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DOCUMENT A.T.L.P N°8 


EUROPEENS ET ASIATIQUES :
DES DIFFICULTES A EXPLICITER - DES RICHESSES A EXPLOITER

Depuis quelques temps maintenant, je suis frappé par le fait que, alors que nos textes officiels, nos discours, le consensus général au sein de l’Assomption soulignent à l’envi combien l’internationalité de nos communautés est source de richesses, bien rares sont les développements qui préciseraient exactement quelles sont ces dites richesses ! J’ai bien essayé, quelques fois, de conduire mes interlocuteurs à développer en quoi exactement, selon eux, l’internationalité de la communauté nous enrichissait : sans beaucoup de succès.

Ne me comprenez pas mal, je suis bien persuadé moi aussi que vivre avec des frères d’autres langues, pays et cultures est positif. J’aimerais juste qu’on soit capable de préciser en quoi. Sans ce travail d’explicitation, exalter l’internationalité risque de n’être qu’un slogan un peu creux, une vérité de façade dont on se gargarise sans qu’elle ne corresponde à grand chose en pratique.

Car, par ailleurs, les difficultés à vivre ensemble avec des frères d’autres cultures sont, elles, immédiatement apparentes et identifiables. Et comment en serait-il autrement ? Quiconque a un minimum d’expérience de vie communautaire sait combien, entre deux français déjà, la vie commune peut se heurter parfois à des incompréhensions qui trouvent leurs sources dans les différences d’origine sociale, de traditions familiales, d’histoires personnelles. Alors, quand les enfances respectives ont été vécues dans des cultures qui ont peu en commun… (1)

DES DIFFICULTES EVIDENTES ET D’AUTRES QUI LE SONT MOINS

Il y a bien sûr les différences et difficultés immédiatement manifestes dont nous sommes bien conscients aujourd’hui et que nous pensons savoir assez facilement dépasser ;

Il y a celles qui touchent aux habitudes alimentaires par exemple. Un seul exemple : les occidentaux parmi nous ont-ils vraiment conscience du bouleversement alimentaire que représente pour un chinois le petit-déjeuner à la française (pain et café) ? Inversement, nos frères asiatiques ont-ils accepté qu’il est des français qui auront à jamais des difficultés à s’habituer à certaines saveurs orientales (nuoc mam, épices, …) ou à la trop grande fréquence du riz ?

La langue constitue aussi difficulté évidente Il faut avoir fait soi-même l’expérience de vivre à l’étranger pour être conscient de ce que, même apparemment parfaitement bilingue, il est toujours beaucoup plus compliqué de partager en profondeur, d’exprimer les infinies nuances de l’intime et de sa relation à Dieu dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. Je sais ainsi d’expérience que cette difficulté conduit facilement, et vite, à renoncer à dire l’essentiel, ou au moins à le simplifier grandement: c’est tout simplement beaucoup moins fatigant. Alors, qu’en est-il de celui qui n’est pas parfaitement bilingue ?

Ce point impacte directement la qualité des partages dans nos communautés. La seule manière de tenter de le dépasser est, je crois, pour les auditeurs dont la langue maternelle est celle qui est utilisée, d’accepter de laisser plus, beaucoup plus de temps, au frère étranger pour qu’il s’exprime, de lui manifester leur support dans l’effort d’explicitation qu’il est en train de faire, en lui témoignant une attention et un intérêt sans faille, qui l’encourage à persévérer dans l’effort qu’il est en train de faire pour dire l’essentiel dans sa vie

Une autre façon d’être ensemble, Une difficulté à communiquer

Il est des difficultés dues à l’internationalité peut-être moins vite perçues et qui pourtant touchent la qualité de notre vie communautaire.

Ce sont pour moi celles qui affectent nos efforts pour renforcer les liens intracommunautaires en favorisant le vécu de moments passés gratuitement ensemble. La plupart des chapitres locaux que j’ai vécus à l’Assomption se sont posé la question de comment favoriser ces moments là. Or, je constate que les différentes cultures ont des notions bien différentes de ce qui est un temps de détente gratuit en commun.

