Conférence : Les Assomptionnistes dans l’histoire des Ordres religieux

Conférence de Sophie HASQUENOPH, maître de conférences à l'Université de Lille 3
20 janvier 2011 - Nîmes

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Sommaire

I – Une Congrégation séculière dans la tradition tridentine

  1. Une Congrégation religieuse et non un Ordre religieux
  2. Les Congrégations des temps modernes
  3. Des religieux séculiers en mission

II – L’adaptation au 19 ème siècle : lire et interpréter la modernité des temps

  1. Une Congrégation cléricale : l’apostolat doctrinal
  2. Une Congrégation séculière : l’apostolat social
  3. Une Congrégation missionnaire : l’apostolat œcuménique

Conclusion : filiation tridentine et augustinienne

Mesdames, Messieurs,

Bonsoir. Il me revient donc d’inaugurer ce cycle de conférences du jeudi sur l’histoire et la spiritualité des Assomptionnistes et je tiens à remercier dès à présent les organisateurs pour leur invitation, ainsi que vous-mêmes pour votre présence de ce soir.

Alors, pour bien démarrer ce cycle, il m’a paru évidemment important et même nécessaire de vous permettre de comprendre ce qui fait l’identité de cette famille religieuse assomptionniste, de la comparer ainsi aux autres familles et par là-même de souligner son originalité, originalité qui a conditionné sa naissance au 19 ème siècle et son évolution jusqu’à nos jours. Car vous vous en doutez sans doute, une famille religieuse, quelle qu’elle soit, ne naît par hasard à telle époque, à tel moment, à tel tournant de l’histoire sans lien direct avec ceux-ci. Si je prends un exemple bien connu, celui des Ordres militaires créés au Moyen Âge, il est évident qu’ils l’ont été dans le contexte particulier des croisades. Il est évident aussi que les 4 Ordres mendiants fondés un petit peu plus tard au 13 ème siècle, dans et pour la ville, l’ont été quant à eux, à l’heure de la première grande croissance urbaine européenne. Ainsi, toute nouvelle famille religieuse forge son identité d’abord par rapport à l’histoire, c’est-à-dire par rapport à l’événementiel et aux besoins exprimés de la population à un moment précis de l’histoire. Qu’en est-il donc des Assomptionnistes ?

En outre, il ne faut pas oublier que ce lien des religieux avec l’Histoire (avec un grand H) s’inscrit aussi souvent dans une tradition, reprise et modernisée certes, mais néanmoins dans une tradition, une continuité religieuse qui permet à telle famille religieuse nouvelle d’avoir ce que l’on appelle une filiation. Car la nouveauté ne veut pas dire forcément création à partir de rien et par là-même rupture avec le passé, création ex nihilo comme l’on dit encore. Je songe par exemple aux frères Capucins, nés en Italie en 1528 mais qui s’inscrivent dans une double tradition, filiation médiévale, à la fois franciscaine et erémitique. De fait, les Capucins représentent une branche nouvelle des Franciscains à l’époque moderne. Cette filiation d’une famille religieuse n’est d’ailleurs pas forcément et toujours insitutionnelle ; elle ne peut être que spirituelle. De toute façon, cette question de la tradition, de la filiation, il va falloir nous la poser au sujet des Assomptionnistes, au même titre que celui de la nouveauté et de la modernité, question qui nous permettra également de mieux situer cette nouvelle famille religieuse par rapport aux autres familles existantes, ces dernières étant de plus en plus nombreuses au fil du temps.

Car il est un fait, au 19 ème siècle, à l’heure où le père d’Alzon crée les Assomptionnistes, le nombre de familles religieuses est considérable en France et dans le monde : familles masculines et féminines, contemplatives et apostoliques, anciennes et nouvelles. Alors comment les distinguer, les différencier ? Comment les situer les unes par rapport aux autres ? Comment s’y retrouver dans ce monde complexe des religieux ? Un vieux diction dit que « Seul le saint Esprit s’y retrouve » ! C’est donc pour nous une gageure que de tenter de nous y retrouver aussi mais nous allons néanmoins essayer de le faire humblement.

