" MAIS LUI, PASSANT SON CHEMIN, ALLAIT AU MILIEU D'EUX "
POINT DE VUE D'UN THEOLOGIEN SUR LA VIE RELIGIEUSE
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Bruno
Chenu Valpré, 18 mars 2002 |
Quand j'ai vu sur le programme : " Le point de vue d'un théologien
", on ne m'avait rien demandé. Je me réjouissais donc d'entendre
le théologien sollicité. Mais un coup de téléphone
de Jean-Michel Brochec a interrompu mes réjouissances : je devais intervenir
en fin de Forum, sur la pente descendante, pour exprimer ma réflexion
dans la perspective du " devenir de l'engagement religieux ".
En prenant la parole en cet instant, je crains d'ajouter des mots aux mots qui ont été déjà prononcés. Comme dirait quelqu'un de la cassette initiale que je ne nommerai pas, je crains d'ajouter du " baratin " plus ou moins fumeux à ce qui doit être d'abord expérience et d'abord engagement, quelle qu'en soit la mise en mots. Je précise que l'on ne m'a pas demandé un témoignage (c'est ce que je ferai ici même le Samedi-Saint) mais un " point de vue ".
Je vais donc essayer de m'acquitter de ce qui m'a été demandé avec le moins de prétention possible. Certes, j'ai essayé d'écouter tout ce qui a été dit. Je vais m'efforcer de ne pas redire ou redonder ce qui a été parfaitement exprimé. Etant donné ma position, qui n'est pas celle d'un opérationnel, je ne vais pas tenir un discours stratégique, vous dicter ce qu'il faut faire : je vais adopter un style méditatif. Je ne vais pas faire une compilation de nos trois journées : plutôt que d'être cumulatif, je préférerai être suggestif. Et tout ce que je vais dire, je me le dis d'abord à moi-même, religieux parmi d'autres religieux, pas plus malin que vous, ayant seulement l'habitude d'écrire un peu sur tout et n'importe quoi, mais quand même surtout par priorité sur le devenir de l'Eglise.
Mon propos tient en une seule phrase : admirez l'économie
de mots ! Cette phrase va vous sembler assez vague, assez quelconque, peut-être
énigmatique. C'est en tout cas celle qui m'est venu à l'esprit
dans le TGV entre Paris et Lyon qui n'en finissait pas d'arriver à destination.
Son seul mérite est d'être une phrase de l'Evangile (Luc 4, 30,
traduction BJ) : " Mais lui, passant au milieu d'eux , allait son chemin
".
C'est la phrase qui conclut l'ouverture du ministère de Jésus
en Galilée, avec la prédication dans la synagogue de Nazareth.
Vous vous rappelez que Jésus lit le texte d'Isaïe : " L'Esprit
du Seigneur est sur moi
" Quand il referme le Livre, Jésus
déclare : " Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce
passage de l'Ecriture ". Au début, les auditeurs sont dans l'admiration.
Mais quand Jésus se met à parler de l'action de Dieu au delà
des frontières d'Israël, j'allais dire de l'action internationale
de Dieu, les choses se gâtent. Les auditeurs deviennent furieux et veulent
précipiter Jésus du haut d'un escarpement. " Mais lui,
passant au milieu d'eux, allait son chemin ".
Je voudrais que nous puissions lire cette phrase à trois niveaux :
Je ne vais pas m'astreindre à développer ces trois niveaux pour chaque élément de la phrase concernée. Vous pourrez poursuivre le travail. Mais je vais essayer de dégager ce que m'inspire ce texte à partir du moment où nous voulons vivre notre vie religieuse comme " suite du Christ " (sequela Christi). Comme je l'ai écrit dans mon travail sur le prophétisme (L'urgence prophétique), notre rapport au Christ n'est pas que de suite. Il est aussi d'incarnation, de configuration et d'identification à. Passer de deux à un. " Ce n'est plus moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi ", selon la parole de Paul en Ga 2, 20 qui résume la christologie du P. d'Alzon si j'en crois André Sève.
Je prends donc la finale de l'épisode de Nazareth comme une parole inspirante. J'en dégage quelques harmoniques. J'en fais une lecture symbolique, parabolique, " métaphorique " pour ceux qui veulent de grands mots. Luc 4, 30 me " donne à penser " et je vais faire confiance à la puissance d'évocation de ce texte.
