Le Père Vincent de Paul Bailly (1832-1912)
Conférence donnée à l’Université Bayard le 9 février 2010.
Petite biographie et situation du personnage
Pour situer le P. Vincent de Paul Bailly[1] –fondateur de La Croix et le la Maison de la BP - je vais évidemment donner quelques dates, le situer dans sa famille et dire succinctement son parcours. Mais comme c’était un personnage fasciné par l’image, je voudrais montrer trois représentations qui le typent le mieux :
- Son portrait en habit religieux des Augustins de l’Assomption[2], lui qui signait « Le Moine », ses éditos de La Croix (portrait dans le bureau du Père Antoni)
- Un dessin de Lemot, dans son atelier, qui montre sa créativité.
- Une photo qui le représente – comme un Grand d’Espagne – faisant son entrée solennelle à Jérusalem, lors des fameux pèlerinages qu’il présidait (il en dirigea 28 à Jérusalem)
Le P V. Bailly(3) naît le 2 décembre 1832, à Berteaucourt (Somme), propriété de la famille maternelle Vrayet de Surcy, et meurt le jour même de ses 80 ans, le 2 décembre 1912 à Paris. Mais avec sa famille, il a toujours habité à Paris. « C’est un vrai titi parisien, fils chéri du Père d’Alzon » (JPPM, Notices Biographiques, t. I, p. 115-116)
Il est le second des six enfants Bailly : Adrienne (1831-1854), Vincent de Paul (1832-1912), Bernard (1835-1920), Marie (1837-1906), Sidonie (1840-1866) et Benjamin (1842-1917). La parité en acte : trois garçons, trois filles. Trois ont fait parler d’eux : Bernard(4), enseigne de vaisseau, qui fonda avec le Père Picard les Œuvres de Mer, sa sœur Marie qui devint supérieure Générale des Dames de Sainte Clotilde, et Benjamin, le dernier, qui devint Supérieur Général des Assomptionnistes, sous le nom d’Emmanuel, intelligent, instruit, tatillon et autoritaire. Physiquement, Benjamin était de petite taille, lui aussi avait besoin de talonnettes pour paraître plus grand ! Le P. d’Alzon l’appelait familièrement Culot[5] !
Un mot de ses parents. Son père[6] (Emmanuel, 1794-1861), journaliste et imprimeur a eu aussi beaucoup d’autres activités : il tenait un genre de pension où logeaient des jeunes gens, français et étrangers, qui faisaient des études à la Sorbonne. Donc répétiteur. Société des Bonnes Etudes, où l’on donnait des Conférences. Le jeune d’Alzon en fit partie. Fondateur avec Ozanam des « Conférences Saint Vincent de Paul ».
Sa mère, une grande dame, Apolline Vrayet de Surcy (1805-1870). Malgré un nom à courants d’air, elle a bien les pieds sur terre, car elle doit faire face à la faillite de son mari…
Sa formation
Mais à la suite d’une retraite sous la direction du Père d’Alzon en juin 1860, il se décide à entrer dans la toute jeune Congrégation des Augustins de l’Assomption. Il commence son noviciat en octobre 1860 à Nîmes, mais dès le mois de décembre, le voilà déjà à Paris pour affaire, et il déniche le terrain à lotir de la Rue François 1er qui deviendra la communauté où sera fondée la BP.
Formation religieuse vraiment très courte. Il commence le noviciat en 1860 (octobre)… il est ordonné prêtre à Rome le 1er janvier 1863, même pas deux ans et demi après. Maintenant ce parcours de formation dure au moins sept ou huit ans ! On peut dire qu’il a fait sa théologie au lance-pierres ! Pas étonnant que sa réflexion théologique est un peu sommaire sur bien des points.
Les premières obédiences
Et tout de suite, il est happé par les responsabilités, car le Père d’Alzon qui l’aime comme un fils de prédilection[7], apprécie cet esprit vif et entreprenant, plein d’imagination. Il le nomme directeur du Collège de Nîmes. Il y restera 4 ans ( juillet 1863- octobre 1867), ce fut pour lui une galère. Il étouffait dans les murs d’un collège. Sa correspondance avec le Père d’Alzon à cette époque décrit son insatisfaction de ce genre de travail! Malaise aussi du fait que le Père d’Alzon, fondateur du collège, ne laissait pas au jeune directeur sa pleine autonomie. Il était interventionniste et ses interventions intempestives gênaient le Père Bailly. Alors, celui-ci perd patience et le 30 août 1867 il écrit une lettre de 21 pages:
« L’obéissance ne m’effraie pas ; le fardeau non plus… Ce qui m’effraie, c’est une sorte de contradiction dans ma situation. Vous me demandez de prendre la responsabilité de gouverner; personnel, finances, étude, discipline, c’est à moi que vous renvoyez tout. Je m’ingénie, je cherche, je prends des mesures, cela c’est obéir. Alors vous intervenez… et vous agissez avec force. Par obéissance, je me retire, non parfois sans humeur. Mais votre apparition n’a qu’un temps, vous ne poursuivez pas les choses sur un pied que vous seul pouvez tenir, et vous me dites : Soyez directeur ! Dix fois en une année, je dois revenir aussi sur ce que j’ai dit, annoncé, promis. Vous ne vous en doutez même pas… Ce n’est pas une sotte récrimination, c’est la conséquence naturelle d’un double directeur »[8].
Evidemment, le Père d’Alzon lui répond, mais sa réponse ne peut absolument pas satisfaire Bailly. Il lui dit : « Ce que vous dites, c’est exactement ce que je disais à mon évêque quand j’étais jeune vicaire général ! Mais maintenant que j’ai de l’expérience ! »[9]. Vous connaissez le refrain. L’expérience ! Et vous connaissez aussi l’adage : l’expérience d’un ancien est aussi utile à un jeune que le peigne sur la tête d’un chauve.
Le Père d’Alzon, qui ne manquait pas d’intelligence des personnes et des situations, le libéra de ce carcan et Bailly put enfin voler de ses propres ailes et donner sa pleine mesure.
Et justement, de novembre 1867- septembre 1869, une aventure plus passionnante s’ouvre devant lui : il devient aumônier volontaire des zouaves pontificaux : c’est le moment de l’unification italienne, 3ème épisode (1848-1849, 1866, 1870-1871).