Et pour cela, je présenterai mon propos en deux temps, en deux grandes parties (si vous le voulez bien). Tout d’abord, j’évoquerai le statut de Congrégation séculière qui est celui des Assomptionnistes, dans la fidélité, la filiation au modèle tridentin. Autrement dit, j’expliquerai ce qu’est une Congrégation religieuse distincte d’un Ordre religieux et en quoi ce modèle là s’inscrit dans la dynamique du concile de Trente du 16 ème siècle. Puis, dans une seconde partie, je parlerai de l’adaptation de la famille assomptionniste à la réalité et modernité du 19 ème siècle, comme l’expriment également d’autres familles religeuses nouvelles de l’après Révolution française, seconde partie que j’ai appelé « lire et interpréter la modernité des temps ».

Nous retrouverons ainsi ce que j’ai évoqué, dans cette longue introduction, la thématique de la filiation et de l’adaptation à l’Histoire.

I - Une Congrégation séculière dans la filiation tridentine

Premier point donc, ce que j’ai appelé : une Congrégation séculière dans la filiation tridentine.

Et tout d’abord :

1 – Une Congrégation religieuse et non un Ordre religieux

En effet, il est évident lorsque l’on ouvre un dictionnaire, une encyclopédique ou tout ouvrage de référence en matière religieuse, on nous dit que les Assomptionnistes constituent une Congrégation ; une Congrégation et non un Ordre religieux. La différence est importante, essentielle même car, au-delà de l’usage des mots (pas toujours bien maîtrisé), c’est un statut particulier que celui de Congrégation et qui rattache celle-ci très précisément à l’époque moderne, à cette époque qui va grosso modo du 16 ème au 18 ème siècle. De fait, au Moyen Âge, on parle d’Ordres religieux mais non de Congrégations ! Si l’ont fait très rapidement ensemble un tour d’horizon des familles religieuses fondées au Moyen Âge, nous avons les Ordres monastiques (Bénédictins, Cisterciens), les Ordres érémitiques (Chartreux), les Ordres militaires (Templiers, Teutoniques, …), les Ordres moins connus de rachat des captifs (Trinitaires, Mercédaires), les Ordres de chanoines (Victorins, Prémontrés, …), les Ordres mendiants enfin (Dominicains, Franciscains, Carmes et Augustins). Toutes ces familles, au-delà de leurs différences, toutes sont appelées Ordres parce qu’elles partagent un certain nombre de points communs : et je vous énumère rapidement ce qui fait la caractéristique des Ordres : la prononciation de vœux solennels à vie, définitifs et publics ; l’application d’une Règle de vie (d’où le nom de réguliers) ; une vie commune, cénobitique (plus limitée chez les Chartreux mais néanmoins existante), enfin une dépendance vis-à-vis de la Papauté, prédominante par rapport à la soumission au roi, ce que l’on appelle l’exemption. L’identité donc d’un Ordre religieux est très précise, bien définie et sans confusion possible. Et je rajouterai que le dernier Ordre religieux masculin créé, n’est autre que celui des Jésuites, plus tardif car fondé non au Moyen Age mais à l’époque moderne, de facto en 1534 à Paris puis de jure en 1540, date de sa reconnaissance officielle par Rome. Cette dernière création, même si elle est quelque peu ambiguë, est néanmoins juridiquement celle d’un Ordre : le dernier Ordre créé dans la tradition, la filiation médiévale. Alors c’est vrai, l’Ordre des Jésuites peut paraître quelque peu anachronique/autres, dépassé dans la mesure où les Temps modernes voient la naissance et le développement d’une nouvelle forme de vie religieuse, originale et distincte des Ordres, qui est celle des Congrégations, celle qui va nous intéresser dès à présent.

Mais pour conclure sur ce premier point, il est très clair, les Assomptionnistes, pour en revenir à eux, ne s’incrivent pas dans la tradition médiévale des Ordres religieux et se distinguent très clairement des réguliers, qu’ils soient moines, frères mendiants, chanoines réguliers, etc… en un mot de tous ceux que l’on appelle membres des Ordres anciens.

