L’Orient Chrétien
Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)
Aux origines de l’Orthodoxie(1)
Daniel STIERNON
En 1073, au moment où le schisme semble définitivement consommé entre l’Orient et l’Occident chrétiens, le pape réformateur saint Grégoire VII attribuait ce drame au refroidissement de la charité entre le Siège Apostolique et l’empereur byzantin : quod utrinque eorumdem charitas friguit. Seule la charité chrétienne vécue en plénitude aurait permis aux disciples du Christ de surmonter les antagonismes issus des divergences de langue, de culture, de sensibilité religieuse et d’intelligence du mystère divin qui, en tous temps, avaient opposés les Grecs aux Latins.
L’Église romaine, « présidente de la charité » (saint Ignace d’Antioche) s’était vue proclamée, en raison de sa pot(ent)ior principalitas, l’autorité doctrinale à laquelle devait se référer toute Église catholique (saint Irénée de Lyon). Bien que les évêques de Rome n’aient jamais lié au prestige de la Tête du monde (Caput mundi) la reconnaissance de cette primauté, à leurs yeux fondée sur le charisme de saint Pierre, le transfert, en 331, de la capitale de l’Empire des bords du Tibre aux rives du Bosphore constitua un pas important vers l’établissement d’un autre centre de communion ecclésiale, d’autant plus troublant que la législation canonique élaborée en concile œcuménique (canon 3 de Constantinople, en 381 ; canon 28 de Chalcédoine, en 451) accordait à la nouvelle Rome (Constantinople) les mêmes privilèges qu’à l’ancienne, cette Rome tibérine dont l’évêque ne devait sa primauté d’honneur, selon Chalcédoine, qu’au fait d’être le pasteur de la capitale de l’Empire.
Les sept schismes temporaires, mais de plus en plus longs (pour un total d’au moins deux cents ans) qui, de la mort de Constantin le grand (337) à la disparition de l’empereur Théophile (842), interrompirent les relations canoniques entre les papes et les patriarches byzantins, préparèrent, en Orient, les esprits et les cœurs à se passer de la communion romaine. De ces ruptures, souvent à base doctrinale (arianisme, monophysisme, monothélisme, iconoclasme) les basileis endossent une part de responsabilité (césaropapisme byzantin), comme ils contribuèrent aussi, en vertu du même principe, à la réussite de la plupart des réconciliations.
L’autoritarisme pontifical, si éloigné de la douceur évangélique, n’est pas étranger à la détérioration progressive de ces relations ecclésiales. Il assume une expression particulièrement tranchante avec le pape Nicolas 1 er qui mit tout en œuvre pour humilier l’éminent patriarche Photius. À sa dégradation proclamée en synode à Rome (863), celui-ci répondit, de la même manière, en déposant le pape (867) ; d’où la cinglante riposte papale, à Rome (869) et à Constantinople (870). Des coups d’éclat ponctués cependant par des gestes de paix. L’issue ne fut pas si heureuse du conflit opposant, par échanges d’anathèmes personnels, les légats du pape saint Léon IX au patriarche Michel Cérulaire (1054) à qui l’historiographie traditionnelle attribue la responsabilité de la rupture définitive. Alors que celle-ci avait été préparée par l’état lamentable de la papauté au 10 e siècle et parfaite, au début du 11 e, par la non inscription dans les diptyques liturgiques, à Constantinople, du nom du pape et à Rome, du nom du patriarche de Constantinople où l’on exigeait que la profession de foi romaine fût soustraite à l’addition du Filioque.
