Cahiers du Bicentenaire d'Alzon 2010 N° 5

Le P. d’Alzon et l’Assomption vus par des contemporains, des historiens et des Assomptionnistes

Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)

79. ‘Ma vie c’est le Christ Emmanuel d’Alzon’ (1980)

On a dit du livre du P. André Sève (1913-2001) : Ma vie c’est le Christ Emmanuel d’Alzon, qu’il était le livre de l’année centenaire 1980. Sans doute. Il est surtout celui d’une invitation, d’une rencontre, d’un partage avec Emmanuel d’Alzon. Ni une description de sa spiritualité, ni une simple biographie, bien plutôt un appel à retrouver les accents passionnés et les valeurs permanentes chez cet homme, pour animer d’une foi puissante et profonde celles et ceux qui dans son sillage veulent aimer et croire comme lui, s’engager et témoigner comme lui.

« Pourquoi chez cet homme à forte culture et larges horizons certaines méconnaissances ? Il respirait l’air catholique du temps ! Il y avait d’abord l’idée de hiérarchie : dans l’Eglise, l’Etat, la famille, l’école, la fabrique, le couvent. On mettra longtemps à admettre chez les chrétiens que l’inégalité n’est pas aussi ‘harmonieuse’ que l’enseignait par exemple en 1841 un curé de Lille : ‘L’inégale répartition des fortunes est nécessaire pour maintenir le bonheur sur la terre ; le pauvre travaille pour le riche, le riche assiste le pauvre, et l’harmonie de la société résulte de cette différence de ses membres, comme celle de l’orgue de l’inégale grosseur des tuyaux’.

Jusqu’en 1900, la majorité des catholiques et la plupart des évêques ont refusé d’envisager des réformes de structures. A leurs yeux, c’était si dangereusement révolutionnaire de modifier en quoi que ce soit la condition ouvrière qu’il en sont restés à la charité… sans la justice. Abominable ? Sûrement. Mais que diront les générations futures, quand elles constateront que nous n’avons pas, nous, chamboulé audacieusement l’ordre de notre monde à nous, pour faire disparaître la torture, pour résoudre le problème des réfugiés, des handicapés et des vieillards ?

A cette sacralisation de l’ordre, si puissante au temps du P. d’Alzon, il faut ajouter une prédication anti-monde. Obsession de la pureté sexuelle : le monde souille. Refus de la modernité : le monde nouveau est déclaré a priori mauvais, on considère ce qui en lui s’oppose au Christ plutôt que ce qui pourrait aller dans le sens de l’Evangile. Que le P. d’Alzon lui-même ait gardé longtemps ce réflexe de défense montre à quel point un spirituel reste sous le poids de son époque, mais il ne s’est pas laissé écraser, il a commencé à frayer des voies autres. Mesurer à la fois ses efforts et ses limites face aux signes du temps me paraît plus éclairant et encourageant que d’imaginer qu’il dominait tout, qu’il était en avance sur tout. Non, il était dedans, c’est la place de l’apôtre, il ne voyait pas tout parce qu’il était dans la mêlée.

Il s’est battu pour l’unité de l’Eglise mais il n’a pas pressenti l’œcuménisme, restant dans l’idée de ramener à Rome les frères séparés. Il voyait venir le problème ouvrier mais pas la montée du marxisme. Il a passionnément lutté pour le règne de Jésus-Christ et pour la connaissance de l’Evangile, sans se soucier de l’exégèse allemande qui allait exploser en France avec le Jésus de Renan (1863).

Si un homme d’une telle envergure est passé à côté de trois signes qui marquaient alors l’aube d’un nouveau monde, et qui étaient donc des appels à l’Eglise, nous, en ce moment, à côté de quoi sommes-nous en train de passer ? ».

Extrait du livre du P. André Sève, Ma vie c’est le Christ Emmanuel d’Alzon, Le Centurion, 1980, pages 23-24.

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