 2 – Les Congrégations des Temps modernes

 Si les Assomptionnistes ne se rattachent pas institutionnellement aux Ordres religieux nés au Moyen Âge, c’est qu’ils se rattachent à une nouveauté des Temps modernes : autrement dit aux Congrégations, nées dans le contexte de la Réforme catholique tridentine, tout comme d’ailleurs les Sociétés de vie apostolique du 17 ème siècle. Il me faut donc brièvement rappeler le contexte préludant à la naissance de ces nouvelles formules de vie religieuse, pour comprendre leur spécificité. Le contexte, différent bien sûr du Moyen Âge, est celui d’une époque marquée, pour l’Eglise catholique, par 3 grandes inquiétudes (on verra tout à l’heure si on les retrouve au 19 ème siècle chez le p. d’Alzon), à savoir : à partir de la première moitié du 16 ème siècle, la naissance et la diffusion des protestantismes en Europe (luthérianisme, calvinisme, anglicanisme, presbytérianisme en Ecosse) ; 2 èmement la crise interne de l’Eglise catholique, dès la fin du Moyen Âge, dénoncée par de nombreux hommes de lettres contemporains tels, pour n’en prendre que quelques uns, Rabelais, Marguerite de Navarre ou Erasme ; 3 èmement, 3 ème inquiétude la dureté des temps, la misère dont souffre une partie importante de la population. C’est en effet une période marquée par ce que l’on appelle les « 3 fléaux d’Ancien Régime », à savoir, la guerre, civile ou extérieure, partout présente, les épidémies, notamment de peste et les terribles crises alimentaires, disettes et surtout famines, qui font des ravages dans la population, surtout à l’âge du « petit âge glaciaire » (refroidissement climatique). On a donc là, en matière de contexte, trois bonnes et grandes raisons, d’abord pour réfléchir sur la place, le rôle de l’Eglise face à cette réalité pour proposer peut-être concrètement de nouvelles formes de vie religieuse, plus adaptées à la réalité des temps présents. C’est ainsi que les cardinaux réunis entre 1545 et 1563 en Italie – le fameux concile de Trente – prennent acte de la situation. Ils expriment en conséquence leur volonté de reprendre en main les fidèles et le clergé, certains et de plus en plus nombreux, séduits par le protestantisme, d’autres éloignées dans leur vie quotidienne des valeurs et des vertus catholiques, les autres enfin victimes de la misère des temps (les trois situations se regroupant parfois). Pour cela, ils sont et se disent prêts – non sans rétiscence certes au départ car tout ce qui est nouveau fait peur -, à miser, à s’appuyer sur la nouveauté que représentent les Congrégations religieuses, ainsi que les Sociétés de vie apotolique. C’est une sorte de pari, de gageure pour l’Eglise catholique : mais si l’on veut venir à bout ou du moins réduire ces trois inquiétudes, il faut agir avec efficacité, avec perspicacité et surtout utiliser des moyens modernes, adaptés aux nouveaux combats des temps. Or, les Ordres religieux anciens du Moyen Âge, ceux évoqués tout à l’heure, sont eux-mêmes souvent en crise. C’est par conséquent en dehors d’eux – même s’ils continuent à exister et à se relever pour la plupart - qu’il faut chercher un outil de reconquête et de sécurisation catholique : les Congrégations et les Sociétés de Vie apostolique seront cet outil premier. C’est donc – et l’on peut le dire dès à présent – dans cette filiation-là que s’inscrit la famille Assomptionniste. Nous le verrons mieux tout à l’heure.

3 – Des religieux séculiers en mission

 Mais quelles sont ces Congrégations et Instituts nouveaux et qu’ont-ils de particulier, de spécifique, qui les distinguent des Ordres médiévaux anciens ? Tout d’abord, ils regroupent des religieux et religieuses séculiers et non réguliers. La différence est capitale. Ils sont et seront de fait davantage dans le monde que les réguliers, davantage engagés au service des fidèles, qui ont besoin d’eux. Ainsi, ils suivent d’abord un Règlement. Ils prononcent des vœux simples et non solennels, temporaires ou perpétuels ; les Sociétés de vie apostolique n’en prononcent d’ailleurs même pas. Ils partagent une vie communautaire plus souple (sans clôture pour les femmes). Et enfin, ils ne dépendent pas directement du Pape mais du pouvoir en place (pas d’exemption), ce qui d’ailleurs n’est pas sans les fragiliser. Bref, ces hommes et ces femmes, par ce mode de vie nouveau, sont davantage disponibles pour œuvrer dans le domaine social et lutter contre la misère, pour former et encadrer les fidèles de toute sorte, séduits par d’autres façons de croire ou de mal croire. On les voit ainsi s’investir avec énergie dans le domaine de l’enseignement, des missions, des œuvres de charité divers (soins médicaux, lutte contre la famine, recueil des enfants abandonnés, etc ..). Ces religieux et religieuses d’un nouveau temps sont sur tous les terrains d’apostolat et de misère (vivant même une diversité d’apostolat au sein d’une même famille), traduisant avec force ce que l’on appelle l’Eglise incarnée et développant une spiritualité humaniste et christocentrique. On est loin par exemple de la quête de perfection individuelle et prioritaire des Ordres monastiques et de leur spiritualité davantage théocentrique ; on est loin de l’intellectualisme des Dominicains ; on est loin de la vie cloîtrée des moines. J’aime bien dire que les séculiers sont des religieux tout terrain (des RTT !!), pleinement engagés dans la société, toujours en mission à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, comme par exemple sur les terres nouvelles de colonisation que sont l’Amérique, l’Asie, les îles, en lien avec les Grandes Découvertes et le grand développement du commerce maritime aux 16-18 ème siècles.