Tout juste revenu en France dès avril 1869, il est nommé à la communauté de la rue François Ier à Paris en avril 1869 ; en juillet 1870, c’est la guerre entre la France et la Prusse, et à parti de mars 1871, c’est la Commune de Paris. Bailly et Pernet deviennent aumôniers militaires à l’armée de Metz (août 1870), et en novembre aumôniers des prisonniers français à Mayence[10]. Cette immersion avec le tout venant, avec le milieu populaire le marquera ; on le retrouvera dans ses expressions : parler au peuple, presse populaire, les petits, les pauvres…
Fondation de la Bonne Presse dans la communauté de la Rue François 1er
Le Père d’Alzon l’avait donc nommé dès avril 1869 à la communauté de Paris, à la Rue François 1er, il trouvera là le Père Picard, son jeune supérieur de communauté. Tous deux avaient quasi le même âge (Picard né en 1831, entré à l’Assomption plus tôt, qui succéda au P. d’Alzon comme supérieur général en 1880). Tous deux se complétaient bien comme caractères. Bailly, un impulsif, un créatif (on disait de lui qu’il se levait chaque matin avec une idée nouvelle), un esprit scientifique, et par-dessus le marché un parisien.
Picard, lui était un fils de tonnelier de Saint Gervasy, dans le Gard, au pays du vin. Ce fut lui le grand stratège de toutes les activités de presse et de pèlerinages des Assomptionnistes. Il signait les éditoriaux aux grands moments (François Picard pour le 1er, ensuite « Le Père »). Dans la correspondance entre Picard et Bailly, nous découvrons le rôle directeur, souvent modérateur du premier à l’égard du second. Bailly a eu parfois des états d’âme ; Picard, jamais. Il savait où l’on allait, et il tint toujours ferme la direction qu’il avait imprimée dans son 1er éditorial de La Croix[11]du 16 juin 1883. C’est cet attelage Picard-Bailly[12] qui a réussi à créer, dès les années 90, un véritable arsenal de presse, soit en 20 ans 36 titres, sans compter le réseau des 130 éditions locales des Croix de province.
Pour être juste il faudrait parler aussi de tout le personnel[13] : journalistes, ouvriers, imprimeurs qui ont fait cette Maison, et surtout des Oblates de l’Assomption. Ce sont elles qui dirigeaient les ateliers féminins et qui formaient les apprenties. Pendant quelques années, il y eut même un internat dont elles avaient la responsabilité. Elles formaient une communauté dont l’effectif est monté jusqu’à 60 Sœurs. Mais elles n’étaient pas sous l’autorité du Père Bailly, mais du Père Picard. C’est pourquoi, je n’en parlerai pas.
Sans passer en revue toute la vie et toutes les activités du Père Bailly, je vais choisir quelques réalisations qui me semblent le caractériser le mieux, en sachant qu’elles ont marqué fortement l’histoire de Bayard. Et je ne cacherai pas non plus les côtés plus sombres de sa personnalité, et les dérives qu’elles ont créées.
Commençons par le positif :
1er point. Bailly passionné de technologie
Michel Lagrée[14] souligne chez Bailly, ce curieux mélange d’archaïsme et de modernité.
Archaïsme dans ses idées religieuses, dans son expression de la foi. Il est très manichéen : il y a le Bon Dieu et le Diable, comme il y a la bonne presse[15] et la mauvaise presse. Mais modernité dans les moyens qu’il emploie. Modernité dans le tirage du quotidien sur 4 rotatives : obtenues par clichage, ces rotatives pouvaient sortir 60 000 exemplaires à l’heure. Elles avaient été introduites en 1888, année où « l’on construisit deux machines perfectionnées, l’une pour le diable, à La Lanterne, l’autre pour le Bon Dieu, à la BP », dit le Père Bailly qui se tenait très au courant des innovations technologiques : rotative Marinoni, photogravure, phototypie. Il saura mettre toute cette compétence technique au service de ce qu’il considérait comme un œuvre majeure, le Grand catéchisme en images, un exemple de ce qui pouvait se faire de mieux en matière de reproduction industrielle de l’iconographie en couleurs et qui joua un grand rôle dans le façonnement de l’imaginaire catholique, au tournant des deux siècles, XIXe et XXe.
2ème point. Bailly est fasciné par l’image[16]
Le Père Bailly fut effectivement le maître d’œuvre de ce catéchisme en images[17], produit dans les années 1880 et exporté à travers le monde entier jusque dans les années 1950. Isabelle Saint Martin a fort bien exposé l’histoire de ce catéchisme[18] .
Le Père Vincent de Paul Bailly qui en fut le promoteur et maître d’œuvre, mobilisait dans
Le Pèlerin, les bonnes volontés et les souscriptions en allant jusqu’à rappeler l’ambition des bâtisseurs de cathédrales : « C’est là un monument supérieur à une basilique qui n’abrite que la prière de quelques fidèles ; ceci est un monument catholique qui suscitera la foi et la prière du monde entier et de plusieurs générations… »[19]
Notre maison provinciale a reçu vingt sept tableaux originaux (peintures sur toile). Ils viennent d’une exposition qui eut lieu à Bayard. Ils sont placés maintenant en exposition permanente dans le grand couloir du sous-sol.
Les archives de la Province de France possèdent aussi une édition complète des chromolithographies du Grand Catéchisme en images, 68 tableaux (dimension : 0,48m x 0,66), dénichée au marché aux puces de Saint Ouen par le Père André Antoni, il y a quelques années déjà.
Elles possèdent aussi de nombreux exemplaires des éditions bon marché en noir et blanc, qui se sont généralisées à compter des années 1910, en français et en diverses langues. Albums quarto, plus maniables, avec explications en regard des gravures.
En néerlandais. En espagnol. En anglais. En italien. En portugais. En polonais.
Mais aussi en thaïlandais (Bangkok, 1934) En tamoul (Trichinopoly, 1910.)
En hindi (Patna, 1929) En chinois (Pékin, 1922), nous avons l’exemplaire dédicacé par le vicaire apostolique de Pékin à M. Féron-Vrau.
Isabelle Saint Martin recense encore de nombreux pays, où il fut diffusé par les missionnaires : Madagascar (Katesizi misy sari), Corée, Japon, Cochinchine, Afrique avec les Pères Blancs, et évidemment le Québec.[20]
Il faudrait mentionner aussi, que dès 1895, à peine achevé le catéchisme, il était reproduit sur plaques de verres, dans une première version à l’identique, ensuite légèrement modifiée selon
les exigences des projections.[21]
Malgré les recherches pointues d’Isabelle Saint Martin, on ne peut pas savoir avec certitude ce qu’ont été le coût et la diffusion de ce catéchisme.
Ce qui est sûr, c’est l’absence de rentabilité financière du projet dans les premières années…Il met dix ans à s’achever ! « Un investissement colossal » selon l’expression du Père Bailly. Sans pouvoir donner un chiffre précis, on estime à plus ou moins « un million de francs » (de l’époque) l’argent investi pour cette « œuvre ».
Quelle a été la diffusion ? Là aussi, on se perd en conjonctures. En résumant les conclusions d’Isabelle Saint Martin, on peut dire qu’on a vendu entre dix et quinze mille séries de la grande édition. Quant aux éditions en noir et blanc, seulement en langue française, Le catalogue général des publications de 1934 indique que nous en sommes à 620 000 exemplaires…Or l’ouvrage figure au catalogue jusqu’en 1950.