Quelques exemples, juste pour illustrer mon propos : les français, de leur côté, auront tendance à favoriser des moments de partage autour de longs repas festifs, où l’on s’attarde à refaire le monde entre la poire et le fromage. Ils aimeront également proposer une tisane en salle de communauté après le repas, signe du désir de passer du temps ensemble, de discuter, d’échanger. Les frères d’Asie seront d’ordinaire assez peu sensibles à ces moments-là, vécus comme d’autant plus interminables qu’ils décrocheront assez vite des conversations, soit par simple manque de compréhension de la langue, soit par incompréhension des sous-entendus culturels en jeu dans les discussions. Les frères vietnamiens, par contre, aimeront à renforcer les liens fraternels au travers de la pratique du « đi nhâu »  : une heure à peine après la fin du repas, ils se rassemblent dans une chambre où, assis par terre, ils remangent, mais à la vietnamienne, et refont « leur » monde tandis que les bouteille de bière circulent. Combien de frères français ont participé à ces séances (y ont été invités ?) ? On retrouvera semblable écart d’appréciation sur la pratique de la promenade à pied dans la nature parfois proposée comme « sortie communautaire » : il ne semble pas qu’aujourd’hui, la marche gratuite soit très valorisée en Asie…Comment trouver des formes de temps gratuit passé ensemble qui soient agréables à chaque culture et enrichissent effectivement les relations au sein de l’ensemble des membres de la communauté ?

Je voudrais ici mentionner une autre difficulté : les échanges entre frères de cultures différentes, ne fut-ce qu’au niveau des conversations courantes, mais combien plus encore lorsque la conversation prend un tour plus sérieux, sont souvent limités par le manque de référents culturels communs. Sommes-nous conscients des bases culturelles qui nourrissent le moindre de nos propos ? Bases de connaissances historiques, géographiques, politiques, folkloriques, musicales, religieuses et tant d’autres encore. C’est sans doute ce qu’on appelle la culture générale. Mais nous n’avons pas la même culture générale ! Un exemple minuscule et insignifiant (mais cette difficulté-là n’est rien d’autres que l’accumulation d’un nombre infini d’occurrences en elles-mêmes à chaque fois insignifiantes) : allez traduire en chinois « chapitre vin, versez toujours ! ». Un exemple dans l’autre direction : quel frère français peut avoir ne fut-ce qu’une idée de l’impact des 200 heures annuelles de cours obligatoires sur le marxisme que chaque frère vietnamien a subi dans son cursus universitaire ?

Enfin, il y a les différences culturelles qui touchent profondément l’être même de chacun, différences dont nous ne sommes souvent pas même conscients, et qui pourtant affectent la manière dont nous nous comprenons nous-mêmes dans notre relation au monde, à notre famille, aux autres, à la société, à Dieu. Je viens de terminer un livre qui essaye de présenter ces différences entre la culture chinoise et l’Occident. Ces différences sont si profondes et si essentielles que j’en arrive à me demander comment on se comprend quand on se dit « bonjour » !…

Je ne suis pas, et de loin, un spécialiste. Mais laissez-moi éclairer ici mon propos par quelques éléments que je pense avoir commencé à saisir :

Je suis une relation

Dans la langue vietnamienne j’en suis sûr, mais en coréen et en chinois également je pense, il n’y a pas de mot pour dire « je ». Sans entrer dans des considérations philosophiques qui dépasseraient le cadre de ces lignes, le « je » du français désigne l’individu, la personne, dans l’unicité de son être, dans son superbe isolement, sa liberté qui lui permet d’analyser toutes les propositions qui s’offrent à lui et de poser des choix qui lui sont propres et dont il porte la responsabilité. C’est un « je » qui est le creuset des influences des longues traditions gréco-romaine et judéo-chrétienne, du siècle des Lumières, de notre modernité.En vietnamien, il n’y a pas de mot pour dire « je ». La manière dont je me désigne dépend entièrement de la personne à laquelle je parle : « petit frère » vis à vis l’ami plus âgé, « votre enfant » vis à vis des parents, du prêtre ; « grand frère » vis à vis de l’ami plus jeune, « votre neveu » vis à vis d’une relation plus distante, etc. De même, le vietnamien ne connaît pas le « tu » ou le « vous », mais s’adressera à l’interlocuteur sous les vocables : « petit-frère » ou « petite sœur », « grand-frère », « grand-père », « oncle » etc., vocables qui sont donc utilisés en dehors du contexte strictement familial.Pour la langue vietnamienne, l’individu n’existe jamais comme tel, isolé de son contexte. Il n’existe qu’au sein d’un tissu de relations familiales et sociétales parfaitement identifiées. Dès la plus petite enfance, le vietnamien a appris à se situer et se comprendre ainsi comme membre d’un réseau de relations, dont l’existence isolée n’est pas, en soi, reconnue.Qui saura comprendre jusqu’où une telle différence de compréhension de la notion de personne touche nos manières d’être les uns vis à vis des autres en communauté, nos manières de comprendre l’Evangile au quotidien ?