Or, parmi ces missionnaires tout terrain, deux catégories sociales en particulier sont à pied d’œuvre dans ce combat, sont en quelque sorte en première ligne : les prêtres et les femmes. Les premiers en effet, à l’heure où le message tridentin s’efforce de réhabiliter le prêtre, son statut et sa spiritualité, les prêtres donc voient s’ouvrir à eux de nouvelles formes de vie religieuses possibles, à savoir les Congrégations spécifiquement cléricales (comme les Montfortains créés au tout début du 18 ème siècle par le vendéen Grignon de Montfort) mais aussi des Sociétés de vie apostolique cléricales au 17 ème siècle (Lazaristes, Eudistes, Sulpiciens). Les unes et les autres familles, formules, contribuent ainsi, par leur action, à cléricaliser la société, autrement dit à encadrer les fidèles dans toute leur vie, non seulement spirituelle mais aussi (et c’est là la nouveauté) dans leur vie sociale. Ils insistent en parallèle sur le dogme, menacé par les protestants et sont l’expression même de ce qui fait le catholicisme : la foi et les œuvres. Les prêtres sont de fait partout présent, ils sont à côté des fidèles et pas seulement le dimanche à la messe, pour l’office ; ils sont directeurs de conscience, enseignants, etc, devenant des personnages clés dans la société moderne. Les femmes, quant à elles, sont de plus en plus nombreuses à s’investir dans les Congrégations séculières (comme les Dames de Saint-Maur, et les Filles de …) ou dans des Compagnies féminines laïques (comme les Filles de la Charité). D’autres femmes préfèrent agir individuellement, comme les Dames de la Charité, créant en ville des écoles de charité en lien direct avec les paroisses. Les unes et les autres en tout cas, comme les prêtres, sont partout présentes dans la société, aident et accompagnent les prêtres dans leur apostolat quotidien. On assiste ainsi quelque peu à une féminisation de l’Eglise catholique.

En résumé, je dirais pour clore cette première partie, que l’esprit tridentin de l’époque moderne façonne des familles religieuses et des individus axées sur l’apostolat, des hommes et des femmes menant tout à la fois une existence de contemplation et d’action, foncièrement attachés au dogme car celui-ci est attaqué, menacé, des hommes et des femmes chrétiens mettant enfin à l’honneur les prêtres et les femmes, dans une diversité d’apostolat vécue au quotidien. On le voit, on l’entend, les uns et les autres vivent un apostolat tout à la fois doctrinal, social et missionnaire, s’attachant à faire de l’Eglise une institution visible, démonstrative même, une « Eglise spectacle » (terme fort, utilisé par l’historien Joël Cornette au sujet de l’Etat), une Eglise qui montre et démontre par là-même sa puissance (pélerinages, art baroque, processions, …). Or, cet esprit tridentin, qui permet la création et l’épanouissement, entre autre, des Congrégations religieuses, séculières et cléricales, cet esprit tridentin n’est pas mort au 19 ème siècle. La Congrégation des Assomptionnistes, que l’on peut finalement rapprocher de celle des Montfortains, le prouve. C’est dans cette continuité, cette filiation qu’elle s’inscrit assurément, au-delà de la Révolution française, qui bouleverse la vie religieuse des Français. Mais la Congrégation séculière et cléricale qu’est la famille des Assomptionnistes sait en tout cas, par la voix de son fondateur, Emmanuel d’Alzon, « lire et interpréter la modernité des temps », pour mieux s’adaper à la société et à la France du 19 ème siècle. C’est ce que nous allons voir dès à présent.