Les croisades, surtout la quatrième en 1204 (prise de Constantinople et établissement de l’Empire latin) envenimèrent les rapports déjà tendus par les dissensions doctrinales centrées sur la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils (saint Augustin) ou du Père seul (Photius) et sur la matière de l’eucharistie (pain azyme des Latins et pain fermenté des Grecs), cette dernière querelle ayant été déclenchée par Michel Cérulaire. D’autres divergences s’ajoutèrent au cours de la polémique, comme à propos des fins dernières (rejet par les orthodoxes du purgatoire et de la rétribution immédiate [vision béatifique et enfer] avant la résurrection des morts), de la forme de l’eucharistie (paroles de la consécration ou épiclèse), du rite baptismal (ondoiement ou immersion) et surtout de la responsabilité de l’évêque de Rome dans la communion des Églises (simple primat d’honneur ou primauté de juridiction).
La conquête de l’Asie Mineure par les Turcs ottomans suscita des essais de rapprochement religieux et des bulles d’union qui furent sans lendemain : en 1274, 2 e concile de Lyon (sans débats) ; de janvier 1448 à juillet 1449, concile de Ferrare-Florence après de longues discussions sur l’eschatologie, l’addition du Filioque au symbole de foi, la procession du Saint-Esprit et la primauté romaine. La proclamation des « nouveaux dogmes latins » : Immaculée conception (1854) et infaillibilité pontificale (1870) a approfondi le fossé entre catholiques et orthodoxes.
Après l’effondrement de l’Empire byzantin (1453), des autocéphalies et autonomies orthodoxes se sont constituées, au fil des siècles, en Europe orientale et ailleurs, qui ont modifié la pentarchie primitive, réduite à une tétrarchie à la suite de la « défection » de Rome (les quatre patriarcats orientaux de l’Église antique : le patriarcat œcuménique de Constantinople, celui d’Alexandrie avec ses quinze métropoles en Afrique, et ceux d’Antioche et Jérusalem), soit quatre nouveaux patriarcats : de Russie, de Serbie, de Roumanie et de Bulgarie et le catholicosat de Géorgie; sept archevêchés : de Chypre (autocéphalie très ancienne), de Crète, de Grèce, d’Amérique, d’Australie, de Grande Bretagne et de Finlande ; les quatorze métropolies : de France, d’Allemagne (et exarchie d’Europe centrale), d’Autriche, de Belgique (y compris Hollande, Luxembourg, Shanghaï et San-Fancisco), de Suède et de toute la Scandinavie, de Nouvelle Zélande, de Suisse, d’Italie (et exarchie d’Europe méridionale), de Toronto (Canada), de Buenos-Aires, de Panama, de Hongkong et d’Extrême-Orient, d’Espagne et du Portugal, de Tallinn et de toute l’Estonie ; enfin, les Églises autocéphales de Pologne, d’Albanie, de Tchéquie et de Slovaquie.
Au cours des dernières décennies, d’importantes démarches de rapprochement ont été entreprises, dans l’ambiance et le sillage de Vatican II, depuis la rencontre, en janvier 1964, du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras, à Amman et à Jérusalem. Il y eut, le 7 décembre 1965, par une déclaration commune, la levée des anathèmes réciproques de juillet 1054. On a suivi, à partir de 1980, les travaux de la Commission mixte (30 membres orthodoxes et 30 membres catholiques) pour le dialogue théologique des Églises orthodoxe et catholique romaine « en vue de rétablir la pleine communion entre les deux Églises ». La neuvième session s’est tenue à Belgrade, du 18 au 25 septembre 2006. Il s’agissait de poursuivre l’examen d’un document fondamental intitulé : « Les conséquences ecclésiologiques et canoniques de la notion sacramentelle de l’Église : conciliarité et autorité dans l’Église », à un triple niveau : local, régional et universel. Discussions menées « dans un esprit d’intérêt sincère pour la quête de l’unité ». L’Assomption apporte son concours à cette patiente et délicate entreprise œcuménique.
Note :
(1) Ce texte était initialement destiné à la « Plaquette Mission d’Orient ». Il avait été demandé au P. Daniel STIERNON a.a., de présenter les origines de l’Orthodoxie en deux pages. Il l’a fait, ce qui est un exploit.