L’intensité des relations familiales et sociales

Un autre exemple est la notion de la famille (2). D’un côté, nous avons la famille occidentale, atomisée par les récentes évolutions de nos sociétés : famille au mieux nucléaire, souvent mono-parentale ou recomposée. Du côté vietnamien, et là encore, je ne suis pas un spécialiste, nous trouvons une famille élargie, qui va même au delà des grands-parents, oncles, tantes et cousins : le " ho ". C'est en elle que réside l'essence familiale, c'est elle qui porte toutes les valeurs. C'est dans son sein que se pratique le culte des ancêtres et que se vit la solidarité parentale. Le " ho " comprend toutes les personnes descendant d'un ancêtre commun. Traditionnellement, cette parenté s'étendait sur neuf générations et allait du trisaïeul à l'arrière-arrière-petit-fils.

Les liens qui unissent l'association de la grande famille sont d'ordre sacré. En réalité, c'est en effet l’enracinement dans le monde des morts, le monde du sacré qui donne son véritable visage à la famille vietnamienne. La filiation charnelle est reprise en charge par le sentiment religieux. Ce qui n'était qu'une filiation naturelle va devenir un rôle, une relation réciproque. La famille est faite de vivants et surtout de morts. Par le culte des ancêtres, elle entretient sa propre mémoire. Elle ouvre son présent au passé familial. Chaque membre de la famille vit ainsi avec une conscience aiguë de l'histoire de la grande famille.

Sorte de cellule d'éternité au milieu du temps qui passe, la famille garde soigneusement sur l'autel des ancêtres, la mémoire de son histoire récente. Cette histoire n'est point formée d'événements comme ceux que relatent les chroniques, mais de personnages, une histoire affective constituée non par des connaissances apprises, mais par le culte. La présence des ancêtres au milieu de la famille, même si elle est mystérieuse, est bien réelle. Ce n'est ni une façon de parler, ni une figure poétique. Après l'inhumation du parent, une tablette sur laquelle est inscrit le nom du défunt est solennellement transportée au "siège de l'âme" sur l'autel des ancêtres. Là, après avoir offert l'encens, le vin, le riz, on demandera respectueusement à l'âme de bien vouloir résider dans la tablette, de retourner à la maison pour que ses fils puissent la vénérer. Cette présence sera pour ainsi dire "avivée" au moment des anniversaires et des fêtes. Durant les cérémonies qui ont lieu ces jours-là, le chef de famille, ayant derrière lui tous les membres du "ho rassemblés par ordre de dignité, conversera avec l'âme de l'ancêtre.

Même si les bouleversements de l'histoire récente ont modifié les rites et les institutions qu'avait légués à la famille vietnamienne une tradition millénaire, il n'empêche que cette présence des ancêtres, qui forme comme la toile de fond de la vie familiale, a laissé une trace indélébile sur le comportement relationnel du Vietnamien. Cette ambiance éclaire en profondeur les relations humaines au Vietnam.