II – L’adaptation au 19 ème siècle : lire et interpréter la modernité des temps

Vous le savez tous, la Révolution française, qui a duré 10 ans (1789-1799) a profondément perturbé l’Eglise catholique française. Mais à l’aube du 19 ème siècle, une nouvelle dynamique spirituelle apparaît, accompagnée d’une volonté de reconquête de la société française, qui n’a finalement pas adhéré aux nouveaux cultes révolutionnaires proposés : Culte de la raison, de l’Etre suprême, … ni à une culture totalement déchristianisée, malgré la Terreur et la déchristianisation de l’an II.

Mais si le 19 ème siècle voit peu à peu la renaissance des Ordres religieux, ceux de l’avant Révolution (Jésuites en 1814, Bénédictins en 1837, Dominicains en 1843…), il se pose comme au 16 ème siècle la question de l’adaptation aux temps nouveaux. Il y a bien, surtout dans la première moitié du 19 ème siècle, certains hommes qui rêvent de la reconstitution à l’identique d’une chrétienté médiévale, rêve entretenu par les écrivains romantiques comme Chateaubriand, auteur du célèbre « Génie du christianisme » en 1802 ou par des utopistes comme le jeune comte de Montalembert, qui appelle de ses vœux « son cher Moyen Âge » ! (comme il dit) Mais bien vite, cette nostalgie romantique et anachronique laisse place à d’autres défis, ceux visant à créer du neuf en s’inscrivant dans la filiation tridentine des Temps modernes, tout en adaptant son apostolat aux nouveaux dangers du 19 ème siècle. Les Assomptionnistes du père d’Alzon seront de ceux-là ; leur apostolat adoptera finalement les trois axes du concile de Trente : apostolat doctrinal, social et missionnaire, mais avec des spécificités propres, qui les distingeront des autres familles religieuses.

1 – Une Congrégation cléricale : un apostolat doctrinal

La Congrégation assomptionniste, fondée officiellement en 1850 par Emmanuel d’Alzon, est une Congrégation cléricale, au même titre que les Montfortains du 18 ème siècle. Elle regroupe avant tout au départ des prêtres, ayant pour tâche naturelle et statutaire de défendre le dogme, de diffuser la doctrine. Les trois fonctions du prêtres ne sont-elles pas : d’enseigner le dogme, de célébrer les offices et de distribuer les sacrements ? Ces trois fonctions sont réaffirmées au début du 19 ème siècle et (dé)montrées avec force par l’Eglise catholique, à l’heure où l’idéal des révolutionnaires n’est pas mort et gagne même du terrain dans la société française. La France vient en effet de subir trois révolutions : la grande RF, qui a duré 10 ans, la révolution de juillet 1830, très anticléricale et qui s’est polarisée sur les Jésuites, dénoncés comme « ennemis du peuple » ; et enfin la révolution de 1848, moins violente toutefois contre l’Eglise (on voit même des religieuses comme les Filles de la Charité et Rosalie Rendu sur les barricades, pour venir en aide aux blessés !). Cela étant dit, les Jésuites sont très déconsidérés, victimes d’un anti-jésuitisme latent tout au long du 19 ème siècle (comme au 18 ème d’ailleurs), alimenté par la littérature d’Eugène Sue, de Béranger, Michelet, etc… Pas question donc pour quelqu’un comme Emmanuel d’Alzon, de mobiliser sa foi religieuse derrière les Jésuites, considérés comme trop laxistes sur le plan moral et ayant peu d’esprit communautaire !

