fi gure de champ de ruines. Mais peut-on parler de ruines quand il s’agit de l’oeuvre de Dieu au service de l’Église ? Épreuves et souffrances de toutes sortes ont jalonné le XXe siècle dans cette partie du monde. L’Assomption a été profondément marquée par le régime communiste et ses conséquences. Parmi celles-ci, il y eut les spoliations et les expulsions, mais aussi la persécution et le martyre. La Mission d’Orient a donné ses premiers fruits de sainteté, les religieux bulgares Josaphat, Pavel et Kamen proclamés martyrs pour la foi le 23 avril 2002 et bienheureux le 26 mai suivant : « S’armer d’une patience qui ne se laisse pas décourager », répétait le père Galabert, pionnier des assomptionnistes en Orient. Ce principe est toujours de mise. C’est dans la fi délité à cet esprit que veut se redéployer l’Assomption en Orient.

L’Assomption ne peut pas se penser sans l’Orient. Nous avons besoin de religieux – hommes et femmes – prêts à se consacrer à cette aventure. Qui le fera ? La relève est bientôt à pied d’oeuvre, elle attend des soutiens. Fin juin, au cours d’une célébration solennelle présidée par Mgr Louis- Armel Pelâtre deux frères roumains et un frère russe ont reçu l’ordination diaconale. On parle également de réinstaller une communauté internationale dans un immeuble de Bucarest d’où les religieux avaient été chassés par le régime communiste en 1948. Les démarches sont en cours pour aboutir à la pleine restitution. Le projet comportera un aspect oecuménique notamment par la réinstallation dans ces lieux d’une bibliothèque spécialisée dans les études byzantines, héritage de l’Institut d’études byzantines d’Athènes. Cette nouvelle implantation rappelle que c’est dans des centres culturels et religieux majeurs que se joue la rencontre entre chrétiens de diverses Églises.

En 1889, Mgr Boretti, vicaire apostolique d’Istanbul, rédigeait un rapport où il constatait que « l’esprit qui anime cette congrégation est plus entreprenant que prudent… ». Puisse l’audace qui fut celle du fondateur et des pionniers de la Mission d’Orient, ne pas être démentie par le travail engagé aujourd’hui par leurs héritiers.

En 431, deux cents évêques se rassemblent à Éphèse, en Asie Mineure. Cela fait plus d’un siècle que le christianisme est en pleine ébullition : depuis qu’un prêtre d’Alexandrie du nom d’Arius a affi rmé que le Christ, Fils du Père, avait été créé par celui-ci et ne pouvait pas être son égal. Le concile de Nicée, en 325, a, lui, affi rmé que le Fils, « né du Père avant tous les siècles », « engendré non pas créé », est « de même substance que le Père ». Mais la formule entraîne plus de questions que de réponses. Ainsi, le patriarche de Constantinople Nestorius affi rme que Marie n’a engendré que sa nature humaine et ne peut être appelée « Mère de Dieu »… Pour le patriarche Cyrille d’Alexandrie, au contraire, les deux personnes humaine et divine sont inséparables, et Marie a bien engendré ces deux natures. Le concile réuni à Éphèse donne raison à Cyrille : Nestorius est excommunié et, si l’Église de Constantinople se range à l’opinion du concile, l’Église de Mésopotamie entre dans le schisme.

À Alexandrie, les disciples de Cyrille affirment, avec le prêtre de Constantinople Eutychès, que la nature humaine du Christ a été totalement absorbée par sa nature divine. Cette doctrine, dite « monophysite », revient à dire que le Christ n’était finalement pas un homme. En 451, le concile de Chalcédoine conclut que le Christ est bien « vrai Dieu et vrai homme ». Eutychès est excommunié, mais les Églises d’Antioche et Alexandrie entrent dans le schisme tandis que, en 555, l’Église d’Arménie se sépare aussi, estimant trop « tièdes » les conclusions de Chalcédoine. Par ailleurs, les divisions se font jour entre Grecs et Latins. Et, en 1054, le pape et le patriarche de Constantinople s’excommunient mutuellement.