Redonnons pour finir la parole au Père Bailly : « Le monument du Catéchisme en images ouvre ses splendides portiques aux enfants assez heureux pour participer aux bienfaits de ce nouveau don du ciel. C’est lourd dit-on à acheter. C’est vrai, mais quand on bâtit une église qui doit durer des siècles on ne met point de mauvais matériaux et de laides sculptures par économie ; on dit aux artistes, c’est pour Dieu, faites de votre mieux »[22].
3ème point. Bailly a la tripe du journaliste populaire.
On peut puiser largement dans le Pèlerin et La Croix de l’époque, pour s’en convaincre. Je prends seulement deux exemples.
D’abord l’éditorial de La Croix du 29 juin 1883, intitulé Un Sou
« Chaque matin, des journaux paraissent avec la date d’un calendrier républicain suranné et abrogé par les lois en
vigueur. La police n’intervient pas….Mais un petit journal qui ne s’appelle ni L’Intransigeant, ni La Bataille, mais La Croix, avait écrit à côté de la date son prix de vente un sou.
Un sou, c’est le langage de l’ouvrier, du pauvre, si vous voulez, c’est démocratique.
M. le Substitut de la République a fait hier à notre gérant l’honneur de l’appeler pour lui annoncer qu’il allait être obligé de poursuivre La Croix
- Mais quel danger faisons-nous courir à la République ?
- Vous mettez un sou
- Eh bien !?
- Vous ne savez pas que c’est défendu ?
Et nous découvrons que nous avons fait une tentative de retour aux siècles de barbarie et de superstition où l’on ne connaissait pas même le centime.
Nous avons appris, non sans un frémissement d’horreur, que nous étions entrés en lutte ouverte contre le système métrique lui-même. Nous avons violé une loi existante. Et nous allons être poursuivis au nom de la liberté outragée, comme on chasse les aumôniers des hôpitaux au nom de la liberté de conscience.
Nous l’avons échappé belle ! Nous aurions pu être traînés devant les tribunaux comme faux monnayeurs, le sou étant devenu une fausse monnaie….
Eh bien, nous nous soumettons ; nous ôtons le sou, car si le sou a pour lui le bon sens, il n’est pas un principe que nous ayons juré de défendre.
Inscrivons donc cette sotte désignation cinq centimes, que le peuple n’aura jamais la sottise de prendre, parce qu’il appelle les choses par leur nom, et parce qu’en écrivant sur un journal cinq centimes, vous ne l’empêcherez jamais de dire que c’est « un journal à un sou »
Signé LE MOINE
Et deux caricatures illustrent cet éditorial. Le loup et l’agneau « Ah ! Tu bois ton saoul, au lieu de boire un litre ». Deux commères caquètent « Paraît qu’à La Croix, c’était tous des faux monnayeurs. Ils font des vieux sous ».
Dans un rapport sur les œuvres de presse au Chapitre général de 1886, le P. Bailly parle lui-même du style qu’il veut pour le Pèlerin :
« C’est inconsciemment qu’en 1877, on lança dans la presse un petit journal catholique humoristique, le Pèlerin, qui tranchait sur les mœurs graves et un peu compassées des feuilles pieuses du temps et des journaux quotidiens.
Le peuple connaissait peu la presse quotidienne catholique trop magistrale pour lui, peu émaillée de faits divers de la vie, accidents, inventions. Le Pèlerin, rompant avec les traditions, donnait des anecdotes parfois triviales, mais toujours accompagnées d’un trait de vérité, emprunté à l’esprit de foi. Pour condenser les nouvelles, il prenait un style condensé qu’on a parfois appelé le style Pèlerin. Un jugement bref terminait ces nouvelles : bien – sot – félicitations – mal élevé, etc. Et avec des caricatures parfois risquées, mordantes, qui n’épargnaient aucun pécheur !... »
Quand il parle ainsi, le Père d’Alzon est mort depuis six ans. Bailly sait très bien les réticences du Père d’Alzon pour le style et le contenu du Pèlerin. Ce dernier avait écrit au Père Picard[23] en 1879 : « N’oublions pas que le Pèlerin plaît, parce qu’il donne dans le genre zozo…il suit par un côté, une pente déplorable, l’abaissement de l’esprit, tout en en dépensant beaucoup ». Et Picard, d’ailleurs, en voyant la part grandissante des illustrations, des caricatures, et des petits faits divers, lui avait écrit : « Il ne reste plus rien à lire dans le Pèlerin »[24].
Mais le Père Bailly savait très bien que la Revue de l’Enseignement chrétien (ancêtre de la Croix Revue) fondé par le Père d’Alzon, s’arrête en 1877 (2ème série), parce qu’elle n’a que 240 abonnés et un passif considérable !
Bailly veut toucher un large public, grâce à une publication populaire. C’est pourquoi il n’admet que des textes clairs, courts, imagés.
Et pour Bailly, être populaire, c’est aussi choisir le peuple contre le camp conservateur bourgeois. En 1888, Bailly va marquer la rupture définitive de la BP avec les conservateurs bourgeois. La raison, c’est que les royalistes ont refusé de s’engager sous la bannière des Assomptionnistes pour les élections de 1885, estimant que la défense des congrégations et du repos dominical ne constituait pas un programme[25]. Aussi commet-il un éditorial vengeur[26], où il descend en flèche le conservatisme pour louer le peuple : « Le conservatisme, c’est le mal d’un peuple gâteux. On nous dit que nous troublons le camp conservateur…Certes oui, nous le troublons, nous faisons la peine la plus cuisante qu’on puisse faire à ce faux bonhomme ! …Dieu est protecteur des petits, des travailleurs…Voilà pourquoi, sans favoriser les révolutionnaires, nous préférons être guillotinés par eux, que de tremper dans le conservatisme ».Et quelques mois [27] plus tard, il récidive : « Les quartiers bourgeois nous délaissent…Qu’on aille franchement chez le travailleur. Qu’on aille chez le pauvre qui a faim et soif de la justice… » Et la conclusion tombe : « Nous continuerons à être un journal populaire d’informations ».
Il faudrait parler aussi des caricatures.
4ème point. En bon patron, Bailly sait choisir ses collaborateurs.
Bailly avait du flair pour choisir des talents. C’était un bon chasseur de têtes. J’en choisis trois : un journaliste, un technicien de l’image, un dessinateur caricaturiste.
Pierre L’Ermite (1863-1959), un journaliste de talent, alias Edmond Loutil.
Au moment du cinquantenaire de La Croix, et du centenaire du Père Bailly, il écrit un éditorial
[28]
« Comment j’ai connu le Père Bailly ». Il raconte : « J’allais Rue François 1er, tantôt déjeuner, tantôt aux réunions du soir. Je revenais seul vers 11 heures, au grand effroi de ma mère dans la solitude menaçante du Boulevard de la Révolte.