Toutes ces relations familiales et, par suite, sociales sont vécues avec une intensité que nous avons du mal à imaginer. L'affectivité, la spontanéité naturelle du Vietnamien est déjà très riche, mais cette seconde dimension qui la sous-tend lui donne un caractère presque religieux, en tout cas élève les sentiments au niveau de devoirs. Le spirituel est indissociable du charnel. Dans la famille, les relations entre les divers membres, vivants ou morts, constituent en même temps pour l'enfant, un apprentissage religieux. Le contact avec le "sacré" ne se fait pas en rupture avec les réalités profanes puisque le lien familial et, par suite, le lien social, dès sa naissance, est religieux. C'est sans doute là une des particularités des relations humaines en milieu vietnamien. Réaction spontanée et profondeur humaine y sont mêlées indissolublement. Le quotidien baigne dans une ambiance religieuse tandis que le sacré est "familiarisé" au sens étymologique du terme. Ce long développement peut peut-être aider à deviner de quel poids pourront peser dans le comportement du Vietnamien des modèles acquis dans une institution qui s'est aussi totalement emparé de son être tout entier.

En Chine, Dieu c’est « Le Ciel »

A un niveau plus profond encore, que je ne ferai qu’effleurer parce que bien incompétent pour le creuser davantage, que savons-nous de l’impact de nos cultures réciproques sur la notion de « Dieu », sur la manière dont nous nous le représentons et sur l’influence de ces représentations sur la relation que chacun de nous tente de vivre avec Dieu ? Une remarque pour appuyer ce questionnement : toute la théologie occidentale insiste sur la foi comme une relation à construire entre des personnes : le « je » humain entre en relation avec une personne divine. Est-il évident que cette insistance s’inculture de manière immédiate en Chine, dans un environnement culturel – taoïsme, confucianisme – où l’absolu n’est pas personnifié ? Les premiers missionnaires occidentaux en Chine on hésité longuement avant de choisir le mot chinois par lequel traduire « Dieu » : ils ont fini par retenir « Le Ciel », une notion qui existait déjà dans le confucianisme.

Travaillons-nous assez à creuser ces différences profondes, à nous les expliciter les uns au autres, de manière à pouvoir réellement partager sur l’essentiel de nos vies ?

DES RICHESSES A DECOUVRIR ET EXPLOITER

On le voit, les difficultés que rencontre une vie communautaire rassemblant des religieux de différentes cultures sont nombreuses, souvent inévitables et parfois très difficiles à surmonter. Face à elles, les richesses qu’apporte cette même internationalité à notre vie religieuse et communautaire sont parfois plus discrètes, même si, je le pense, elles sont bien réelles 

De la jeunesse

Je voudrais en mentionner tout de suite une, peut-être la plus évidente : la présence dans les communautés assomptionnistes de la Province de France de nombreux jeunes frères russes, roumains, bulgares, vietnamiens et chinois nous a indéniablement apporté une jeunesse et une vitalité dont nous bénéficions tous les jours. Leur jeunesse nous a apporté une énergie et nous a poussé à conserver une souplesse d’esprit que l’âge moyen des religieux français n’aurait sans doute pas garanti… Mais il faut bien reconnaître que ce bénéfice-là n’est pas vraiment en fait relié à l’internationalité en tant que telle…

Une catholicité vivante

De manière plus essentielle, je suis convaincu de ce que l’internationalité de nos communautés devrait ouvrir, élargir notre compréhension de l’Église et de ses problématiques, nous aider à développer une vision vraiment « catholique » de l’Église .Les Français sont parfois bien peu conscients de combien leur manière de penser l’Église et son rapport à la société –je vise ici en particulier le concept de « laïcité »- est profondément marquée par l’histoire de leur pays et ne se retrouve que très peu ailleurs dans le monde. Dans de nombreux pays, les grands enjeux ecclésiaux sont bien différents de ceux qui agitent l’Église de France : il suffit par exemple de penser aux débats qui animent l’Église des Etats-Unis. Mais on pourrait aussi évoquer l’Église des Philippines, ou celle du Vietnam. Si nous parvenons à partager ce qui fait les joies et les difficultés des Église de nos pays respectifs, chacun d’entre nous ne développera-t-il pas une meilleure conscience de la réalité de l’Église du Christ sur la planète ?

D’autres réalités à découvrir

De manière similaire, mais au delà des horizons ecclésiaux, l’internationalité de nos communautés devrait nous ouvrir à d’autres sociétés, d’autres problématiques, mais aussi à d’autres manières de raisonner, d’autres échelles de valeurs. La partage entre frères de différentes cultures, dans la mesure où chacun fait l’effort de se mettre réellement à l’écoute de l’autre, devrait nous forcer à élargir le cadre de nos réflexions, leur apporter des éléments nouveaux, mais aussi relativiser certaines des difficultés qui monopolisent l’attention des media occidentaux et parfois aussi la nôtre. Juste une allusion qui ne vise qu’à illustrer ce propos : le débat sur les 35 heures en France ne gagnerait-il pas à être éclairé par la situation sociale en Chine, avec des centaines de millions de paysans déracinés, migrant dans les centres urbains à la recherche d’un travail ?

Une prière plus riche

Il me semble aussi que, très concrètement, la forme que prennent nos offices, notre liturgie doit pouvoir être enrichie par les manières de faire différentes des cultures représentées dans nos communautés. Malgré le centralisme uniformisateur de l’Église Romaine, chaque culture a exprimé sa sensibilité particulière au travers de rites, de musiques, de manières de prier qui lui sont propres. Si nous parvenons à nous expliquer les uns aux autres le sens profond de ces particularismes, nous pourrions les intégrer dans notre prière communautaire sans courir le risque de faire du folklore mais en rendant plus diverses et plus riches les voies qu’ensemble nous prenons vers Dieu. Un exemple pour illustrer ce propos : le culte des ancêtres qui est le fondement de la religiosité vietnamienne ne pourrait-il pas contribuer à renouveler et approfondir notre liens avec tous les frères qui nous ont précédé dans la congrégation et qui ont rejoint la maison du Père ?

D’autres visages de Dieu

Chaque culture, avons-nous vu plus haut, influence la manière dont le croyant approche Dieu. Chaque culture a un impact profond sur les images que nous nous faisons de Dieu. Or nous savons que Dieu est toujours au-delà de nos représentations, au-delà de nos définitions. Dès lors, un vrai partage de nos cultures respectives doit conduire à la découverte d’autres chemins d’approche de Dieu. Certes, il s’agit d’un travail difficile pour chacun de ceux qui sont impliqués dans le partage car il appelle à déplacer ses certitudes, à élargir sa compréhension du Dieu, in fine, à remodeler sa relation à Dieu. Mais ce travail n’est-il pas essentiel puisque, encore une fois, nous savons que Dieu est toujours au delà de tout ce que nous pouvons en dire ?

Passer des mots à l’action

La vie en communautés multi-culturelles ne nous oblige-t-elle à vivre la catholicité que nous prêchons ? Nous sommes tous convaincus que le Christ est venu annoncer un salut qui est destiné à tous les hommes. Nous croyons en un Evangile qui dit que tout homme est fils du même Père et qu’en conséquence nous sommes appelés à voir en tout homme un frère en Christ. La vie commune entre frères de cultures différentes met chacun d’entre nous au pied du mur : il s’agit maintenant d’aller au delà des principes généraux, de la théorie, mais de mettre très concrètement ces convictions en pratique dans le quotidien de nos vies. Sain exercice…

Comment conclure ?

Je suis convaincu que pour tirer profit de la vie en communautés multiculturelles, chacun d’entre nous, quelle que soit sa culture d’origine, son statut et son âge, doit entreprendre une double démarche volontariste et réfléchie : d’une part, il lui faut se mettre à l’écoute de la culture de l’autre, chercher à la connaître, à comprendre les différences avec sa propre culture ; d’autre part, il doit faire vis à vis de l’autre, un effort d’explicitation de sa culture, de ses présupposés, de ses manières de comprendre la réalité. Ce double effort doit être réciproque. Ce n’est pas un culture qui cherche à s’ouvrir à une autre. C’est chaque culture qui cherche à s’ouvrir aux autres. C’est chaque religieux qui travaille à enrichir notre vie commune.

Nous l’avons vu, les difficultés rencontrées dans la vie commune internationale sont immédiates. Les richesses, par contre, pour être vécues, demandent des effortsconstants et persévérants. Elles demandent également que chacun soit prêt à pardonner à l’autre ce qu’il perçoit comme arrogance culturelle ou manque d’intérêt. Elles demandent surtout que chacun accepte de se laisser déraciner un peu, de changer ses manières de penser, de réagir. L’ouverture à d’autres cultures suppose de mourir un peu à la sienne. Mourir pour accéder à un monde plus riche. Mort, résurrection et vie. C’est un vocabulaire que nos discours affectionnent. Puissions-nous le mettre en pratique en vivant ensemble !

(1) Dans cet article, la plupart des exemples que je donne mettent en jeu l’Asie plutôt que la Russie, la Roumanie, ou les pays d’Afrique. C’est peut-être que les différences culturelles sont perçues comme plus fortes avec l’Asie. C’est sûrement que je me suis plus impliqué ces derniers temps à essayer de mieux connaître Chine et Vietnam.

(2) Ce paragraphe doit beaucoup à un article de Jean Maïs, paru dans « Eglises d’Asie » en février 1997

 

Didier Remiot


VOYAGES EN PAYS AFRICAINS ET ASSOMPTIONNISTES - PERSPECTIVES DEPUIS UN AVION

Internationalité… Vous avez dit inter-nationalité ? Mais que se cache-t-il au juste « entre » les nations, dans les interstices ? Quels sont les rouages qui rendent possible cette rencontre de nos nationalités ? Ce « jeu » dans lequel elles se trouvent ballottées, et qu’elles se permettent de mener parfois ?

Le mois dernier, en revenant de Butembo et Nairobi vers Amsterdam et Lyon, je posais sur le papier une expérience qui n’a pas de territoire. En fait, si : ce territoire, c’est moi ! C’est mon regard, tourné non pas tant vers la France et la Roumanie et le Vietnam et le Mexique et la Chine et l’Afrique et l’Europe, etc…. Plutôt vers le monde et l’Assomption en tant que culture. Ce sont les deux versant du contexte qui nous rassemble « de toutes les nations ». C’était le 9 Août 2006.

« Dans l’avion qui me ramène en Europe, pétri d’un mois d’immersion en terre assomptionniste africaine, je porte en moi un flot de sentiments et de réflexions. Elles agitent les différences des contextes et les convergences des enjeux qui séparent et associent nos provinces d’Afrique et de France. Nous faisons corps dans le jeu des tensions qui travaillent nos cultures mondialisées.

L’avion dans lequel je suis est en quelque sorte le symbole de ce qui exacerbe les inégalités. Il creuse le fossé entre le Nord et le Sud, les riches et les pauvres en même temps qu’il est le vecteur leur permettant de ce croiser, de se rencontrer. L’anglais international et les boutiques duty-free des aéroports sont l’image sonore et visuelle de cette « culture mondialisée de l’avion ». Son enracinement n’est pas territorial mais technique. Cette culture technique est d’ailleurs conjointement financière : mes billets, dits électroniques, ont été achetés sur internet… Et comme c’est elle qui nous transporte d’un point à un autre du globe, comme elle transporte nos informations et nos rêves, il n’est pas facultatif d’y prendre part. Mais en revanche, comme elle oublie les lieux concrets de la souffrance, il est urgent de la remettre à l’écoute des hommes, des femmes et des enfants qui sont balayés par la puissance de notre technique mondialisée. Les armes que j’ai vues sur les routes, de Luofu à Oicha, sont probablement arrivées des Balkan ou d’Afrique du Sud, et elles ont été payées en diamant ou en or. C’est si simple. Pourquoi alors est-ce si compliqué de remettre la technique au service d’une humanité partagée ? Si compliqué d’associer justice et politique ? Peut-être tout simplement parce que nous oublions de scruter le sentiment d’appartenance mondiale que nous sommes en train de construire…

En ce moment nous survolons le Soudan. J’ai devant les yeux un écran qui me transmet des images de la BBC tournées quelques kilomètres plus bas. La journaliste, cheveux aux vents, prend une voix grave dans un décor de désert pour expliquer le désastre humanitaire d’un conflit qui n’en finit pas. A la frontière du Kenya et de la Somalie, sous nos pieds, des milliers de réfugiés veulent traverser dans le sens inverse que prend notre avion. Mais la terre est loin de ceux qui planent et nous ne risquons pas de les croiser… « Les gens ici aspirent à la paix » dit la dame de l’écran aux cheveux dans le vent. Images de guerre, de rations alimentaires. Je suis gavé des yeux et des oreilles. D’en haut, le monde est un spectacle fascinant. Cruellement fascinant…

Mais la musique du Jingle qui scande les séquences arrive déjà et c’est un court de tennis qui apparaît maintenant à l’écran. Je peux m’avachir dans le fauteuil : je me laisse guider, je me laisse divertir. Je suis libre. Libre… de choisir, avachi, entre ces nouvelles et toute une gamme de films ou de musiques. Le spectacle du monde est cousin d’Hollywood. Maintenant, c’est l’Irak, mission de renforcement de la sécurité et escalade d’explosions ; puis Israël avec un ballet de rockets, de diplomates et de commentaires politiques qui fleurissent sur les ruines des maisons libanaises ; puis le sens aigu du bien commun pour stimuler les feux de forêt criminels dans le sud de l’Europe ; puis…

Je me demande si le spectacle informatif du monde n’a pas pour fonction de nous rendre nécessaire, une fois l’information ingurgitée, le film et la publicité. Dans la ligne d’Etienne Mougeotte, qui vend des plages de cerveau disponible, entretenir une fascination, nourrie d’attirance-répulsion : pour éviter de descendre des nuages. Le nerf de la guerre n’est jamais très loin de ces images de pipe-line en Alaska, de réorganisation stratégique dans le secteur d’internet ou de fluctuations boursières. L’écran défile. Mais les images nous font oublier que ce nerf là nous ne le partageons pas. La mise en scène de cette guerre du pétrole et du commerce nous fait participer, en spectateur, à cette condition humaine que nous partageons le moins possible avec ceux qui la subissent. Pourtant c’est de ce coté de la terre ferme qu’a surgit la Vie…

La Boucle informative de la BBC World News a déjà fait un tour. Je retrouve les images de tout à l’heure. Voici la dame aux cheveux dans le vent. Elle est probablement regardée sur de nombreuses autres chaînes de télé. Etroitesse du regard. Pauvreté des perspectives. Ce spectacle puissant qui modèle notre culture mondialisée, sommes-nous donc condamnés à y rester enfermés ? Parce que le monde vu d’avion, pour tout dire, ça ne donne pas envie de quitter son fauteuil… Passons donc à un autre programme. Ca y est, j’ai choisi : je sélectionne « L’âge de glace 2 » pendant le repas.

 

« CULTURE ASSOMPTIONNISTE » : POUR DECENTRERLA FRANCE ET L’AFRIQUE

Mais je ne réduis pas ma personne à un estomac, devant un écran, avachi dans un fauteuil, planant à 8000 m d’altitude. L’assomptionniste que je suis aussi aspire à la terre ferme. J’espère savoir regarder le monde depuis l’avion, puisque c’est notre culture, mais pour permettre à l’Eglise et au monde de retrouver une perspective « d’en-bas ». C’est celle des hommes. Que donne alors le regard conjoint sur « l’en-bas » vu de l’Afrique et de la France assomptionnistes ? D’en-haut de la méditerranée, alors que mon avion avance d’une rive à l’autre, je tente quelques raccourcis à ras-de-terre : puissent-ils éclairer nos pas en ces temps où les continents ne peuvent plus ne pas être connectés.

Voilà peut-être une première évidence : nos provinces ne peuvent plus se contenter de rester les unes et les autres devant leurs défis respectifs. Toutes les communautés assomptionnistes à travers le monde font face à des défis communs. Nous sommes interconnectés non pas uniquement parce que nous faisons partie d’un même corps, mais parce que nos contextes le sont. Nous sommes donc interconnectables non seulement en vertu de notre organisation interne, mais aussi par le choc des secousses mondiales. A nous donc de maîtriser les connections pour que ce ne soit pas le mouvement de l’air libéral ambiant qui en dicte la logique. Ne séparons pas sagement les finances d’un coté et les valeurs spirituelles de l’autre, l’approvisionnement et l’utilisation des ressources d’un coté et les relations qui rendent ces flux possibles de l’autre. Notre corps social n’y survivrait pas. Il a besoin de respirer un air d’unité et de fraternité assomptionniste qui décloisonne les registres et les lieux. Le travail proprement « culturel » sur notre mode de vie assomptionniste est un vaste chantier à venir.