En outre, si la Révolution de 1848 a été assurément moins violente vis-à-vis de l’Eglise catholique, elle a laissé des traces et pour un certain nombre de militants révolutionnaires et républicains, elle associe naturellement d’un côté monarchie et Eglise, de l’autre république et anticléricalisme. Une peinture est, à ce titre, très parlante ; il s’agit de la toile de Gustave Courbet, que vous connaissez tous et qui date de 1849 (à la veille de la fondation du p. d’Alzon) : « L’enterrement à Ornans ». Car derrière finalement une scène très banale (un enterrement de village), c’est la République de 1848 que l’on enterre (avec le grand-père républicain de Courbet). Et qui dit République, sous-entend pour beaucoup de croyants l’esprit de la Révolution : l’individualisme, la critique de de la famille, de la religion, de la spiritualité, etc, … Pour un certain nombre de catholiques, il est donc important, urgent même de lutter contre cela, avant qu’il ne soit trop tard, autrement dit de renforcer l’encadrement clérical de la société, comme à l’heure de la réforme tridentine. Il faut, en d’autres termes, réhabiliter les prêtres, défendre l’action des prêtres et se mobiliser pour la formation religieuse et morale des jeunes générations, en profitant notamment de la loi Falloux de 1850 sur la liberté de l’enseignement. Il faut revenir au catholicisme intégral de l’époque tridentine. Le tableau de Gustave Courbet souligne bien en 1849 le dilemme historique qu’est celui de l’avenir de la France : une société républicaine athée ou une société chrétienne, uen démocratie christianisée avec des prêtres totalement à son service. Pour E. d’Alzon, c’est très clair : c’est la deuxième société qu’il veut et pour laquelle il est prêt à s’engager. D’ailleurs n’enseigne-t-il pas dans un établissement scolaire à Nîmes et ne sent-il pas le danger persistant pour la nouvelle génération ? C’est clair, la République enterrée dans le tableau de Gustave Courbet, est-elle finalement si définitivement que cela enterrée ? Rien n’est moins sûr ; les temps évoulent. E. D’Alzon est-il le seul à être inquiet ? Assurément non. Les Jésuites, ainsi que les Dominicains du père Lacordaire partagent cette crainte de la déchristianisation et se mobilisent dans ce sens. C’est pourquoi, ils vont s’investir avec passion pour défendre le dogme et l’éducation des jeunes (par le biais du Tiers-Ordre enseignant pour les Dominicains créé en 1842). Mais si les premiers, les Jésuites restent victimes d’une image négative, les seconds restent trop intellectuels et minimisent quelque peu ce que la Révolution de 1848 a bien montré : à savoir l’importance grandissante d’une société ouvrière. Pour E. d’Alzon, l’apostolat doctrinal doit par conséquent être absolument accompagné d’un véritable apostolat social. En cela, il se distingue des Jésuites et des Dominicains.

2 – Une congrégation séculière : un apostolat social

Car si 1849 est l’année du tableau de Courbet, 1848 est l’année ou Marx et Engels publient le « Manifeste du Parti communiste ». Le développement du monde ouvrier est de fait une réalité, que l’Eglise ne peut se masquer, réalité associée malheureusement à de nombreuses souffrances : l’exode rural souvent difficilement vécu par la population, le travail des enfants (poème « Melancholia » de V. Hugo datant de 1856), les premières grèves des canuts lyonnais, etc… et d’une façon générale, la misère du monde ouvrier et domestique, qui se laisse de plus en plus séduire par la propragande marxiste et anti-chrétienne.

Cette réalité là, c’est un fait, l’Eglise catholique la prend de plus en plus en considération, notamment les femmes, comme à l’époque moderne. Les familles religieuses féminines de l’époque tridentine comme les Filles de la Charité ou celles du Bon Pasteur s’investissent énormément dans le social (création de Refuges, de crèches, de pensionnats, etc…) mais également des familles religieuses nouvelles, qui se multiplient : religieuses à domicile qui apportent secours, assistance morale et spirituelle aux populations défavorisées. L’une des plus importantes n’est autre que celle des Petites Sœurs des Pauvres, fondées en 1839 en Bretagne par une ancienne domestique  : Jeanne Jugan. Des Congrégations de Gardes-malades se constituent également comme les Gardes malades de la Compassion fondées en 1844 à Rouen. Nous sommes là d’ailleurs dans la tradition franciscaine, celle de l’humilité, de la pauvreté vécue et partagée au quotidien. Qu’en est-il du côté des hommes ? Là également, la mobilisation est notoire, celle d’hommes soucieux de mieux vivre ce que l’on se plaît à appeler le catholicisme social et qui va prendre toute son ampleur après 1860. C’est ainsi qu’en 1845, (5 ans avant les AA), Jean-Léon Le Prévost fonde la Congrégation des religieux de Saint-Vincent-de-Paul. Ces premiers frères animent des oeuvres de bienfaisance dans les quartiers populaires des villes et font des émules, suscitent des vocations. Antoine Chevrier, jeune prêtre à la paroisse ouvrière La Guillotière de Lyon, fonde, lui, de son côté le Prado (en 1860).

