Le P. d’Alzon et l’Assomption vus par des contemporains, des historiens et des Assomptionnistes
Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)
L’Assomption en Turquie La communauté de Kadiköy dans son contexte ecclésial et social
La réalité ecclésiale à Kadiköy, l’ancienne Chalcédoine, est, en grande partie, ce qu’elle est en Turquie, en général : la situation globale, humaine et religieuse, y est le fruit de l’histoire, l’histoire ancienne et surtout l’histoire moderne et même contemporaine.
1°. L’Asie Mineure, y compris la province romaine de Bithynie, est, a-t-on dit, ‘la Terre Sainte de l’Eglise’ : c’est ici que l’Eglise a fait ses premiers pas et reçu ses premières structures, que Paul et Barnabé ont décidé de passer aux païens, que saint Jean et ses disciples et saint Philippe ont prêché et écrit… Cette terre a été, très tôt et plus que toute autre, arrosée du sang des martyrs, elle a connu les plus grands des Pères de l’Eglise et vu la célébration des sept Conciles œcuméniques, ceux qui ont sauvegardé, à l’heure des questionnements essentiels, la foi apostolique ; elle a vu prendre forme le monachisme cénobitique… A ces titres, et à bien d’autres sans doute, cette terre d’Asie Mineure, et de Kadiköy-Chalcédoine aussi, offrent des sources d’eau vive où boivent, encore aujourd’hui, les communautés ecclésiales d’ici et d’ailleurs.
2°. L’histoire récente a failli rayer de la carte la totalité des Eglises qui couvraient intégralement ce pays. Avec le traité de Lausanne (1923) qui, par le déplacement des Grecs d’Asie Mineure en Grèce et des Turcs de Grèce en République turque, inaugura les premiers transferts massifs de populations de l’époque contemporaine, les Eglises hellénophones disparurent de la Turquie pour ne subsister qu’à Istanbul. Seules restèrent, dans leurs territoires traditionnels, et déjà très affaiblies par les troubles du début du XXe siècle, les Eglises minoritaires syriaque et arménienne. L’hémorragie d’une très forte émigration (aux causes multiples) a eu tôt fait de les réduire, toutes, très sévèrement. Tout cela donne la première caractéristique de la réalité ecclésiale actuelle en Turquie : un petit reste chrétien au milieu d’une masse musulmane. La population globale du pays dépasse les 70 millions d’habitants, mais on n’y compte plus qu’environ 90.000 chrétiens. Ces derniers ne représentent donc que 0,10 % de la population : sans doute l’un des taux les plus bas du monde !
3°. L’histoire a fait de la Turquie, et d’Istanbul aussi, une terre à la croisée de multiples lignes de fractures d’ordre ethnique et culturel, religieux et ecclésial. Avançons quelques estimations. La population est, dans son écrasante majorité (85 % ?), d’ethnie turque. Elle est à plus de 99 %, de religion musulmane. Mais l’Islam y est lui-même fractionné : sunnites (85 % environ), chiites (1 %), alévis (15 %). Le soufisme (cf. le centre de Mevlana à Konya) en a aussi profondément marqué certains secteurs. La seule langue officielle est le turc, les langues régionales (syriaque, arménien, kurde, grec, arabe…) étant réservées à la sphère privée.
Les Eglises chrétiennes, déjà numériquement très réduites (0,10 % de la population, disions-nous), sont, de plus, diverses et divisées : Eglises syriaque orthodoxe, arménienne apostolique, grecque-orthodoxe (avec le siège, à Istanbul, du Patriarcat œcuménique au primat d’honneur reconnu par les Eglises orthodoxes des sept premiers Conciles), Eglise catholique dans ses différents rites latin, syriaque, arménien et chaldéen, et, enfin, diverses entités ecclésiales de la famille protestante.
4°. En Turquie, comme dans beaucoup de pays de l’Est européen et du Proche-Orient, l’histoire a dressé des murailles d’hostilité entre les nations, murailles qui persistent souvent encore dans les consciences. De plus, au cours des conflits et guerres successives de conquêtes et de libérations qui l’ont traversée, cette histoire a étroitement soudé, chez ces peuples, nation et religion. La religion a souvent permis, en en faisant la langue de son culte, la conservation, voire la promotion, de la langue nationale. Elle fut, donc, souvent, le ciment qui a assuré la cohésion nécessaire à la survie nationale. Si bien qu’être de telle nation, c’est être de telle religion (ou de telle Eglise) : être de ‘nation’ arménienne ou ‘syriaque’, c’est appartenir à l’Eglise arménienne ou syriaque, comme être turc c’est être musulman. Ces Eglises anciennes restent profondément attachées à leur langue rituelle : le culte s’y célèbre en arménien, en syriaque, ou en grec. Une incontestable richesse, mais aussi une barrière pour la mission ad extra. Par contre, après Vatican II, et grâce à quelques pionniers, l’Eglise catholique latine a adopté la langue turque, dans sa liturgie. Son culte et sa Parole sont donc ouverts : ‘l’autre’ peut y venir, il s’y sentira, un peu, déjà chez lui, puisqu’il y entendra parler sa propre langue. D’où l’importance, je pense, de la présence de cette Eglise latine aujourd’hui ici.
