1 Cet exemple est rapporté par le sociologue J. Godbout, Le don, la dette et l’identité. Homo donator vs homo oeconomicus, La découverte-MAUSS, Paris, 2000.

2 Ibid., p. 67.

3 Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », in : Essais et Conférences, NRF-Gallimard, 1958, pp. 170-193. L’analyse de Heidegger se fonde sur une écoute étymologique de la langue allemande. En remontant à buan, mot du vieux-haut allemand pour dire bâtir (bauen), l’auteur replace notamment la signification de l’habitation (Nachbar < Nachgebauer) dans l’horizon d’une pensée de l’Être (parenté entre buan et bin, en anglais to be). L’homme bâtit parce qu’il habite (wohnen), et non l’inverse, et il habite parce que « habiter est la manière dont les mortels sont sur terre ».

En 1988 au Québec, une « tempête de verglas » a privé des milliers de foyers d’électricité et donc de chauffage. De manière assez spontanée, des personnes ont offert du bois de chauffage aux sinistrés. D’autres ont offert un hébergement à ceux qui ne pouvaient rentrer chez eux. Les offres de bois ont généralement été acceptées. Il en fut autrement en matière d’hébergement. Plutôt que d’être hébergés par des inconnus, les sinistrés ont préféré être accueillis dans le cadre de liens primaires (parents, voisins, amis) ou à défaut dans les refuges offerts par les autorités publiques. Ce n’est qu’en dernier ressort que les offres d’hébergement proposées par des particuliers ont pu être acceptées 1.

Plus récemment, aux informations télévisées, nous était rapportée l’histoire de cette religieuse qui en raison d’un retard de la SNCF n’avait pu prendre le dernier bateau pour se rendre aux îles de Lérins et a dû passer la nuit à Nice. Mais elle préféra décliner l’offre d’hébergement faite par plusieurs voyageurs pour réclamer un hébergement en hôtel auprès de la SNCF. Ces deux exemples illustrent à leur manière que l’hospitalité ne va plus de soi aujourd’hui. Ils montrent que même quand l’hospitalité est offerte, elle n’est pas facilement accueillie. De manière générale, les personnes donnent leurs préférences à des formes d’hospitalité où elles peuvent se comporter en client, avec des droits et des exigences, plutôt qu’à des formes d’hospitalité qui peuvent être offertes 2.

Je voudrais donc réfléchir avec vous sur les exigences de l’hospitalité ici à Valprè, mais aussi dans tous nos lieux communautaires où nous sommes amenés à faire l’expérience de l’accueil. Partout, une même exigence est à vivre : une exigence de réciprocité qu’indique bien la bivalence du mot hôte : l’hôte est aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli. Accueillir, c’est aussi accepter d’être soi-même accueilli.

Habiter : le propre de l’homme
Il n’y a pas d’accueil possible sans un lieu d’accueil, sans un habitat. Habiter constitue une expérience spécifiquement humaine. Les animaux n’ont pas d’habitation. Ils ont au mieux un nid, une tanière, un terrier, un gîte. L’homme lui a un habitat, une demeure, une maison. Habiter apparaît comme le propre de l’homme. L’homme est, nous dit le philosophe Martin Heidegger, parce qu’il habite 3. « L’habiter »a d’emblée une orientation écologique et cosmologique. C’est l’irréductible condition des êtres humains en tant qu’habitants de la Terre ou habitant la Terre.

Pour habiter, l’homme doit aménager le monde afin de le rendre hospitalier parce qu’il ne l’est pas de lui-même 4. Pour être humanisé, le monde doit être habité. La tradition biblique est déjà porteuse de cette affirmation. Le monde, même s’il précède l’homme, demeure chaotique sans lui (Gn 2, 5-6). Sans l’homme, le monde n’est qu’une masse compacte, un agglomérat de choses juxtaposées, non ordonnées. L’homme est appelé à participer à la création du monde en l’ordonnançant, en inventant des espaces à habiter. C’est ainsi qu’il aménage le monde par le rassemblement de maisons dans les villes ou les villages pour le rendre hospitalier. Il n’y réussit pas toujours. Les villes modernes sont peu hospitalières : elles sont souvent faites de non-lieux qui ne sont pas habitables (centres commerciaux, parkings souterrains…), qui au mieux peuvent être squattés par ceux qui précisément n’habitent nulle part, sont sans domicile fixe.