Vous verrez, disais-je au Père. Un jour vous apprendrez qu’on m’a zigouillé…
-
Parfait ! Quelle belle gazette pour La Croix. Vous serez le premier martyr de la Bonne Presse…
- A tout hasard, apportez donc votre photographie…
Pierre l’Ermite, de son vrai nom Eugène Edmond Loutil, prêtre du diocèse de Paris. Né le 18 (ou 17) novembre 1863, mort le 16 avril 1959. Premier article publié en une de La Croix, 8 janvier 1892, le dernier, le 19 avril 1959 [29] . On a calculé qu’en tenant compte de l’interruption de la Seconde guerre mondiale, il a écrit 3100/3200 articles. Ce n’est pas un journaliste d’information, mais des genres d’éditoriaux, des réflexions à partir des faits de vie.
Poncelet étudie les éléments essentiels de ce style qui passe la rampe !
- La familiarité
De la langue : style gavroche
Du sujet : les mésaventures de « la culotte du Suisse » (La Croix, 4-5 février 1894)
D’une proximité recherchée avec le lecteur : « faire chanter sa vie ». (Janvier 1930)
- L’humour. Même si parfois il est noir. Mais il est souvent tendre.
- Le rythme entraînant…Les points de suspension. Le Père Guichardan (1906-1985), directeur du Pèlerin de 1935 à 1973, parlait « de cette flûte de champagne qui nous revigorait chaque semaine, à la phrase claire, scintillante, collant à la vie, aux points de suspension qui semblaient ouvrir des portes sur l’invisible » [30]
Luc Estang (1911-1992) chroniqueur et directeur littéraire à La Croix de 1940 à 1955, qui interviewe Pierre l’Ermite devenu Mgr Loutil : « Il parle et mon papier se fait tout seul ! »
Signalons aussi que Pierre l’Ermite fut un romancier à succès. Sans avoir le prix Goncourt, ses ventes de romans ont atteint des sommets !
Georges Michel Coissac
[31]
(1868-1946) pour l’image
A l’initiative du P. Bailly, c’est en novembre 1895 [32] que débutent les activités audiovisuelles de la Bonne Presse ; et il eut encore la main heureuse en mettant Coissac pour les diriger. Il avait d’abord réussi à reprendre en 1885, l’héritage scientifique de l’abbé Moigno (1804-1884), initiateur de la lanterne magique en France, et fondateur de la revue de vulgarisation scientifique Le Cosmos, en 1852. Reprise par la BP en 1885, la revue dura jusqu’en 1935. Ces activités audiovisuelles de la BP avaient pour but d’organiser à travers la France des conférences et des projections de vues lumineuses sur toutes sortes de sujets religieux et profanes [33] . Exemples à puiser dans les catalogues !
A cet effet, la BP réalise des séries de clichés photographiques accompagnant la revue
Les Conférences (1898-1914), fondée et dirigée par le Père Léopold Gerbier (1851-1916). La revue fournissait le texte des exposés qui devaient accompagner la projection des vues.
Les archives de l’Assomption ont récupéré ces trente à quarante mille clichés verre, qui sont les originaux des clichés vendus ou loués, et environ dix mille tirages papier. (En 2000, nous avons arrêté de justesse une vente aux enchères des meilleures photos…)
Parallèlement, la BP édita des séries de vues fixes sur des thèmes religieux, tels que « Quo vadis », « La Samaritaine », « La Passion », « La vie du Christ ». Et dès 1900, les Sœurs Oblates mirent sur pieds, un atelier dit des Coloris
[34]
En 1895, la BP se lança également dans la fabrication d’appareils portant tous sa marque de fabrication exclusive : appareils de projection de vues fixes, appareil de projection cinématographique (dès 1905), appareils de photos, jumelles, phonographes, écrans.
En 1903, mais c’était déjà préparé depuis longtemps, parut la revue Le Fascinateur (1903-1938). Ce fut une des toutes premières revues consacrées entièrement aux techniques audiovisuelles. Coissac la dirigea jusqu’en 1920, où il entra chez Pathé.
En 1905, quand Bailly n’est plus à la BP, il écrit tout de même un article assez surprenant sur le cinéma : « En ce premier janvier 1905, soyons prophète. Jadis, les scènes de la Passion ont eu succès à Oberammergau…et M. Coissac au nom de la BP les a faites prisonnières en nos projections et en notre cinématographe, pour en multiplier les éditions. Si l’image morte et noire est déjà attractive et fascinante, que sera-ce de ces images vivantes et parlantes, inconnues à nos pères ?... Faisons encore une prophétie. Les peintures immobiles, sur les murs des musées, esclaves en un cadre d’or, vont descendre, se mouvoir. On verra un jour les inoubliables cérémonies de Rome avec le pape bénissant, se dérouler le long des murs des plus modestes patronages d’écoliers, et ces tableaux auront une vérité que n’ont su atteindre ni Phidias, ni Raphaël, ni nos grands prix du Salon.
Si cela ne se voit pas en 1905, ce sera un peu plus loin sur la belle route de l’avenir, où Le Fascinateur s’avance en éclaireur » [35] .
Effectivement vers 1905, la BP s’oriente peu à peu vers la production cinématographique. On acquit des terrains à Champigny-sur-Marne, et c’est là que furent tournées la plupart des productions de la maison, sous la direction du Père Honoré Brochet (1870-1948) pseudonyme « Le Sablais ». Cela commença timidement par des pièces d’ombre et des vues fondantes [36] , telles « Lourdes », La terre promise. Le premier film de la BP fut, en 1908, « La samaritaine au puits de Jacob » (166 m.), suivi la même année par Le pèlerinage national à Lourdes (352 m.)
Achille Lemot (1846-1909), dessinateur caricaturiste.
C’est encore un bon coup du Père Bailly d’avoir choisi Lemot pour le faire travailler au Pèlerin et à la BP. Car Bailly et Lemot n’étaient pas du même monde ! En 1884, quand Lemot fut embauché par Bailly, il était au Chat noir de Montmartre, c’était un réel talent, d’ailleurs plus caricaturiste que dessinateur. Il signait ses œuvres Uzès. C’était aussi un bon graveur, car en 1874, à la cour d’assises de la Seine, à 28 ans, il avait été condamné à 10 ans de réclusion (Il en fera 7), car il avait gravé des faux billets. Excellent artiste, il était pauvre comme Job, et malheureusement fou d’une femme dépensière en diable (Augustine Reine Attagnant, « figurante » au théâtre Montparnasse). Alors par peur d’être lâché et pour lui maintenir son luxe, il fut réduit à graver de faux billets de banque de 20 francs…. Découvert presque aussitôt, jugé et condamné.
Par ses portraits, en particulier dans Le Monde pour rire, par ses caricatures des célébrités parisiennes, littéraires, théâtrales, mais aussi politiques, il s’était taillé une petite réputation boulevardière. Les copains l’appelaient Lemot pour rire. Il collabora aussi à beaucoup d’autres journaux [37] .
A la Bonne Presse, il collabora surtout au Pèlerin et aux Contemporains. Il illustra aussi des romans de Pierre l’Ermite. Le Pèlerin [38] ne manqua pas de lui rendre hommage à l’occasion de son 50e anniversaire, heureux de montrer aux ennemis d’en face, que tout en s’affirmant hebdomadaire catholique, il n’était pas un cul bénit :
« Le Pèlerin au début utilisait les bois et les gravures de toutes sortes qu’on achetait chez les brocanteurs ou chez les revues. Mais le P. Bailly rêvait mieux. Quand Lemot arriva au Pèlerin, les deux hommes se comprirent tout de suite. Lemot vint à demeure travailler sous l’inspiration du P. Bailly et traduisait sur le champ, en les saisissant au vol, ses bons mots, ses trouvailles toujours si spirituelles. Le P. Bailly, qui avait eu l’intuition de l’apostolat par l’image, comprit tout de suite quel parti il pouvait tirer du crayon de Lemot et était ravi d’arracher à Satan toutes ses armes dont il se servait pour le mal pour les tourner au bien. Au contact du P. Bailly, l’esprit de Lemot se féconda encore ; le Père trouvait les idées et en faisait un schéma ; Lemot par ses croquis leur donnait un tour plaisant et inattendu qui en doublait le charme. Ce fut mieux encore quand le dessin fut rehaussé de l’éclat des couleurs : les francs-maçons, les sectaires, les persécuteurs, les politiciens étaient fouaillés de belle manière.
Auprès du P. Bailly Lemot trouva mieux qu’une situation, de l’esprit et de l’amitié ; il recouvra la foi et la pratique chrétiennes et il fut consolé à sa mort, en septembre 1909, par la visite de celui qui l’avait enrôlé sous la bannière du Pèlerin
[39]
. Chaque année, pour la fête de saint Vincent de Paul, 19 juillet, Lemot faisait sur le P. Bailly qu’il vénérait, un croquis original : il le représentait tantôt luttant corps à corps avec le diable, tantôt sous la figure d’un jardinier cultivant l’arbre fécond de la bonne presse, chargé de ses innombrables publications, ou enfonçant sur la terre, avec la croix, le clou de la résistance.»
Lorsqu’il devint collaborateur du Pèlerin, Lemot reprit son patronyme. Mais auparavant, il usa du pseudonyme d’ « Uzès ».
Je ne voudrais pas terminer le portrait du Père Bailly sans évoquer sa face d’ombre : son antisémitisme virulent qui s’est déchaîné au moment de l’affaire Dreyfus.
Les ombres du tableau : l'antisémitisme
[40]
du Père Bailly
En 1967, Pierre Sorlin [41] a fait paraître un livre, qui a fait date, avec un avant-propos très argumenté et documenté de Charles Monsch, archiviste et bibliothécaire de la Bonne Presse. Sorlin reconnaît d'abord qu'il a eu accès librement à toutes les archives, celles de la Bonne Presse, et celles des Assomptionnistes à Rome, pour faire ses recherches.
En 1967, le Concile Vatican II venait de se terminer. Sa déclaration remarquée sur l'antisémitisme [42] était encore toute fraîche. Après cette déclaration de principe, il était bon que l'antisémitisme des chrétiens d'hier (qui avait une racine plus religieuse que raciste) fût démasqué, et que les chrétiens d'aujourd'hui s'en désolidarisent. "Car l'antisémitisme d'un journal catholique aussi symbolique de la chrétienté que La Croix, représente évidemment une plaie sensible" Ch. Monsch.
Depuis lors, il y a eu le paroxysme de l’antisémitisme et le crime du génocide, la Shoah. Signalons les actes de repentance de l'Eglise catholique, à Rome et à Drancy. La Croix, par son rédacteur en chef religieux, Michel Kubler
[43]
, aa, a publiquement reconnu
la grave dérive de cette période et en a demandé pardon.
Les Augustins de l'Assomption, en tant que Congrégation, l'ont fait par une déclaration du Chapitre général [44] en 1999.
Le Père Bailly comme responsable, durant cette période, de La Croix et du Pèlerin, porte une grande responsabilité dans cette
affaire; ses écrits sur les Juifs étaient scandaleux, violents, haineux.
Comment se fait-il qu'il en soit arrivé là ?
Il faut d’abord reconnaître que le monde catholique dans sa grande majorité, était nourri d’un antijudaïsme religieux, et non
raciste. Aux moments de crise, comme avec l’affaire Dreyfus, les sentiments s’exacerbent, et les passions se déchaînent. Il faut
pourtant constater que le Père Bailly n’a jamais été mis en cause sur ce point par la hiérarchie de l’Eglise, ni par Léon XIII, ni par
les évêques de France. Si le Pape a demandé au Père Bailly et aux Assomptionnistes de se retirer de La Croix en 1900, c’est à
cause du leadership du journal dans la lutte acharnée contre le gouvernement républicain radical.
Alors les raisons [45] de cet antisémitisme ? Il me semble que les raisons principales peuvent se résumer ainsi :
- Un manque de formation théologique. On constate la faiblesse de ses commentaires théologiques et la lecture moralisante
des évènements sociaux. On sait le peu de temps qu’il a consacré à ses études de théologie !
- Le simplisme de la réflexion.
Mijo Beccaria [46] , dans une intervention qu’elle avait faite pour l’Université Bayard, l’avait bien résumé : « On peut, sans risque de se tromper, attribuer cet épisode douloureux (l’antisémitisme) aux conséquences dramatiques, à l’inculture et à l’immaturité politique des dirigeants assomptionnistes de La Croix. Excellents communicateurs, ils se sont révélé de piètres penseurs. On mesure l’ambiguïté, voire la perversité de se situer uniquement dans le registre religieux, et d’être malgré soi, entraînés dans le domaine politique ».
- La dérive du populaire au populisme.
Nous avons vu combien le Père Bailly avait la hantise d’un journalisme populaire qui atteigne le plus grand nombre, avec un certain dédain de la réflexion intellectuelle. On peut facilement appliquer au Père Bailly la semonce que Bruno Frappat
[47]
adresse aux populistes d’aujourd’hui, après l’interdiction de la construction des minarets en Suisse : « Mais qui donc méprise le plus le peuple, sinon ceux qui s’arrangent pour le prendre systématiquement dans le sens de ses tripes et le détourner de toute raison au bénéfice de passions entretenues ; pour
attiser le feu et alimenter les peurs, les haines, les fantasmes ? C’est plus respecter le peuple, de faire appel à sa subtilité et non pas à l’épaisseur de ses sentiments violents ».
Pourtant, lui et le Père Picard, et les rédacteurs de La Croix et du Pèlerin auraient pu ouvrir les yeux sur ce fantasme
ravageur qui les habitait. Une juive convertie, devenue Oblate de l'Assomption, Mère Myriam Franck (1837-1918)
[48]
,
une femme exceptionnelle, dirigée du Père Picard, a été un temps supérieure des Oblates de Paris. En maîtresse femme, elle avait
organisé les ateliers féminins de la Bonne Presse et les avait dirigés. En 1888, « évincée » de la communauté de Paris, résidant alors
à la communauté de Bordeaux, elle écrit au Père Picard. C’est le cri émouvant d’une juive convertie qui est épouvantée par cette
vague de haine antisémite, et sa souffrance est d’autant plus grande qu’elle voit ses frères de l’Assomption, à la Bonne Presse,
« emboîter le pas derrière Drumont ». Dans une plainte douloureuse, elle nomme au Père Picard, ceux qui lui brisent le cœur :
l’Assomption, vos fils, des religieux, les Pères que j’ai tant aimés !
" Je viens de lire un livre dont le Bon Dieu m'avait préservée jusqu'à ce jour, quoique il ait été introduit l'année dernière au
Cours La Reine
[49]
. Je veux parler de La France juive (Edouard Drumont). Cette oeuvre dépasse la mesure
d'ignominieque mon imagination et mon coeur étaient capables de concevoir.
[… ] Ce qui me navre, c'est de voir l'Assomption, tout ce qui m'était
[50]
le plus cher au monde, emboîter le pas
derrière Drumont. Cet homme ne laisse rien debout. Sa haine aveugle et abjecte touche même à Dieu et à sa sainte Loi :
je m'étonne que ses sacrilèges n'aient été relevés par personne.
Je ne sais, mon Père, si vous avez lu ce livre ? En tout cas, vos fils vous en auront rendu compte, car je sais que chez
plusieurs cette triste semence sera tombée sur un terrain bien préparé [....]
Quand je considère maintenant jusqu'à quel point des prêtres, des religieux, des hommes instruits, aimant la vérité et la charité ont pu être surpris, impressionnés et amenés à juger et à agir sous cette influence, je me demande quels ravages ce livre doit faire [...]
Mais les Pères que j'ai tant aimés, voyant dans chaque individualité un saint, que j'ai élus dans les hauteurs de mon
enthousiasme et dans ma préférence, eux qui arborent le drapeau de ce Jésus de miséricorde, et qui recherchent la trace des
saints ( dont on a pourtant jamais ouï un seul parler de la sorte), les voir suivre un tel homme, appuyer après avoir accrédité
ses pamphlets dont les erreurs formeraient un gros livre, et appeler Maître l'impie qui fausse les Ecritures; prendre part à ce
que ces excitations devront tôt ou tard faire germer de crimes, ce m'est, dis-je, une douleur qui ne peut aller que
s'approfondissant ? Avez-vous médité cette question devant Dieu ? N'y a t il pas là une responsabilité?...
Je cesse ce triste sujet, mon Père, peut-être ai-je été trop hardie ?
Bénissez-moi, mon bon Père, et croyez-moi votre respectueuse et dévouée fille ».
S. M. Franck
La fin du Père Bailly (1900-1912)
Quand le Père Bailly reçut du Saint Siège la notification
[51]
de se retirer de La Croix, il se soumit humblement et sans
récrimination. Il n’est pas exagéré de dire que son obéissance
[52]
fut héroïque. Vieux lutteur, il rendait les armes en pleine
bataille.Il paya ses faiblesses d’un double exil qu’il supporta avec courage. Poursuivi par la justice française, il erra dans la dispersion
assomptionniste, Louvain, Rome, le Luxembourg, même s’il garda jusqu’au bout une chambre de bonne à l’avenue Rapp, domicile
souvent fouillé par la police, pendant ses absences. Deuxième exil, lui qui aimait prendre l’évènement en première page, qui aimait la polémique, qui avait un tempérament de lutteur, il en était réduit à tartiner de la spiritualité.
Il mourut le jour de ses 80 ans, pauvre comme un moine, dans son ermitage. Ses restes reposent au cimetière parisien de Montparnasse, tombe Bailly.
[1] Biographies :
[2]
J’ai trouvé une citation d’un journal radical de l’époque Le Petit Bleu de Paris, malheureusement sans trouver les références : « Ce sont des hommes de haine. Leur costume est austère jusqu’à la férocité. Ils ont sur les reins la lanière de saint Dominique, et dans le dos, la cagoule terminée en pointe des confesseurs de Philippe II. Toutefois, malgré leur mauvaise tenue, leurs joues creuses et leur barbe hirsute, les Augustins de la Rue François 1er ont rajeuni l’Inquisition ».
[3]
Bibliographie détaillée : Cahiers du Bicentenaire n° 7, pages 73-74.
[4] Bernard Bailly, en plus des Œuvres de Mer, a pris la direction du Cosmos.
[5] Définition du Larousse, ‘vieux et familier’ : se dit du dernier-né d’une famille, du dernier reçu à un concours. Le terme vient littéralement de ‘cul’. Le benjamin est effectivement celui qui tire et ferme la porte du c…
[6] Bailly père a été directeur de l’Univers de 1837 à 1844, jusqu’à l’arrivée de Louis Veuillot.
[7] JPPM, Anthologie alzonienne, t. I, Bayard, pages 157-160 (chap. 30).
[8] Lettres du Père Bailly, cdrom « Banque de données de l’Assomption ». Thesaurus 23 avril 2002.
[9] Lettres du P. d’Alzon, t.VI, p. 349.
[10] A Mayence en 1871, Bailly y a vécu en étroite proximité avec Mgr Ketteler (1811-1877), le grand apôtre social.
[11] Le Père d’Alzon a été le fondateur de La Croix, revue mensuelle, en 1880. Les Père Picard et Bailly, les fondateurs de La Croix, journal quotidien, en juin 1883.
[12] On peut considérer le Père Bailly comme le fondateur du Pèlerin, quand cette publication est devenue en 1877 un magazine populaire. Tirage du Pèlerin en 1886 : 46 mille ; en 1891 : 68 mille ; en 1900 : 196 mille ; en 1913 : 455 mille (Il passe en couleurs en 1896). On peut aussi le considérer comme le fondateur avec le Père Picard, de la Maison de la Bonne Presse en 1889.
[13] Quelques noms de la Bonne Presse :
Emile Petithenry (1855-1912), premier gérant des premières publications de la Bonne Presse, Gabriel Strous (+ 1942), secrétaire du Père Bailly dès 1880, ensuite secrétaire de la rédaction de La Croix. M. François Hervagault, gérant de La Croix depuis 1880. Léon Berteaux (1867-1938), directeur de l’imprimerie. M. Henri Pétel, entré en 1886, administrateur de la Bonne Presse.
[14]
Michel LAGREE, dans La bénédiction de Prométhée. Religion et technologie (avec un avant-propos de Jean Delumeau) Fayard, 1999, étudie dans l’espace francophone, les multiples interactions de la technique et du sacré, pour les années 1830-1860. Nous trouvons donc la période de la fondation et des premières réalisations de la BP, en particulier au chapitre VII, Information et communication : les techniques d’expression.
[15]
La dénomination « Maison de la Bonne Presse » est apparue pour la 1ère fois en 1899. On disait au départ « les bureaux du Pèlerin ». Dans le livret La Maison de la Bonne Presse et l’œuvre de La Croix, Paris, 1905, p. 4, on s’explique sur la raison du choix de ce nom : « Si cette œuvre de presse catholique a été appelée « Maison de la Bonne Presse », on comprend aisément que ce titre indiquait non la pensée de s’arroger un monopole qui était certainement bien loin de l’esprit qui a présidé à sa fondation, mais simplement l’intention de grouper dans une œuvre commune un ensemble de journaux, de publications, de livres, d’écrits de toute nature, capables de servir à l’apostolat catholique.
Il existe, grâce à Dieu, bien d’autres excellentes maisons d’édition publiant de bons journaux, de bons livres et de bonnes publications. »
[16] Quand on lit le courrier de Bailly, on est surpris par son style télégraphique, et surtout, on voit combien ses lettres sont émaillées de soucis, de préoccupations pour ses revues.
Le 27 avril 1894, il écrit au supérieur de la communauté de Jérusalem, le P. Germer-Durand : « Le salon du Champ de Mars contient 270 tableaux et beaucoup de croquis d’un peintre M. J. Tissot qui a habité Jérusalem et qui a représenté toute la vie de NSJC, avec les costumes et les sites de Palestine. C’est saisissant de vérité…N’avez-vous pas connu cet artiste à Jérusalem ? Je voudrais bien pouvoir l’aborder pour nos images ». Le 15 juin 1894, il le tance de remuer ses religieux qui lui ont promis un article, et surtout des photos, des illustrations… Le 27 octobre, il s’impatiente « Où en sont les fouilles de Sion ? Des photographies, s’il y en a ? C’est ça qui exciterait à partir ».
[17] Le peintre, auteur des tableaux, est un certain M. Philippe Faure de Saliges, qui céda d’ailleurs tous ses droits d’auteur à la Bonne Presse.
[18] Isabelle SAINT MARTIN Voir, savoir, croire. Catéchismes et pédagogie par l’image au XIXe siècle Collection Histoire culturelle de l’Europe. Sous la direction de Paul Gerbod et Françoise Mélonio. Editions Honoré Champion, Paris
[19] Le Pèlerin, 3 septembre 1887, n°558, p.528
[20] Isabelle Saint Martin, pp. 164-165
[21]
L’immense stock de vues sur plaques de verres de la Maison de la Bonne Presse est en dépôt au noviciat de Juvisy. Il contient environ quarante mille vues (reproductions artistiques ou photographies, sur différents sujets) dont environ dix mille ont été tirées sur papier.
[22] Le Pèlerin, 3 septembre 1887, n°558, p. 528
[23] Lettre du Père d’Alzon à Picard, 9 décembre 1879 : t. XIII, p. 229.
[24] Lettre du Père Picard à Bailly, 24 janvier 1897
[25] Sorlin, p. 56
[26] « Conservatisme » Editorial de La Croix du 24 janvier 1888
[27] « Le bon signe » Editorial de La Croix du 13 mars 1888
[28] La Croix du 27-28 novembre 1932
[29] Yves Poncelet a écrit une thèse sur lui : Pierre l’Ermite (1863-1959), une figure de l’apologétique contemporaine.
[30]
Cité par Y. Poncelet, Colloque de La Croix, p. 253
[31] COISSAC Georges Michel, La théorie et la pratique des projections, BP 1906, 699 p. COISSAC Georges-Michel, Manuel pratique du conférencier-projectionniste, BP. Coissac Georges Michel, Histoire du cinématographe des origines à nos jours. Paris : Cinéopse-Gauthier Villars, 1925. Coissac Georges Michel, Le Cinématographe et l’Enseignement, « Nouveau guide pratique ». Paris : Cinéopse, 1926. Coissac Georges Michel, Les Coulisses du cinéma. Paris : éditions Pittoresques, 1929. Coissac Georges Michel, L’Évolution du cinématographe et la réalisation de quelques grands films. Paris, 1931.
[32] La première séance publique du cinématographe Lumière au Grand Café de Paris eut lieu le 28 décembre 1895.
[33] D’après un article de Charles MONSCH, La Bonne Presse et l’audiovisuel, ATLP, N° 55, 7 avril 1988, et de différentes notes qu’il a déposées aux Archives AA, 79 avenue Denfert-Rochereau, 75014 Paris.
[34] Charles Monsch, supra : « Sous leur direction, notamment celle de la Sœur Angela Largeteau dans les années 1920 et 1930, une vingtaine de jeunes femmes, sélectionnées pour leur habileté et leur goût artistique, y coloriaient au pinceau des séries de photos. Plusieurs de ces séries ont eu un grand succès commercial, surtout l’œuvre de Fra Angelico et les illustrations de la Bible de Schnorr. L’atelier fonctionna jusqu’en 1950 ».
[35] Article signé « Le Même ».
[36] Renseignements donnés par Charles Monsch, supra.
[37]
Au Courrier Français, à L’Eclipse à la Parodie d’André Gil, qui fut son maître, au Monde comique, à La Surprise, à La Scie, à Frou frou, au Journal amusant et à L’Image.
[38] Pèlerin, N° 2418 du dimanche 29 juillet 1923. Article « Le P. Bailly et Lemot ».
[39]
Même article : « Dans un croquis de 1896, Lemot se représentait cinquante ans plus tard à la porte du paradis caché derrière le P. Bailly.
– Mon bon saint Pierre, dit le moine, c'est moi le P. Bailly, indiquez-moi donc ma petite place, que je puisse enfin me reposer...
– Vous reposer ? Vous n'y pensez pas ! Il y a assez longtemps que nous vous attendons pour nous faire notre Petite Gazette du Paradis.
– Illustrée alors !... J'ai amené mon dessinateur...
Et il montrait Lemot. »
[40] L’antisémitisme du Père Bailly a surtout été d’ordre théologique, mais aussi, dans une moindre proportion, d’ordre social. Par exemple, il déniait aux Juifs la capacité d’exercer des activités artisanales, encore moins des activités agricoles, mais seulement commerciales. Il exagérait l’importance de l’influence juive dans la banque et dans la presse. Lui, le pèlerin de Terre Sainte, a été le témoin là-bas des premiers pionniers juifs qui ont travaillé la terre d’Israël… un témoin muet.
[41] Pierre SORLIN, La Croix et les Juifs. Contribution à l’histoire de l’antisémitisme contemporain, Grasset, 1967
[42] Décret sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes « Nostra aetate », N°4 « …Le Saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel…En outre, l’Eglise déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigés contre les Juifs ».
[43]
Michel Kubler, La Croix du 12-01-1998 « Nos frères aînés » Oui, nous avons écrit cela. De Dreyfus : « C'était l'ennemi juif trahissant la France. » De Zola défendant l'innocent : « Etripez-le ! » Des juifs : « Contre le Christ qui les a maudits, et dont ils demeurent les ennemis farouches, ils voudraient pouvoir soulever toutes choses : leur haine va jusqu'au délire. » Ainsi écrivait-on, il y a cent ans, dans La Croix. Il faut s'en souvenir. Il nous faut nous en repentir. Les hommes qui signèrent ces lignes mortifères sont nos grands frères. Assomptionnistes ou laïcs, les rédacteurs de La Croix eurent en ce temps-là une attitude que rien _ ni l'antisémitisme général, parfois plus excessif encore, des milieux catholiques, ni l'anticléricalisme odieux d'en face _ ne saurait excuser. Ils voulaient sauver Rome et la France ? Ils n'ont fait que salir le Christ qu'ils pensaient servir. En criant « A bas les juifs ! », en se proclamant « le journal le plus antijuif de France », notre quotidien ne voyait pas qu'il trahissait le crucifix arboré alors si fièrement en première page.[…]
[44] Chapitre général des Augustins de l’Assomption, Rome 2-21 mai 1999, Passionnés de Dieu pour un siècle nouveau, N° 73 « Le Chapitre demande aux religieux assomptionnistes de profiter du Jubilé de l’an 2000 pour purifier leur mémoire marquée à un moment donné par un antisémitisme virulent, et pour donner aux frères aînés (les Juifs) la place qui leur revient ».
[45] La quatrième page de couverture du livre de Sorlin résume ces raisons :
« Cette France que nous avons devant nous, cette France qui nous arrache nos larmes, c’est la France enjuivée ». Ainsi commençait un article intitulé « A l’école du Juif » paru en 1887 dans le plus populaire des journaux catholiques de l’époque La Croix. Fondée par les Assomptionnistes en 1883, La Croix, de même que Le Pèlerin créé dix ans plus tôt, a répandu l’antisémitisme dans la France chrétienne jusqu’en 1900, date à laquelle les Assomptionnistes durent quitter le pays. Son rédacteur en chef, ses rédacteurs n’étaient ni des théologiens, ni des doctrinaires. Ils exprimaient le sentiment antisémite de leur énorme public : ouvriers du Nord opprimés par le capital, paysans pris de crainte devant l’usurier, petits commerçants menacés par les grands magasins, rentiers affolés par la Bourse. A ce sentiment collectif nourri par le krach de l’Union Générale, le scandale de Panama, des prêtres soucieux de défendre la France chrétienne traditionnelle contre le monde moderne athée, donnèrent une résonnance et une justification religieuse.
On leur reprochera à jamais d’avoir contribué à transformer la méfiance à l’égard des Juifs en haine. Mais furent-ils seuls coupables ? Ils ne furent publiquement désavoués ni par la hiérarchie catholique française, ni par le pape Léon XIII. Et aujourd’hui encore, beaucoup de chrétiens – et d’athées – accueilleraient volontiers les leçons du Père Bailly. C’est à un examen de conscience impitoyable que Pierre Sorlin invite tous les hommes d’aujourd’hui.
[46] Mijo BECCARIA, Le mystère de l’élaboration de la pensée de Bayard Presse, Etude dactylographiée pour l’Université Bayard du 1er mars 1994.
[47] La Croix, samedi 5, dimanche 6 décembre 2009, p. 24, L’humeur des jours, « Loup, y es-tu ? ».
[48] Lettre reproduite dans le dossier d’ATLP, N° 125, p. 22-27, et N° 126, p. 14-16, Année 1996, J.P. Périer-Muzet : « Un terrible malentendu : Correspondance Mère Franck-Picard sur fond d’antisémitisme ».
[49] Communauté des Oblates de la Bonne Presse.
[50] On note l’imparfait !
[51] Pages d’archives, Troisième série, N°7, octobre 1965 Les origines et les grandes étapes du journal La Croix, p.531
Note pour le Supérieur général, 7 mars 1900 « Le Cardinal Préfet ( Gotti ) de la S. Congrégation des Evêques et des Réguliers, par ordre de Sa Sainteté le Pape Léon XIII a notifié ce qui suit au RP Emmanuel Bailly, Procureur Général des Assomptionnistes :
[ ….] Le Saint Père voulait que pour les œuvres de publication, ils se contentent de répandre les vérités religieuses, les idées chrétiennes, les bons principes, qu’ils ne devaient pas se mêler aux luttes politiques, qu’il ne convenait pas à un Institut religieux de se présenter comme identifié avec un journal politique et batailleur contre le gouvernement ; que la Congrégation ne devait pas se compromettre dans les luttes électorales et ne devait pas se mêler dans la direction de tel ou tel groupe ou Comité politique ou électoral, qu’elle devait éviter les attaques personnelles contre les gouvernants, les autorités et les candidats aux élections, parce que tout cela n’est pas le but d’une Congrégation religieuse.
Le Saint Père n’impose pas la suppression de La Croix ; mais il veut qu’il y ait une transformation ; que sa rédaction devienne laïque et séculière, ne s’identifie pas avec la Congrégation ; que la direction du journal ne soit pas la même que celle de l’Institut ; que les religieux ne se rendent pas responsables, aux yeux du gouvernement et de la loi, des luttes violentes du journal, ou de n’importe quelle autre publication […].
[52]
Pages d’archives, Idem, p. 533
Adieux à La Croix : « La décision pontificale, avec la note annexe, ne parvint à Paris qu’avec le courrier du 17 mars. A peine connue, les religieux rédacteurs au journal quotidien, dans un acte de soumission unanime, rendirent les armes et quittèrent La Croix en pleine bataille. Le P Vincent de Paul Bailly, l’âme du journal, héroïque dans son humilité et son obéissance, accepta de briser sa plume, sans prononcer une parole de récrimination ou d’amertume. Il alla dans la salle de rédaction, s’agenouilla un long moment à sa place de la table de travail où il présidait depuis 17 ans à la confection du journal et, après avoir offert à Dieu son sacrifice, se retira tout en larmes et ne remit plus jamais les pieds dans cette salle ».