Cette toile de fond, humaine et religieuse, tissée par l’histoire, sur laquelle se déploie la réalité ecclésiale se distingue, on le voit, par sa complexité, mais aussi par sa richesse. Car, si les lignes de fractures ont été, et restent encore parfois, des lignes de divisions et d’affrontements, elles peuvent aussi offrir l’avantage des lignes de contacts, d’échanges ou de rencontres interethniques et interculturels, interreligieux et interecclésiaux ou œcuméniques. Ainsi les Eglises chrétiennes sont ici, entre elles, dans un rapport privilégié d’égalité, car aucune n’est en position dominante, et de bon voisinage, car, également petites, fragiles et affrontées aux mêmes contraintes, elles se retrouvent spontanément dans ce qui les unit : la même foi.
Pour l’Eglise locale de Kadiköy, et pour les deux communautés AA et OA qui l’intègrent, l’activité pastorale se déploie, au nom de la même mission et d’un même service, dans une triple dimension : un service pastoral paroissial, un service pastoral œcuménique et un service pastoral interreligieux.
1°. Le service pastoral paroissial justifie légalement notre présence en Turquie, puisque le permis de séjour dans le pays, temporaire et renouvelable, nous est octroyé, aux Pères comme aux Sœurs Oblates, au titre du service de l’Eglise catholique latine de Kadiköy. L’entrée en Turquie, pour un travail pastoral, des ministres des cultes (y compris les religieuses) est, en effet, strictement contrôlée et réglementée.
La paroisse latine de Kadiköy compte un nombre réduit de catholiques pratiquants : les eucharisties dominicales célébrées, l’une à l’église paroissiale de Moda, l’autre à la chapelle de l’ancien séminaire de Phanaraki, aujourd’hui Fenerbahçe, distante d’environ 5 kilomètres, rassemblent en moyenne chaque dimanche une cinquantaine ou une soixantaine de personnes. La communauté pourrait en compter, estime-t-on, quelque 150. Pour les grandes fêtes (Noël, Pâques, etc.) l’église fait le plein de ses quelque 250 places.
Mais la situation géographique de la paroisse, sur la rive asiatique du Bosphore, lui donne une physionomie propre : la plus proche église catholique, et même chrétienne, de ce côté, se trouve à Ankara, soit à 450 kilomètres. Beaucoup de catholiques, de nationalités diverses, en particulier des jeunes couples, appelés par le développement industriel qui explose dans la grande banlieue asiatique d’Istanbul, demeurent très loin du centre paroissial ; il en apparaît régulièrement pour des circonstances exceptionnelles : mariages, baptêmes… Des personnes d’origine musulmane demeurant sur cet espace, immense et populeux, frappent à notre église pour les motifs les plus divers : la visite de l’église, une prière dans l’église, ou, très rarement, une demande de baptême… Ainsi une activité catéchuménale ou de préparation aux sacrements auprès de chrétiens (peu pratiquants par nécessité ou par désintérêt) et auprès de pré-catéchumènes ou de catéchumènes vient à l’occasion s’ajouter aux activités paroissiales les plus traditionnelles.
Une caractéristique de notre communauté paroissiale est son caractère composite : les catholiques latins sont pour la plupart des ‘locaux’, des familles d’origine occidentale mais installées depuis très longtemps en Turquie, les levantins : ils sont en général très liés à l’Assomption, à travers les figures des Pères assomptionnistes ou des Sœurs oblates qu’ils ont connus. Il se trouve aussi des catholiques venus dans le pays de fraîche date, pour les motifs les plus divers, surtout de travail. Enfin il y a quelques personnes d’origine musulmane ou assimilées, plus récemment baptisés. Mais, de plus, beaucoup de chrétiens des Eglises syriaque orthodoxe ou arménienne apostolique participent, les uns occasionnellement, d’autres souvent, voire régulièrement, à nos offices ou à nos eucharisties. Il y a ainsi, dans la vie quotidienne et sans nullement renier son appartenance ecclésiale d’origine, une grande porosité entre les Eglises
Un dernier trait de notre communauté (en intégrant aussi les chrétiens non catholiques liés à notre église) est le nombre de personnes âgées, qui ne peuvent plus venir à l’église. Du fait de l’âge, mais aussi du fait des habitats : des immeubles anciens, à plusieurs étages et sans ascenseurs deviennent des lieux d’assignation à résidence pour ceux à qui le handicap interdit les escaliers… Parfois des parents isolés, dont les enfants ont émigré… Alors s’ajoute l’épreuve de la solitude.