Aujourd’hui, les divisions originelles demeurent. Mais ces Églises nous rappellent aussi la diversité chrétienne. Selon saint Jean, le motif de la condamnation de Jésus était rédigé en araméen, grec et latin. C’est en ces trois langues, expression de trois cultures, que le message s’est transmis durant les premiers siècles de l’Église. Cette façon de voir a mis du temps à s’imposer dans une Église de Rome où jusqu’au XIXe siècle, l’unité ne pouvait passer que par un « retour » des chrétiens séparés. Aujourd’hui, les querelles des premiers siècles ont trouvé leur épilogue dans les nombreux accords signés entre les Églises. Mais la division porte sur la manière de vivre la communion entre Églises, et cela passe par la diffi cile question de la primauté de Pierre.

Nicolas Senèze


Une mission inattendue

La mission confiée en 1862 par le pape Pie IX à « son ami d’Alzon » a produit un fruit précieux.

Comme diverses grandes oeuvres, la Mission d’Orient a commencé de façon inattendue pour le père Emmanuel d’Alzon. Il accompagnait à Rome, en juin 1862, un groupe de pèlerins de Nîmes. Le pape Pie IX convoque alors celui qu’il appelle : « mon ami d’Alzon ». Il le met au courant de ses vastes projets, en ce qui concerne l’Orient d’alors. Et finit l’audience par ces mots prophétiques : « Je bénis vos oeuvres d’Orient et d’Occident ». Le père d’Alzon sort stupéfait de l’audience : l’Assomption n’a alors aucune oeuvre en Orient. Et lui-même n’est absolument pas préparé à y aller. Il se met courageusement à l’oeuvre, se documentant et allant rencontrer des connaisseurs de ces régions. Dès le mois de décembre, il envoie à Constantinople, en observateur, un de ses meilleurs disciples, le père Victorin Galabert. Il le rejoint lui-même, lors d’un séjour mémorable, au printemps 1863. Ils établissent alors les fondements de la Mission d’Orient.

En fait, le père Galabert, en vingt années d’apostolat (1862- 1885), ne peut pas sortir des limites de la Bulgarie d’alors : c’est, pour commencer, une humble école primaire à Philipopoli (Plovdiv aujourd’hui). À partir de 1884, les assomptionnistes ouvrent le collège Saint-Augustin, établissement qui, pendant soixante ans, va contribuer à former l’élite des Bulgares. Le père Galabert, percevant les besoins sociaux de ce pays soumis à la domination turque, cherche à obtenir l’arrivée de congrégations féminines. À son incitation, le père d’Alzon fonde, au Vigan, en 1865, la congrégation des oblates de l’Assomption. Arrivant en Bulgarie, celles-ci créent écoles, dispensaires et même collèges de jeunes filles. La plus prestigieuse de celles-ci est l’École Sainte-Hélène d’Andrinople (aujourd’hui Edirné, en Turquie européenne). À partir de là, l’Assomption prend peu à peu racine dans les pays voisins, d’abord dans l’Empire ottoman, puis en Palestine, en Grèce, en Roumanie et en Russie. Sans oublier la fondation, pour un temps, de l’Assomption hollandaise à Jérusalem et au Liban. La plupart de ces fondations subissent ensuite des sorts divers, allant de la grande expansion jusqu’au déclin.

Nous avons actuellement des assomptionnistes et des oblates bulgares, roumains, grecs, croates, russes, d’origine turque même. Signalons enfin, la fondation des religieuses de l’Assomption en Lituanie.

Et au coeur de notre Mission d’Orient, il convient de rappeler la création de deux centres prestigieux des sciences religieuses et de l’influence française : le centre d’études byzantines des « Échos d’Orient », à Kadi-Koy, sur la rive asiatique de Constantinople ; et la maison d’études et l’hôtellerie de Notre-Dame de France à Jérusalem. Il faut y ajouter l’Institut oecuménique byzantin de Nimègue, dont les assomptionnistes hollandais restent les collaborateurs.

Charles Monsch

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