Ainsi et tout naturellement, le p. d’Alzon qui grandit dans ce contexte là, lui aussi va vouloir s’inscrire dans ce mouvement de catholicisme social mais sans qu’il soit pour autant exclusif. Son investissement original et moderne dans la presse populaire est le signe de cet engagement social. La presse est un outil moderne, qu’il faut savoir utiliser pour toucher, capter, voire captiver les ouvriers. Telle est l’originalité des Assomptionnistes, fondant Le Pèlerin (1873), puis La Croix (1883) le quotidien populaire à un sou, la Maison de la Bonne Presse. Leur mobilisation par ailleurs en faveur des pélerinages avec l’association Notre-Dame du salut (1872) et les  fameux « trains blancs » rappelle les démonstrations de masse de l’Eglise tridentine. Il s’agit là encore de montrer que l’Eglise catholique est toujours puissante et capable de mobiliser les foules. On retrouve l’idée d’un c atholicisme visible et non pas catholicisme de l’ombre, de la clandestinité. Le p. d’Alzon n’a pas peur d’investir le paysage comme la société française, à l’image du tableau de G. Courbet.

Ainsi, les Assomptionnistes s’engagent à fond dans un apostolat original et diversifié, non exclusif d’une catégorie sociale, comme le font les Frères de Saint Vincent de Paul investis au service des petits. Ils s’engagent dans un apostolat doctrinal qui, s’il n’est pas aussi social, est assurément sans lendemain et voué à l’échec. Car la menace anticléricale, déchristianisatrice est plus que jamais là. Il faut donc être toujours vigilant, actif sur tous les terrains de mission. Il faut bien le comprendre, le tableau de Courbet n’est pas qu’une belle oeuvre d’art mais la révélation d’un dilemme, encore une fois, pour l’avenir de notre pays : société républicaine anticléricale ou société chrétienne, intégralement chrétienne même ?

Et les femmes, à côté des prêtres, doivent être ausis sur le terrain, pense le P. D’Alzon, comme aux temps modernes d’avant la Révolution française. D’où la création de diverses formules féminines assomptionnistes dans les années à venir, telles les Oblates en 1865, les Petites sœurs de l’Assomption en 1865 aussi, etc.. ; Ensemble, prêtres, femmes et laïcs, les Assomptionnistes vivent un apostolat et une spiritualité christocentrique, inscrite dans la tradition tridentine.

3 – Une Congrégation missionaire : un apostolat œcuménique

Ainsi, l’apostolat des Assomptionnistes, doctrinal et social, est par conséquent également missionnaire, universel et tout particulièrement œcuménique. En ce domaine là encore, on retrouve l’habileté et le désir du p. d’Alzon de s’adapter à la réalité moderne des temps. Car le 19ème siècle voit l’essor de la colonisation européenne et pour la France, la mise en place progressive d’un Empire colonial à partir de la première colonie qu’est l’Algérie en 1830. L’Eglise catholique soutient alors l’esprit missionnaire nouveau, surtout par la voix du pape Grégoire XVI, qui apporte son soutien actif à l’association de la Propagation de la Foi fondée en mai 1822. Bientôt, religieux et religieuses sont nombreux à vouloir partir dans les terres lointaines, Amérique ou Asie et de plus en plus souvent en Afrique. Seuls, les moines français, marqués par la tradition clunisienne, axée sur la prière, la liturgie, reprise par dom Guéranger le restaurateur de l’abbaye de Solesmes, sont peu sensibles à cette dimension missionnaire. Mais d’autres familles le sont. L’évêque de Marseille, Eugène de Mazenod fonde ainsi les Missionnaires oblats de Marie immaculée. Les religieuses Saint-Joseph de Chambéry, fondées en 1806, multiplient les fondations étrangères en Afrique et dans les îles (Martinique, St Pierre et Miquelon,..) mais aussi en Guyane. Le p. Libermann reprend en main la Congrégation ancienne des Spiritains et en fait un des bastions de la mission. Certaines Congrégations missionnaires s’intéressent plus particulièrement aux bagnards de Cayenne, comme les Sœurs de Saint-Paul de Chartres à partir de 1852. Bref, ici et là, on s’intéresse, comme aux temps modernes, aux terres païennes à christianiser. C’est une façon pour l’Eglise catholique de montrer là encore sa puissance internationale, universelle.