La présence des deux communautés religieuses, Pères et Sœurs, dans la paroisse est une richesse très importante (elle paraît même nécessaire !). Elles assurent un noyau permanent de prière (par ex. célébration quotidienne de l’Eucharistie, partie de l’Office en commun à l’église), un service liturgique de base, un service nécessaire d’assistance dans les urgences. Il leur faudrait, sans doute, développer encore davantage la conscience commune de ce ‘service pastoral’ et de son inspiration : la ‘charité pastorale’. Dans la mesure de leur disponibilité et de leurs possibilités, les laïcs assument des tâches diverses dans la vie paroissiale : dans la liturgie, dans l’administration du patrimoine paroissial (par ex. l’administration de logements mis gracieusement à la disposition de personnes âgées démunies, gestion matérielle et financière du cimetière latin, privé, totalement à charge de la paroisse), dans la participation aux décisions relatives à la vie de la paroisse. Et au-delà ? On essaie, tous, de faire en sorte que, au-delà du cadre paroissial, mais inspiré par la lumière et la force qu’il y puise, notre comportement soit, dans la vie quotidienne, une annonce de l’Evangile. Puisse l’Esprit nous y aider !
L’activité pastorale recouvre l’éventail requis par le service paroissial. Les activités hors église sont très strictement surveillées et réglementées : l’accusation de prosélytisme serait vite proférée ! Le cœur de l’activité pastorale est le service liturgique. Une importance particulière est donnée aux célébrations liturgiques, dans le souci de l’essentiel : nourrir la foi et éclairer l’existence chrétienne. Selon les besoins, et à la demande, il faut assumer une catéchèse d’adultes plus particulière. Ce qui n’empêche pas, à l’occasion, de recourir au support de certaines dévotions populaires et traditionnelles auxquelles les gens d’ici sont très attachées : mois de Marie, pèlerinages… Le service des ‘pauvres’ est aussi un secteur important de l’activité pastorale. Cette diaconie s’impose : visites aux personnes âgées et isolées, aide régulière à quelques familles nécessiteuses par la Conférence Saint-Vincent de Paul, aides d’urgence dans des cas de détresse, par exemple en cas de nécessité d’intervention chirurgicale, de perte de logement, avec un éventuel recours à la Caritas diocésaine.
2°. La pieuse union fondée par le Père d’Alzon en 1873 « pour promouvoir, par les prières et des œuvres de tous genres, le retour à l’unité de l’Eglise » (Lettre Apostolique Ad perpetuam rei memoriam) et placée sous le patronage de N.-D. de l’Assomption, fut officiellement érigée en 1893 par le pape Léon XIII en archiconfrérie de N.-D. de l’Assomption, avec siège à Istanbul. Si la perspective unioniste de l’époque (‘le retour des dissidents’ à l’unité) a le caractère transitoire que Newman reconnaissait à la dévotion, et a, de nos jours, perdu toute légitimité, l’activité pastorale à Kadiköy doit se savoir l’héritière de cet œcuménisme spirituel qui fut – et doit rester – au cœur du charisme de l’Assomption dans sa Mission en Orient et, sans doute, aussi ailleurs. Un œcuménisme spirituel (un temps irrigué par la revue L’Union des Eglises), devenu aussi ici éminent service d’un œcuménisme doctrinal par les précieuses recherches historiques des Echos d’Orient. Un héritage qui assurément oblige ! Les communautés AA et OA se doivent d’être aussi des communautés de prière au cœur de la paroisse, et en particulier de prière pour le retour – la conversion – de toutes les confessions chrétiennes à l’unité visible de l’unique Eglise de Dieu.
Dans la vie quotidienne, les relations sont les meilleures avec les autres Eglises voisines. Par exemple, visites réciproques à l’occasion des grandes fêtes, le prêtre grec orthodoxe ainsi que le prêtre syriaque orthodoxe participant à la vigile pascale catholique et le prêtre catholique chantant l’évangile en latin dans l’église métropolitaine grecque orthodoxe le jour de Pâques… Au niveau des fidèles, les couples mixtes sont nombreux et la porosité entre les Eglises a déjà été dite. L’église catholique latine de Kadiköy offre même l’hospitalité – elle le fit avec audace dès 1974 – à l’Eglise syriaque orthodoxe, qui se trouve sans lieu de culte en cette région urbaine, pour ses célébrations liturgiques, et elle partage avec cette Eglise, en copropriété cette fois, le même salon paroissial pour toutes activités annexes. Les points de fixation de la division entre les Eglises, à vrai dire, paraissent si élevés, que, du sol où se situe la réalité ecclésiale de tous les jours, on ne les voit plus très bien… (Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existent plus !)