La demeure
L’homme n’a pas seulement besoin d’un habitat pour assurer sa protection. La maison offre plus que la sécurité des murs. C’est aussi le lieu du retrait de l’espace public. Habiter, c’est pouvoir se tenir en deçà d’un seuil, dans l’intimité. Les sans-logis, les sans domicile fixe sont privés de cette privauté : ils vivent sans cesse sous le regard des autres 5. Ceux qui vivent sous des régimes totalitaires sont bien souvent eux aussi privés de cet espace. L’intrusion est constante dans « la vie des autres » 6.

Accueillir suppose donc de disposer d’une privauté, d’un lieu dont je demeure maître - on parle d’ailleurs de « maître de maison ». La maison autorise le retrait en deçà d’un seuil qui permet le recueillement, le recul de la contemplation. Pour vivre humainement, nous avons besoin d’un lieu où l’on est chez soi – et non assigné à résidence. La privauté est nécessaire pour échapper à la fonctionnalité, pour sortir des conventions sociales, pour se dégager du regard des autres.

Mais la possibilité du retrait n’est pas tout. Une chambre d’hôtel n’est pas une habitation. C’est encore un non-lieu, certes aménagé de manière fonctionnelle mais anonyme. L’habitation est au contraire un réceptacle où peuvent s’accumuler les souvenirs, les bibelots, les meubles, les héritages, un lieu où peuvent se relaxer les corps, se stabiliser les convivialités, s’inscrire les généalogies, s’enraciner les familles 7. L’habitat est le lieu d’une mémoire, dans la sédimentation des objets et des souvenirs, dans l’aménagement d’un intérieur. L’habiter est un acte créatif quotidien.

4 Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, essai sur l’extériorité, La Haye/ Boston/Londres, Martinus Nijhoff publishers, 1980, p. 125.

5 Cf. Olivier Abel, « La culture et le capital », Esprit, juillet 2000, p. 136 [119-139]

6 D’après le titre du film du réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck (2006). Au regard de ce qui est vécu dans les régimes totalitaires, exposer sa vie en continu dans des émissions de type Loftou Big Brother, est une insulte à leur encontre. Il y a un droit fondamental à l’intimité qu’on ne peut traiter à la légère.

7 Cf. Commission sociale de l’épiscopat, Un logement pour tous, Bayard Éditions/Centurion, Paris, 1995, pp. 83sq.

Habiter : la condition de possibilité du face à face éthique
L’habitat est la médiation nécessaire à la rencontre, au face-à-face. La demeure offre le retrait et la distance nécessaire à l’accueil de l’autre comme autre. L’accueil n’est possible qu’avec la possibilité de refuser cet accueil, en tenant autrui au-delà du seuil. Lorsque le retrait et la distance sont rendus impossibles, le refus de la relation s’établit selon une logique animale de territoire et de confrontation physique. Chacun a en effet besoin d’un espace inaliénable. Mais l’habitat n’est pas seulement refuge. On ne vit pas humainement dans une maison cadenassée. La maison n’est maison que parce qu’elle dispose d’une porte et d’une fenêtre : elle est ouverte sur l’extérieur et appelle une circulation. La maison admet par avance une circulation d’entrants et de sortants. La demeure doit être ouverte pour rendre possible la relation avec autrui. L’accueil est même partage de cette demeure. La demeure devient lieu de partage et de don. Comme le relève Levinas, celui qui frappe à ma porte pour être accueilli m’enjoint à me détacher de ma propre possession qu’est ma demeure. Il est désormais aussi chez lui comme l’indique la règle de politesse qui me fait dire à mon visiteur : « faites comme chez vous ».

Pour autant, celui qui est accueilli sait bien qu’il n’est pas chez lui et qu’il ne peut faire comme chez lui.

Il ne peut s’installer dans la demeure de son hôte, prendre possession de ce qui lui appartient. C’est pourquoi les rites d’accueil sont si importants.

L’hôte sait qu’il n’est pas chez lui mais le rite lui permet d’être introduit dans une sphère de proximité qui n’est pas la sienne. Le présent – bouquet de fleurs, boîte de chocolat qu’il peut offir à son hôte est sans équivalence avec ce qu’il va recevoir (le repas par exemple). Il instaure un échange symbolique entre celui qui accueille et celui qui est accueilli. L’hospitalité est toujours de l’ordre d’un excès. Elle échappe aux règles de l’échange équitable. Mais elle représente un « coût » tant pour celui qui accueille que pour celui qui est accueilli. C’est pourquoi nous sommes plus enclins à accepter une hospitalité dans un cadre neutre que dans celui d’une demeure particulière.