Je découpe le texte retenu en trois éléments :
1) " Mais lui "
2) " passant au milieu d'eux "
3) " allait son chemin ".
Pour ceux et celles qui se demandent où je
veux en venir, je lève tout de suite le voile sur les trois attitudes,
les trois postures qui me semblent sous-jacentes au texte :
" mais lui ", c'est la nécessaire personnalisation.
" passant au milieu d 'eux", c'est le nécessaire compagnonnage.
" allant son chemin ", c'est la nécessaire liberté.
Mais les trois attitudes se situent sur une route, dans un devenir, comme l'appropriation
d'un chemin d'expérience. Je vais prendre la vie religieuse comme une
histoire à vivre.
1. " MAIS LUI "
Le projecteur de l'Evangile, dans le tumulte populaire de Nazareth, se concentre sur la personne de Jésus. Et moi, en cet instant, je voudrais concentrer le projecteur sur la personne du religieux. Non pas que j'oublie la dimension communautaire ou sociale. Mais il vient un moment où moi, religieux, je suis seul devant Dieu, je suis seul devant la décision à prendre, je suis seul devant l'épreuve de la maladie ou du doute Certes, je suis toujours précédé. Mais il me faut répondre et répondre à la première personne.
Comment ne pas vivre la vie religieuse comme un immense chantier de construction personnelle, de maturation personnelle ? A côté de la rue François 1er, il y a des travaux de réfection de bâtiments et de creusement de parkings qui n'en finissent pas. J'y vois la parabole de notre propre vie religieuse. Nous n'avons pas trop de toute une vie pour nous construire en temple de l'Esprit, pour nous laisser façonner par la Parole de Dieu à l'image et à la ressemblance de Dieu, pour trouver notre identité de fils et de fille de Dieu, pour nous configurer au Christ serviteur. Les échafaudages sont toujours là et les parkings ne sont que transitoires.
Tant pis si j'enfonce des portes ouvertes, mais je voudrais insister pour nous dire que le chantier de la vie religieuse est d'abord intérieur (et quand je dis intérieur, je ne dis pas seulement spirituel, mais tout autant psychologique), que nous ne pouvons pas échapper à un fantastique travail sur nous-mêmes si nous voulons être moins indigne de l'appel que nous avons reçu. Ne croyons pas que la communauté peut nous éviter ce travail : la vérité est qu'elle nous en fait obligation.
Dans le passé de l'Assomption, les historiens nous racontent que la vie communautaire n'était pas toujours la première priorité mais que notre tradition est pleine de personnalités. Parfois invivables, mais toujours généreuses, créatrices, originales !
Je ne voudrais pas qu'aujourd'hui notre souci bien normal, bien fondé, de vie communautaire, laisse dans l'ombre l'exigence personnelle. Il ne s'agit pas de se sculpter un beau portrait pour la galerie mais de ne pas relâcher l'effort pour être un peu moins infidèle. En d'autres mots, chercher l'avènement du Règne de Dieu " en nous ". C'est sur ce " en nous " que j'insiste ici.
Mon propos pourrait être interprété comme un éloge de l'individualisme triomphant d'aujourd'hui. Et c'est vrai que nous sommes dans un monde où l'individu est roi. C'est ce que j'appelle le " tout à l'égo ". Mais ayant été formé pour une part par E. Mounier, je ne confonds pas l'individu et la personne. La maturation de la personne se fait par des médiations : des événements, des relations, des rencontres Nous avons terriblement besoin des autres pour devenir ce que nous sommes, de leur encouragement, de leur stimulation, de leur interpellation. Mais c'est à nous de signer notre propre vie, quelles que soient nos failles et nos fragilités que je suis loin d'ignorer.
Cela dit, je ne suis pas sûr que chacun d'entre nous puisse assumer tout le charisme AA. Mais l'important, c'est que chacun puisse dire sa façon d'entrer dans son identité assomptionniste, de la vivre, en sachant bien que cette identité assomptionniste qui me précède d'une certaine manière, n'existe que si elle est réinventée au jour le jour.