3°. Mais notre réalité ecclésiale se situe et se vit au milieu de croyants de l’Islam, et aussi de personnes, dans les classes plus aisées, qui se sont éloignées des pratiques de l’Islam, mais restent croyantes, simplement théistes, semble-t-il. La simple présence d’une Eglise-communauté qui croit autrement et d’une église-lieu de culte autre que la mosquée, est déjà chose importante : elle empêche l’enfermement des musulmans dans la pensée (religieuse) unique, montre qu’il peut exister des croyants autres, différents, ouverts, sympathiques… Alors, on entre dans l’église par curiosité (pour voir comment c’est fait, ou comment prient les chrétiens)… mais avec respect, car c’est un lieu de prière. On y entre parfois même pour prier… puisque l’église est un lieu de prière. On demande des prières au prêtre, et il n’est pas toujours possible de faire la part de ce qui relève de la superstition. Mais qui est juge des consciences ?
La convivialité avec le voisinage, dans les lieux de commerce, etc. devient une activité pastorale au quotidien. Vivre en chrétien n’est-ce pas annoncer l’Evangile, là où il n’est guère possible de le prêcher ? On le sait, il est des comportements qui posent question ! C’est aussi important d’ouvrir l’église, deux fois par an, pour abriter des concerts choraux : notre église devient un peu alors un lieu à eux, parce qu’elle leur est ouverte pour la circonstance et qu’ils y sont invités. Aux chants religieux chrétiens, le chef de chœur sait adjoindre subtilement des compositions sur des poèmes soufis d’une grande élévation mystique (comme il adjoignit récemment au Stabat Mater de F. Poulenc un Oratorio sur des poèmes de Yunus Emre). Le dialogue interreligieux se noue parfois ainsi de manière surprenante et même à un niveau inespéré.
Dès les années 30, le Supérieur général de l’époque, le P. Gervais Quenard ne demandait-il pas déjà à la communauté AA de Kadiköy, une ville déjà vidée de ses chrétiens, de tourner son souci pastoral vers les Turcs ? Les moyens étaient modestes, et le sont toujours restés. Mais l’Assomption fut et est restée pionnière dans l’ouverture de l’Eglise à la langue et à la culture turques : n’est-ce pas au P. Nuss, au P. Jacob et à tel proche collaborateur, qu’aujourd’hui l’Eglise de Turquie doit de disposer d’une traduction en langue turque des textes de l’année liturgique et du sacramentaire ? N’est-ce pas à eux qu’elle doit surtout d’avoir la première ébauche d’un vocabulaire entièrement nouveau, tiré d’une langue qui lui est totalement étrangère, pour exprimer le mystère chrétien. Comme une Eglise qui naît, doit apprendre à parler la langue du peuple… Et au-delà de la liturgie, plus largement, le Dictionnaire, sous-titré Essai d’un lexique chrétien en langue turque, composé en 2004 par le P. Jacob, ouvre les principaux éléments de la foi chrétienne et des institutions ecclésiales aux gens de culture turque et facilite les échanges religieux entre chrétiens et non chrétiens.
4°. Par ailleurs, la réalité ecclésiale appelle à des activités qui débordent le cadre étroit de la paroisse : traductions, conférences et exposés divers, articles pour la revue de l’Eglise en Turquie ‘Présence’, accueil de personnes en quête d’informations religieuses, historiques ou autres, et des groupes de pèlerins venus d’ailleurs (USA, Allemagne, Autriche, surtout), qui désirent célébrer l’Eucharistie à Chalcédoine, ou simplement mieux connaître l’Eglise de Turquie. Mais tout cela, c’est une autre histoire…
L’Assomption, par la compétence de ses anciens (des Echos d’Orient ou d’ailleurs) et par la qualité de son œuvre passée dans les domaines pastoral, œcuménique et interreligieux, s’est incontestablement acquis, dans l’Eglise en Turquie, reconnaissance et estime. Puisse-t-elle y rester à la hauteur d’un tel capital-confiance qui l’honore ! En tout cas, les communautés AA et OA de Kadiköy gardent dans la mémoire du cœur ce qu’aimait redire le P. Galabert à ses premiers compagnons : « Les pierres de fondation sont invisibles aux yeux des hommes, mais elles sont précieuses aux yeux de Dieu ».