Hospitalité pure et hospitalité conditionnelle
Est-il seulement possible d’accueillir ? Jacques Derrida a consacré plusieurs textes à cette question de l’hospitalité. Il introduit la distinction entre l’hospitalité pure et l’hospitalité conditionnelle ou encore entre l’hospitalité de visitation et l’hospitalité d’invitation. Pour Derrida, « l’hospitalité est infinie ou elle n’est pas ; elle est accordée à l’accueil de l’idée d’infini, donc de l’inconditionnel ». L’hospitalité pure renvoie à l’idée de « visitation » qui est accueil sans condition. « Il n’y a d’hospitalité pure, écrit Derrida, que là où j’accueille non pas l’invité, mais le visiteur inattendu, celui qui m’envahit, d’une certaine manière qui vient chez moi alors que je n’étais pas préparé » 8.
L’autre est d’emblée mon hôte. Il est accueilli, sans question, sans restriction. « L’accueil pur consiste non seulement à ne pas savoir… mais aussi à éviter toute question au sujet de l’identité de l’autre, son désir, ses règles, sa langue, ses capacités de travail, d’insertion, d’adaptation… »9.
L’hospitalité pure et inconditionnelle est d’avance ouverte à quiconque n’est ni attendu ni invité, à quiconque arrive en visiteur absolument étranger, imprévisible. L’hospitalité conditionnelle s’adresse non pas au visiteur mais à l’invité annoncé. L’hôte accueilli est inscrit dans un cadre et un moment préparés, certes préparés pour lui, mais préparés tout de même. L’hospitalité de l’invité est en fin de compte peu risquée. Derrida s’interroge alors : « une hospitalité sans risque, une hospitalité garantie par une assurance, une hospitalité protégée par un système d’immunité contre le tout autre, est-ce une vraie hospitalité ? ». 10
Derrida défend l’idée d’une hospitalité absolue, infinie, tout en reconnaissant qu’elle est impossible juridiquement. Mais est-ce cela que nous sommes effectivement appelés à vivre ? Nos communautés sontelles obligées à une hospitalité inconditionnelle ? La tradition biblique, à laquelle Derrida se réfère d’ailleurs en parlant de « visitation », peut certainement nous éclairer à ce sujet.

L’accueil de l’étranger dans la tradition biblique 11
La question de l’étranger est récurrente dans la tradition biblique. Dans le livre de l’Alliance, le commandement de l’accueil de l’étranger est parmi les plus répétés (36 fois) parmi les commandements sociaux 12. Il est revêtu de la plus haute autorité et acquiert un poids égal à celui d’autres normes fondamentales religieuses et cultuelles : elles font partie de la relation même à Dieu.
Le Deutéronome réfère les prescriptions relatives à l’étranger sans cesse à l’Exode (cf. Dt 24, 18). Il ne fait pas que souligner l’expérience d’avoir été étranger en Égypte, mais aussi l’acte de libération de Dieu luimême qui se manifeste dans l’attribution d’une terre. Mais l’amour de Dieu qui a permis qu’Israël possède désormais une terre n’est pas exclusif. Il embrasse aussi les étrangers (cf. Dt 10, 17 sq.). Israël est appelé à manifester cet amour en donnant matériellement un pays aux réfugiés comme lui-même l’a reçu de Dieu.
Le Nouveau Testament relaye cette exigence de l’accueil. L’accueil de l’étranger fait partie des oeuvres de miséricorde mentionnées en Mt 25. L’inscription de l’accueil parmi les oeuvres de miséricorde mentionnées en Mt 25, signifiant par là que l’accueil met en jeu le corps humain, un corps exposé, fragile qui cherche un lieu où il pourra trouver chaleur, réconfort, présence, tendresse. Surtout, accueillir l’étranger, c’est accueillir le Christ lui-même.
La Didachè, une très vieille catéchèse morale issue des milieux juifs convertis donne le ton d’un enseignement que les Pères répéteront inlassablement.

8 Jacques Derrida, « Une hospitalité à l’infini » in : Manifeste pour l’hospitalité (sous la dir. de Mohamed Seffahi), Éditions Paroles d’Aube, 1999, p. 103.

9 Ibid., p. 98.

10 Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Le « concept » du 11 septembre, Dialogues à New York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Éditions Galilée, 2003 : p. 187-188.

11 Ces éléments sont repris de ma contribution « L’hospitalité, un défi pour l’Église », Cahiers de l’atelier, n° 512, octobre 2006-mars 2007, pp. 45-52.

12 « Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Égypte. C’est moi, le Seigneur, votre Dieu » (Lv 19, 33-34 ; cf. Ex 22, 20 ; Dt 24, 17-18 ; 27, 19 ; Jr 22, 3 ; Ez 22, 7 ; Ps 146, 9).

13 « La Didachè », in : Les Pères Apostoliques, Coll. Foi Vivante, Cerf, Paris, 1990, XII, I.

14 cf. Patricia Godi, « Église. La maison de miséricorde », in : Alain Montadon (dir.), Le Livre de l’hospitalité, Bayard, 2004, p. 841 sq.

15 A la même période apparaît la notion de lieu d’asile (notamment au Concile de Carthage en 399), la maison de l’évêque pouvant même théoriquement servir de lieu de refuge à des proscrits poursuivis par un roi.

16 « Tous les hôtes qui se présentent seront reçus comme le Christ, car lui-même dira : j’ai été votre hôte, et vous m’avez reçu ; et à tous on rendra les égards qui s’imposent, surtout aux proches dans la foi et aux pèlerins. Lorsqu’un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères iront au-devant de lui avec tout le dévouement de la charité. Ils commenceront par prier ensemble et ensuite ils se donneront le baiser de paix. Ce baiser de paix ne s’échangera qu’après une prière préalable, à cause des ruses du diable. Dans la salutation elle-même on témoignera la plus grande humilité à tous les hôtes qui arrivent ou qui s’en vont : la tête inclinée ou le corps prosterné à terre, on adorera en eux le Christ lui-même qu’on reçoit.
Une fois accueillis, les hôtes seront conduits à la prière, puis le supérieur, ou celui qu’il aura chargé, s’assiéra avec eux. On lira devant l’hôte la loi divine pour son édification, et après cela on lui offrira tout ce dont il a besoin. [...]

Elle recommande d’accueillir tout inconnu, au moins le temps d’une étape. Celui qui demande l’hospitalité, quel qu’il soit, a toujours droit au respect. Dans le même temps, la charité qui s’exprime dans l’hospitalité ne doit pas céder à l’aveuglement : il convient de distinguer le vrai nécessiteux de l’imposteur : « Quiconque vient à vous au nom du Seigneur doit être reçu (Mt. 21, 9 ; Ps. 117, 26) ; mais ensuite, après l’avoir éprouvé, vous saurez discerner la droite de la gauche : vous avez votre jugement. Si celui qui vient à vous n’est que de passage, aidez-le de votre mieux. Mais qu’il ne reste chez vous que deux ou trois jours, si c’est nécessaire. S’il veut s’établir chez vous et qu’il soit artisan, qu’il travaille et se nourrisse. Mais s’il n’a pas de métier, que votre prudence y pourvoit, en sorte qu’un chrétien ne soit pas trouvé oisif chez vous. S’il ne veut pas agir ainsi, c’est un trafiquant du Christ ; gardezvous des gens de cette sorte »13 (XII.1).
Dans l’Église primitive, l’hospitalité s’est ensuite structurée progressivement autour de l’évêque, aidé par des diacres et des diaconesses 14. À partir du quatrième siècle, l’Église désormais habilitée à recevoir des legs s’engage dans la construction des premières institutions de charité et d’hospitalité, d’abord en Orient puis en Occident 15. L’hospitalité se développe ensuite surtout dans les monastères avec une hôtellerie qui se divise en une hôtellerie des nobles (qui sont simplement logés) et une hôtellerie des pauvres que les moines sont tenus de loger et de nourrir. La signification spirituelle de l’accueil des hôtes dans les monastères est clairement exprimée dans la Règle de Saint Benoît (VIe siècle) 16. À partir du XIIe siècle, naissent des ordres religieux spécialisés dans l’exercice de la charité et de l’hospitalité (Hospitaliers de Saint-Antoine, l’ordre des Antonins, Chevaliers de Saint-Jacques). Avec la Renaissance, et après la Réforme, débute la sécularisation des oeuvres d’assistance. Le développement des « sociétés philanthropiques » à partir du XVIIIe siècle, puis la socialisation et la centralisation des formes d’assistance délestent progressivement l’Église de sa mission traditionnelle d’hospitalité.