Au fond, ce que j'essaie de balbutier en cet instant, c'est que nous sommes provoqués à être des hommes de conviction, pour employer un vocabulaire employé hier soir. Mais cette conviction n'est pas seulement un savoir, une notion, c'est l'exigence d'une conversion, conversion qui ne peut être qu'à l'Evangile monnayé par une Règne de vie. Si j'ai appris quelque chose du groupe des Dombes, c'est que l'identité chrétienne, c'est la conversion et la conversion en actes. Elle n'est donc pas derrière nous, mais devant. Cf. le thème de la nouvelle naissance. Si notre besoin d'identité est seulement un besoin de sécurité, nous ne sommes plus en christianisme. J'aime citer la parole de 1 Jo 2, 6 : " Celui qui prétend demeurer en Lui (le Christ), il faut qu'il marche lui-même dans la voie où, Lui, Jésus, a marché ".
2. " PASSANT AU MILIEU D'EUX ".
Nous pourrions évidemment tenter une christologie sur la base de cette expression, selon la demande qui m'a été exprimée hier soir. En tout cas, la citation évangélique souligne la dimension humaine : Jésus est homme parmi les hommes. Au milieu des hommes et pas à côté.
A travers ce morceau de verset, je voudrais vous inviter à considérer toute la dimension d'implication de notre vie religieuse dans le monde tel qu'il est. Jean-Michel disait hier soir que le P. d'Alzon était habité par un projet de transformation sociale. A sa suite, nous ne pouvons pas ne pas ouvrir les yeux sur notre monde et analyser ce qui se passe. Depuis Vatican II, cela peut s'exprimer par le discernement des signes des temps. Mais alors que l'expression " signes des temps " avait une connotation uniquement positive sous la plume de Jean XXIII, nous sommes davantage sensibles aujourd'hui à la complexité de toutes choses. Si la mondialisation est un signe des temps, elle a un versant positif mais aussi un versant négatif. Il n'y a pas d'un côté l'empire du Bien , de l'autre l'empire du Mal. Bon grain et ivraie sont mêlés et il est parfois difficile de faire la part des choses.
Ce que je veux retenir ici, c'est que notre attitude sociale a beaucoup évolué et qu'elle va sans doute encore évoluer. Nous avons beaucoup donné dans ce que l'on appelle la mission " de surplomb " : possesseurs de la vérité, nous étions au-dessus de la mêlée. On s'est beaucoup situé " face à ". Aujourd'hui, sur beaucoup de questions, nous nous situons " aux côtés de ", au coude à coude avec. Nous ne sommes pas des propriétaires, nous sommes des mendiants d'une nouvelle expérience du monde et de Dieu. Nous passons du " flambeau " à la " présence " selon nos amis de Turquie.
Sans nier la particularité de chaque situation,
nous voyons ainsi émerger une attitude de compagnonnage qui est en quelque
sorte une attitude transversale qui nous permet d'entrer dans beaucoup de dossiers
:
- le dossier de l'internationalité.
- le dossier des pauvres et des exclus.
- le dossier cuménique et interreligieux .
- la coresponsabilité laïcs-religieux.
Il serait peut-être intéressant de dresser la carte de nos compagnonnages, personnels et communautaires. Plusieurs cercles se distinguent et s'imbriquent sans doute.
Comme on a beaucoup parlé d'internationalité et d'inter culturalité, je dirais deux ou trois choses en ordre dispersé :
Quand nous avons l'impression d'être devant des différences irréductibles, nous devons aller jusqu'à la question de Christian de Chergé (il posait la question dans le contexte du dialogue islamo-chrétien) : " Nos différences ont-elles le sens d'une communion ? ". C'est la question qui nous travaille, même si nous ne savons pas encore y répondre dans beaucoup de secteurs. En tout cas, dans la vie religieuse, nous voulons mettre en communion nos différences culturelles, sociales, religieuses. Ce n'est pas une mince affaire.
Je termine ce paragraphe par une question sur l'Europe pour que cette perspective ne soit pas absente de mon topo : comment faire une identité européenne si nous n'avons pas de mythes communs d'identification ? L'euro, c'est bien mais cela ne suffit pas, me semble-t-il.
3. " ALLAIT SON CHEMIN "
C'est évidemment la pointe du verset de Luc. Et j'y lis la manifestation de la liberté souveraine du Christ, de son autorité extraordinaire. Sa démarche est irrésistible. Il va de l'avant sans se laisser enfermer dans la tenaille qui aurait pu se refermer sur lui. Et il n'a pas de problème d'identité. C'est bien simple : il n'en parle pas, si j'en crois les Evangiles synoptiques. Sa préoccupation, c'est de dresser les signes du règne de Dieu qui vient. Cf. la réponse aux envoyés de Jean-Baptiste en Luc 7, 22 ss. Avec cette conclusion qui n'a pas fini de nous déranger : " La Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ".