C’est alors une chance, finalement, pour notre petite congrégation, d’être si peu nombreuse : les préoccupations de nos provinces nous ouvrent résolument au delà d’elles-mêmes, tout en étant solidement enracinées dans « l’en-bas » de nos contextes humains. Les échanges entre les provinces d’Afrique et de France, entre l’Espagne et le Vietnam, entre la Mission d’Orient et toutes les autres missions, sont une opportunité à saisir.

Les défis auxquels nos provinces sont confrontées s’éclairent donc dans le dialogue. En France, par exemple, nous vivons dans des communautés internationales. C’est un fait. Mais je ne suis pas sûr que nous en fassions suffisamment une chance pour décloisonner nos univers mentaux, ni pour regarder le monde avec les différentes perspectives qui sont les nôtres. Nous sommes un peu comme un adolescent dans un corps qui change, mais qui se trouve encombré par ce qu’il est en train de devenir. Notre nouveau visage est international mais nos habitudes et nos réflexes sont encore bien euro-centrés.

En cela, voici un premier défi qui est commun à l’Afrique et à la France, même si les contextes sont différents. Car la province d’Afrique me semble aussi travaillée par cette difficile ouverture à l’au-delà de nos habitudes et de nos réflexes culturels. Le « peuple des français », le « peuple des nandés », sont majoritaires dans leurs provinces respectives. Ils vivent en communauté avec des frères minoritaires, chinois ou kinois, de Moscou ou de Bukavu… Que pouvons-nous dire les uns aux autres, de province à province, des mécanismes de groupe et des ressources personnelles que de telles situations génèrent ? Car elles méritent assurément d’être scrutés attentivement : en quoi pouvons-nous dire que notre diversité culturelle est une chance que nous saisissons ? 

SUSCITER LA PAROLE PROHETIQUE DE L’ETRANGER

Pendant la RIAD, Benoît Guillou évoquait la figure de « l’étranger prophétique » cher à Bruno Chenu : un homme qui a la liberté de dire « de l’extérieur » une vérité qui peine à s’exprimer « de l’intérieur ». Notre culture assomptionniste mérite de structurer des espaces de dialogue et de prise de parole (en communauté, en province, en congrégation…) qui suscitent de tels prophètes. Nos frères étrangers, en même temps qu’ils apprennent à relativiser certains heurts, peuvent être ces prophètes qui réveillent notre conscience commune.

Je proposerai volontiers par exemple que les pages d’ATLP s’ouvrent à nos frères qui vont partir « en mission » (encore un mot à ne pas trop vite comprendre selon des schémas eurocentriques) et qui quittent la France après plusieurs années : qu’ont-ils découvert chez vous ? Avec quoi repartent-ils ? Quelles sont les principales convictions qui les animent en partant ? Quels conseils voudraient-ils nous donner pour être plus prophétiques dans notre mission, en France, d’accueil et de formation de frères étrangers ?

Et je me dis qu’en écho, il doit être possible d’ouvrir un débat dans les colonnes de la revue a.a. d’Afrique sur « Comment vit-on le fait d’être de Kinshasa en formation à Butembo ? » Le fait d’être de Butembo en formation à Nairobi ? D’être Kenyan en formation à Nairobi dans une communauté de frères majoritairement issus de Butembo ? Et les situations peuvent se multiplier… élargissant le regard dans un dialogue où tous ont la parole…

Et je suggérerai enfin que deux jeunes historiens de nos provinces puissent rédiger ensemble une courte histoire des missions assomptionnistes. Non pas une hagiographie ou une mythologie à la gloire des fondateurs, mais une histoire soucieuse des ombres comme des lumières. Une histoire où des nations et des ethnies se côtoient dans des communautés et sur des territoires. Il y a des heurts parfois, des stéréotypes souvent, des projets ensemble aussi : quel regard historique posons-nous qui nous décentre de nos représentations ? Quel regard conjoint portons-nous sur l’histoire de ces missions qui nous ont façonnées culturellement face à face, depuis l’orient jusqu’à l’Afrique, mais assomptionnistes ensemble avant tout, au service d’une même Eglise ?

Nicolas Tarralle



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