La perte de l’hospitalité ?
Aujourd’hui, où en sommes-nous ? Dans l’ensemble des oeuvres de miséricorde énoncées par Mt 25, l’hospitalité semble celle qui a perdu le plus de vigueur 17. Pourquoi le commandement de l’accueil n’est-il plus reçu aujourd’hui ?
Paul Ricoeur avance une hypothèse : nous avons oublié l’accueil parce que notre mémoire ne porte pas le souvenir des grandes migrations. De fait il nous est plus difficile aujourd’hui qu’hier de « faire mémoire d’avoir été étranger »18.
Mais à défaut de mémoire historique, il est cependant possible d’intérioriser notre condition effective d’étranger en faisant jouer la mémoire symbolique, le travail du souvenir de l’exil.
Ricoeur invite à faire une expérience de déstabilisation de notre identité de « nationaux installés » en mettant à jour les zones d’étrangeté en nous-mêmes : découvrir que je parle une langue qui n’est pas comprise des étrangers, expérimenter « l’inquiétante étrangeté » des pulsions soudaines qui peuvent m’habiter, fantasmer que j’aurais pu être un autre, penser que mon appartenance à une communauté située dans le temps et l’espace est tout à fait fortuite, comprendre qu’il n’y a pas de droit originaire à être ici plutôt que là, à être possesseur de cette terre plutôt qu’une autre…
Ce sentiment d’étrangeté peut être profondément déstabilisant si nous nous découvrons de nulle part et n’ayant nul lieu où aller. Mais c’est précisément l’hospitalité qui peut guérir de ce sentiment de perte de l’identité personnelle. « Si nous avons à faire mémoire d’avoir été, d’être toujours étranger, c’est dans un seul but : retrouver le chemin de l’hospitalité »19.

Conclusion

L’Évangile nous convie à faire l’expérience de l’hospitalité. Mais il ne s’agit peut-être pas tant d’accueillir l’étranger, de se pencher sur leur situation, que de se reconnaître soimême comme un étranger. Lorsque Jésus envoie les Douze pour la première fois, il leur recommande de ne rien prendre avec eux, ni pain, ni sac, ni pièces de monnaie, ni tunique de rechange mais de s’en remettre à l’hospitalité de ceux qui voudront bien les accueillir (cf. Mc 6, 7-13). Ils sont invités à faire l’expérience du dénuement et de la vulnérabilité et à s’en remettre à l’accueil de leur propre étrangeté, courant le risque de ne pas être reçu. Pour le disciple, faire l’expérience d’être accueilli, c’est faire mémoire de sa propre étrangeté, de son exil constitutif et apprendre ainsi la condition de l’étranger. C’est aussi faire l’expérience de la Providence qui l’accueille et lui offre un toit. Jésus lui-même en a fait l’expérience : il s’en est remis totalement à l’hospitalité de sa personne et de son message, depuis le temps de la visitation jusqu’à la croix, de manière inconditionnelle. Et encore aujourd’hui, il se présente à chacun comme « l’hôte intérieur », à la fois comme celui qui est en demande d’hospitalité et celui qui l’offre : « demeurez en moi comme moi je demeure en vous ». L’Église vit de cette visitation. Elle a su faire preuve de créativité pour témoigner de cette visitation divine. Aujourd’hui, elle est appelée à inventer de nouvelles formes et de nouveaux lieux d’hospitalité pour manifester que Dieu continue de visiter son peuple. Dans un monde qui a tant de mal à faire de la place à l’étranger, l’Église témoigne de la possibilité d’un vivre ensemble autrement. Toute forme d’accueil a d’emblée une signification politique. L’hospitalité est de fait toujours une tâche éminemment éthique puisqu’elle s’inscrit à la racine morale de l’acte d’habiter ensemble. n

 

[...] Le jeûne sera rompu par le supérieur à cause de l’hôte, sauf si c’est un jour de jeûne important qu’on ne peut enfreindre ; les frères, eux garderont les jeûnes accoutumés. L’abbé versera l’eau sur les mains des hôtes et, avec la communauté entière, il lavera les pieds à tous les hôtes. Après les avoir lavés, on dira le verset : « Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton temple. »
«C’est surtout en accueillant les pauvres et les pèlerins qu’on montrera un soin particulier, parce qu’en eux on reçoit davantage le Christ ; pour les riches, en effet, la crainte qu’ils inspirent porte d’elle-même à les honorer. » (Règle de Saint Benoît, chapitre 53).

17 « Ni les Églises, ni a fortiori les partis dits chrétiens qui semblent précisément tenus de faire le contraire, ne les ont adoptées. En théologie, elles n’ont à ce jour, si je ne me trompe, même pas eu l’effet des exigences radicales du Sermon sur la montagne comme aiguillon dans la chair ». (Frank Crüseman, « Vous connaissez la vie de l’étranger » (Ex 23, 9). Rappel de la Torah face au nouveau nationalisme et à la xénophobie », Concilium 248, 1993, p. 126).

18 Paul Ricoeur, « Étranger, moimême », in : Semaines Sociales, L’immigration, Bayard Éditions, Centurion, Paris, 1998, pp. 93-106.

19 Ibid., p. 103

DOMINIQUE GREINER
Valpré, 26 mai 2007

 

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