De son côté, le p. d’Alzon n’est pas insensible à cette dynamique missionnaire, bien au contraire. Né sur une terre protestante marquée par conséquent par les missions catholiques, il sait ce que signifie l’esprit missionnaire. Il va le reprendre à son compte, fidèle en cela et comme toujours à l’esprit tridentin mais en lui donnant une orientation un peu spécifique : une orientation œcuménique. N’oublions pas que la région de Nîmes reste alors une terre protestante, réformée et qu’en 1853, le jeune E. d’Alzon prononce une série de conférences dans la cathédrale de Nîmes sur l’unité chrétienne, qu’il appelle de ses vœux. En effet, la Congrégation s’intéresse tout particulièrement à la question d’Orient, aux terres « hérétiques » mais cependant proches du catholicisme, autrement dit les terres orthodoxes de l’Europe de l’est : Bulgarie, Russie. La fondation des Oblates de l’Assomption en 1865 le conforte dans son orientation apostolique et oecuménique. La Mission d’Orient d’ailleurs ne cessera de se développer grâce notamment au p. Victorin Galabert à la fin du 19 ème et début du 20 ème siècle. Il ne s’agit pas en cela de lutter contre des païens mais contre des hérétiques, comme au temps de l’Eglise primitive, comme au temps de saint Augustin. Et cette dernière référence n’est pas un hasard.

Car si cet esprit missionnaire des Assomptionnistes s’inscrit, nous l’avons dit dans la tradition trididentine, réactualisée avec le mouvement colonial du 19-20 ème siècle, il trouve aussi son inspiration et sa filiation dans la spiritualité augustinienne (et non thomiste comme les Dominicains). Saint Augustin, évêque d’Hippone au 5 ème siècle, n’a-t-il pas lutté avec passion contre les hérétiques ariens ? N’a-t-il pas défendu avec force la doctrine catholique face aux dérives hérétiques de son temps ? Certains lui ont reproché sa véhémence à la conversion des populations, autrement dit cette fameuse doctrine du « compelle intrare », basée sur une page de l’Evangile : la parabole des invités au repas (Luc 14, 15-24)

Même s’il est sans doute exagéré de défendre, de justifier l’intransigeance missionnaire des religieux par ce passage de l’Evangile, il est clair en tout cas que la spiritualité des Assomptionnistes est en tout cas nourrie de cette tradition augustinienne et je dirais même que l’une des spécificités des Assomptionnistes est là : dans un engagement doctrinal, social et missionnaire, fidèle à la pensée et spiritualité de saint Augustin. Ainsi, l’esprit communautaire est-il fondamental, la solidarité communautaire est-elle essentielle dans l’identité assomptionniste, qui la rapproche par là des Ordres monastiques. Les Assomptionnistes partagent évidemment des orientations avec d’autres familles religieuses : orientations sociales, missionnaires, doctrinales mais ils les vivent dans la tradition augustinienne, qui leur permet d’unifier ces différentes orientations. Les disciples du père d’Alzon ne veulent pas d’une mission trop étroitement spécialisée ; ils veulent être plutôt sur tous les terrains de mission, même paroissiaux, pour faire triompher partout et pour tous le catholicisme. L’esprit augustinien et l’esprit tridentin se rejoignent dans la pensée du père d’Alzon pour donner naissance à une famille religieuse originale, polyvalente, qui permet aux uns et aux autres de trouver sa place : hommes, femmes, intellectuels, manuels, prêtres et laïcs, etc… mais tous, au-delà de leurs différences, pieux et actifs, fraternels et apôtres. Tous, à travers leurs différents engagements, ils montrent la présence de l’Eglise catholique dans le monde, sur des terrains particulièrement difficiles, au service des « jeuens Eglises » comme l’on dit aujourd’hui, terrains par exemple où la foi catholique est menacée, où la misère sociale est présente, où l’esprit de mission doit être vécu au quotidien dans l’adaptation à la réalité des temps et des lieux. Ainsi en est-il par exemple aujourd’hui en Afrique ou en Russie, terres difficiles s’il en est, comme j’ai pu personnellement le constater chez les Assomptionnistes de Moscou il y a 1 an ½ environ ou au Rwanda en 2006. Tous ces disciples du père d’Alzon croient avec force et passion à la devise de leur famille religieuse, devise qui les unit au-delà des frontières sociales, intellectuelles et géographiques : « Que Ton règne vienne ! ».

J’espère en tout cas qu’à présent, vous parvenez mieux les uns et les autres à saisir la spécificité et la place des Assomptionnistes dans la grande famille des religieux. Et que vous pourrez dorénavant faire concurrence au Saint Esprit en affirmant que vous vous y retrouver aussi dans ce vaste monde qu’est celui des religieux et religieuses.

Je vous remercie pour votre attention.

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