Dans le.troisième temps de cette petite intervention, je voudrais souhaiter à la famille de l'Assomption la même liberté souveraine, la la même capacité à se donner un avenir parce qu'elle le reçoit d'un autre. Il faudrait relire le ch. 5 de l'épître aux Galates qui commence ainsi : " C'est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug del'esclavage ". Evidemment, ce n'est pas de n'importe quelle liberté dont il est question. Elle est toujours à la fois un don et une conquête, fruit de la personnalisation et du compagnonnage. C'est la liberté de dresser des signes du Règne qui vient.
A la suite du Christ, le chemin de l'Assomption sera nécessairement théologal et pascal, on l'a beaucoup dit ces jours-ci. Ce que je soulignerai ici, c'est que c'est un chemin de force dans la faiblesse, de résurrection dans la mort, de visibilité dans l'effacement du service rendu. L'efficacité est à la mesure de la gratuité vécue.
Notre première " uvre ",
c'est la foi, selon Jn 6, 28-29 : " L'uvre de Dieu, c'est que
vous croyiez en celui qu'il a envoyé ". Il n'est nulle part
dit qu'un des qualificatifs du Règne de Dieu est d'être assomptionniste.
Mais dans la seule définition en style direct qui soit donné dans
le N.T. il est dit : " Le Règne de Dieu est justice, paix et
joie dans l'Esprit-Saint "
(Rm.14°, 17)
Ce chemin, parce que théologal et pascal, comporte de l'imprévisible, du non-programmable et du non maîtrisable. Je ne dis pas cela pour dénoncer la prévision et la prévoyance. Mais nous devons resterattentifs à l'inattendu, à l'inespéré, à la nouveauté qui nous arrive sans crier gare. L'histoire de nos frères vietnamiens est édifiante à cet égard. Michel de Certeau a écrit un jour : " La tradition ne peut être que morte si elle reste intacte, si une invention ne la compromet pas en lui rendant la vie, si elle n'est pas changée par un actequi la recrée ; mais chaque fois elle renaît des questions et des urgences qui font irruption avec le recrutement de l'Ordre (les jésuites), avec son apostolat et ses mille interférences culturelles Tout ce qui injecte dans une tradition le poison d'un temps nouveau est aussi ce qui la sauve de l'inertie " (La faiblesse de croire, Seuil, 1987, p. 69).
Ce chemin doit être aussi, pour reprendre une expression d'Alain Marchadour à propos de la Terre sainte, une négociation avec nos rêves. Nous ne serions pas dans la vie religieuse si nousn'avions pas rêvé. Mais trop souvent, dans la vie communautaire, nous avons la juxtaposition de grands idéaux et la confrontation à la réalité concrète qui est bien limitée. Nous manquons de " force de proposition " pour faire évoluer les choses sans nous écraser par un idéal inatteignable, par ex. de transparence les uns vis-à-vis des autres. Notre liberté doit être celle du " pas suivant " sur un chemin dont nous ne maîtrisons pas l'avenir. Or je remarque que nous avons très souvent pleine conscience du pas à faire. Il ne reste plus qu'à y aller Notre Dieu nous fait-il encore bouger ?
La vie religieuse est un chemin que l'on fait en le recevant, que l'on prend en s'en dessaisissant, parce qu'il n'est pas d'une autre nature que la vie chrétienne et baptismale.
Mais comme nous avons besoin d'accueillir le don de la liberté ! Liberté d'adhérer et de se distancier, liberté de proposer et d'inventer, liberté tout simplement d'exister sous la grâce et dans la grâce, au bénéfice de l'Eglise et du monde.
J'ai conscience de ne pas avoir dit grand chose. Le P. Provincial avait ses trois mots : vulnérabilité-solidarité-visibilité. J'en ai ajouté trois autres : personnalisation-compagnonnage-liberté. Mais croyez bien que le rôle du théologien, comme Jean-Baptiste sur le retable d'Issenheim, est seulement de pointer le doigt vers le Christ : " Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin ".